‹ De l'aliénation mentaleChapitre 1 sur 1 · DICTIONNAIBÈ DES ÉTUDES MÉDICALES PRATIQUES · texte numérisé non relu

DICTIONNAIBÈ DES ÉTUDES MÉDICALES PRATIQUES

Aliénation mentale, terme générique consacré par Pinel, pour exprimer le caractère commun des diverses espèces de maladies mentales. (Synonymie: Folie , mot employé surtout dans le langage ordinaiie, Alienatio mentis , de Pline, de Plater; Morbi mentales , de Linnee, de Malbride, etc.; Vésanie , de Sauvages, de Sagar, de Cullen, etc., etc.).

Qu’est-ce que la folie, qu’est-ce que la raison? Ce sont la des questions auxquelles je me garderai de répondre; et qui pourra jamais en delier le nœud? Questions immenses, et par le monde d’idées qu’elles soulèvent, et par les infructueux essais de solution qu’ont tentés la philosophie et la médecine. Ainsi , voyez les philosophes cherchant à définir la raison , et vous serez frappé de l’arbitraire de leurs définitions, parce qu ils cherchent à les accommoder à leurs systèmes ; ils imposent le même nom a des idees opposées ; ils donnent au mot de raison les acceptions les plus diverses : quelquefois il signifie des principes clairs et véritables, quelquefois des conclusions évidentes et nettement déduites de ces principes, quelquefois la cause, et particulièrement la cause finale.

Beaucoup de philosophes donnent le nom de raison à l’emploi le plus par-

fait de la pensée, c’est-à-dire de l'entendement et de la volonté. Certains d’entr’eux ne croient pas devoir distinguer la raison de l’instinct , ou du moins ne la distinguent que comme un instinct plus compliqué et plus développé. D’autres publient que la raison n’étant que le degré de rectitude de jugement considéré dans un individu, à une époque déterminée de sa vie, n’est point un être réel, ni un objet particulier , mais .seulement une qualité relative et variable, dont sont susceptibles tous ceux qui possèdent la faculté déjuger, dans quelque mesure que ce soit. Cependant, le plus grand nombre, considérant la raison comme un être distinct, en fait l'apanage exclusif de l’homme, la faculté qui le distingue dans tout le règne animal, et lui assure une prééminence souveraine. Quelques-uns enfin, dans leurs orgueilleux systèmes, représentent une raison pure, parfaite , et cela parce qu’ils font abstraction de l’influence de la volonté , des sentimens et des penclians qui rendent cette raison souvent vacillante , toujours incomplète.

D’un autre côté , lorsque les médecins ont voulu définir et peindre la folie, ou ils nous ont donné la contr’épreuve des systèmes philosophiques, ou bien ils ont puisé leurs couleurs dans le summum d’intensité de la folie , dans ses formes les plus éloignées de la raison. Cependant, avant d’étudier les causes qui déterminent l’aliénation mentale et de signaler les divers caractères de ses phases multiples , ne valait-il pas mieux tracer le tableau des analogies et des différences que présentent la raison et la folie dans quelques-uns de leurs degrés ?

Que si nous revenons aux philosophes, à ceux-là qui ont mérité le titre de précepteurs du genre humain , soit qu’ils se nomment Platon ou Sénèque, Montaigne eu Rousseau, nul ne conçoit uniformément l’être raisonnable. Pourtant, de même que dans la pathologie ordinaire, on part de l’intégrité des fonctions pour s’élever à la connaissance des troubles morbides; de même dans le diagnostic de la folie, on a besoin d’un terme de comparaison représenté par l’état normal de l’esprit. Eh bien! ce type normal qui sert à constater les déviations, les perversions des plus nobles attributs de l’espèce humaine, ce type n’est qu’une abstraction idéale sur laquelle on ne s’entend point. De là précisément l’extrême difficulté de donner de la folie une définition claire, précise, complète. Examinez, en effet , toutes les définitions formulées , et vous verrez qu’elles ne sont pas applicables à chaque genre de folie, ou qu’elles rangent dans la catégorie des fous, un grand nombre d’individus bizarres et passionnés, mais qui ne sont pas réellement atteints d’aliénation mentale.

Après avoir signalé ces écueils, on ne sera pas- surpris de nous en¬

tendre déclarer qu’il n’existe de la folie aucune définition satisfaisante.

Mettons néanmoins sous les yeux du lecteur quelques-unes de celles qui ont été données par les écrivains modernes ; les faits négatifs ont aussi leur enseignement. Commençons par Lorry, qui, par une séduisante application des théories mécaniques aux maladies mentales, s’affranchît de la croyance à l’altération humorale dans un grand nombre de cas, et fixa l’attention de ses contemporains sur la lésion primitive du système nerveux 3 il définit la folie : « Corporis œgrotantis conditio illct y in quâ judicia à sensibus oriundci , nullà-tenus cuit sibi inter se , aut rei représentâtes responsant »

Dufour entend par folie, le trouble de l’esprit qui fait qu’un homme éveillé juge faussement des choses sur lesquelles tout le monde est d’accord , en admettant d’ailleurs l’intégrité des sens extérieurs.

Pinel se demande comment déterminer ce qu’on doit entendre par aliénation mentale , et éviter la confusion 3 il répond que l’heureuse influence exercée sur la médecine par l’étude des autres sciences, ne peut plus permettre de donner à l’aliénation , le nom général de folie , qui peut avoir une latitude indéterminée, et s’étendre sur toutes les erreurs et les travers dont l’espèce humaine est susceptible , ce qui , grâce à la faiblesse de l’homme et à sa dépravation, n’aurait plus de limites. En conséquence, Pinel restreint le sens du mot aliénation , à quatre espèces d’affections mentales : la manie , le délire mélancolique , la démence et V idiotisme.

Fodéré désigne par folie, un état dans lequel la raison est éclipsée par un dérangement quelconque, direct ou indirect, de la substance intermédiaire qui sert aux relations entre l’intelligence et les organes corporels.

Georget soutient que la folie est une affection cérébrale idiopathique , sans pouvoir assigner la nature de l’altération qui constitue la cause prochaine.

Selon Broussais, la folie est, pour le médecin, la cessation prolongée du mode d’action du cerveau qui , dans l’état normal , est le régulateur de la conduite des hommes , et auquel tient cette faculté que l’on appelle raison : Broussais ajoute que l’instinct lui-même est plus ou moins dépravé , et que *a folie ne peut provenir que de l’irritation de l’encéphale, les malades pouvant d’ailleurs s’acquitter en grande partie des fonctions des autres organes.

Guislain , médecin belge , très distingué dans la spécialité des maladies mentales, après avoir exprimé l’opinion d’un médecin célèbre (M. Esquirol), qui tend à faire dériver les troubles intellectuels d’un défaut d’attention , ajoute qu’à ses yeux l’aliénation sera, dans la majorité des cas, une douleur du sens affectif, une lésion primitive de la sensibilité, une phrénalgie .

Chiaruggi définit la pazzia , un long délire avec lésion primitive de l'organe cérébral et sans fièvre*

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Arnold, par les mots madeness , insanity , lanacy , pour lui synonymes, entend un trouble de l’âme , soit qu’elle croie percevoir par les sens , des objets qui n’existent que dans les idées, soit que sur les objets qui ont impressionné les sens, elle se forme des idées qui paraissent fausses à toute intelligence saine.

Haslam entend par Insanity , la liaison vicieuse des idées, indépendantes des préjugés de l’éducation, accompagnée d’une croyance aveugle, et en

général de passions excitantes ou oppressives.

Knight fait consister la folie dans le trouble des facultés intellectuelles , sans perte totale de l’imagination et du discernement.

Morison , sans donner précisément une définition des maladies mentales, reconnaît leur existence à trois caractères : l’illusion, l’incohérence

et la déraison.

Metzer définit la maladie psychique , un état morbide du corps dans léquel l’âme humaine n’est pas capable d’appliquer ses forces à la conception, à la conservation des souvenirs et à l’harmonie de ses facultés.

Selon Carus, dans la maladie psychique, des puissances de l’âme prennent pendant la veille, en partie ou en totalité, une direction opposée à leur nature, sans que l’individu qui en est atteint, reconnaisse cette perversion.

Henk entend par folie, cet état de la conscience qui ne permet pas de distinguer le subjectif de l’objectif , les sentimens intérieurs des impressions du monde extérieur.

Winkelmann définit les maladies mentales, en général, l'impossibilité de l’action de la conscience pendant l’activité des sens.

Walter reconnaît une maladie psychique, lorsque l’une des trois principales facultés de l’intelligence humaine devient si prépondérante, que l’indifférence est détruite.

Langermann avance quie la folie est le désordre involontaire continu ou périodiqne des facultés de la pensée et de la volonté , ou leur privation accidentelle, en partie ou en totalité, soit avec exaltation, soit avec dépression du sentiment.

D’après Heinroth , la folie réside dans l’absence prolongée de la liberté et de la raison, avec les apparences de la santé physique ; et, d’après Groos, les maladies mentales sont celles qui résultent du concours malheureux d’une négation psychique et d’une affirmation corporelle.

Hoffbauer dit qu’un homme est aliéné lorsque son entendement est arrêté ou égaré dans ses opérations , lorsqu’il est dans l’impuissance de se servir de ses facultés intellectuelles, et de faire connaître ses volontés d’une manière convenable.

Enfin, Spurzheim soutient que la folie est l’état d’un homme qui est incapable de distinguer les dérangemens de ses opérations mentales, ou qui agit irrésistiblement.

Toutes ces définitions, dont nous pourrions si facilement augmenter le nombre , se réfutent d’elles-mémes par leur différence et quelquefois par leur opposition. Les unes ont un excès d’étendue et d'autres sont trop restreintes; souvent elles obscurcissent l’objet qu’elles sont destinées à éclairer. Ce sont, en général, de simples propositions mises à la place de définitions. Comment donner, en effet, une signification à une chose qu’on ne connaît pas? Dans l’état actuel de la philosophie et de la médecine mentale , on sert bien mieux la science par une analyse profonde et exacte que par une synthèse hardie. Toutefois, pour donner une idée générale de la folie, sans avoir la prétention de la définir, nous dirons que ses phénomènes essentiels s’observent dans les principales fonctions du système nerveux , l’intelligence, la sensibilité et les mouvemens volontaires, et que cette maladie est surtout caractérisée par le désordre prolongé et sans fièvre des facultés morales et intellectuelles : c’est en raison même de sa durée et de l’absence de fièvre, que ce trouble de l’entendement se distingue du délire aigu qui accompagne quelquefois les inflammations, les fièvres, l’empoisonnement par les narcotiques et l’ivresse par les spiritueux. A ces deux caractères différentiels , ajoutons l’intégrité presque toujours complète des fonctions organiques dans la folie, et leur altération profonde et durable dans le délire aigu qui leur est lié comme la cause à l’effet. D’ailleurs, le délire aigu et le délire chronique, appelé aliénation mentale, ont entr’eux la plus grande ressemblance ; ils nous frappent, l’un et l’autre, par les apparences d’une profonde déraison. Hâtons-nous cependant de proclamer que , quiconque chercherait à constater l’existence de l’aliénation mentale, avec la préoccupation exclusive du trouble des idées que présententîa frénésie, le délire aigu ou l’ivresse, risquerait fort d’être trompé dans sesjugemens: tout au plus si l’on reconnaîtrait les maniaques, les démens et les idiots; presque tous les mélancoliques échapperaient au type, guide de l’observateur, et mettraient son discernement en défaut. En effet, dans le délire aigu, le désordre des fonctions de l’entendement est presque toujours général , et réunit, à l’égard des opérations intellectuelles , la plupart des caractères de cette espèce de maladie mentale connue sous le nom de démence , tandis que , dans l’aliénation mentale , l’égarement des facultés morales et intellectuelles peut se concentrer sur un petit nombre d’objets.

La différence du délire aigu et delà folie est très importante sous le rap-* port médical, et intéresse vivement les familles, puisque le délire aigu ne provoque sur elles qu’une attention bienveillante ? tandis que de l’existence

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de la folie elles reçoivent , dans l’opinion publique , un contre-coup qui blesse profondément d’honorables susceptibilités et de précieux intérêts. Aussi , jugeant utile d’insister sur les signes distinctifs de ces deux états , nous dirons que la cause matérielle du délire aigu est presque constamment présente et saisissable, et qu’au contraire la cause du délire chronique est beaucoup plus difficilement accessible au sens , surtout dans les premières périodes de la maladie, et que sa cause occasionnelle réside généralement dans le moral de l’homme. Nous dirons encore que , dans la folie , l’esprit et les organes qui président à sa manifestation , paraissent seuls malades, et que le reste de l’organisme semble jouir de la plénitude de ses fonctions, tandis que le délire aigu n’est jamais primitif, et a toujours été précédé par le développement d’autres symptômes , surtout par la fièvre avec laquelle il se trouve dans un juste rapport de diminution ou d’intensité.

Cependant, l’aliénation mentale, et notamment l’espèce appelée manie , n’est pas exempte de mouvemens fébriles accidentels qui pourraient, si 1 ’on négligeait les antécédens, faire croire à l’existence du délire aigu, et de même celui-ci se développe quelquefois sans fièvre , particulièrement dans les névralgies, l’ivresse et l’empoisonnement par les narcotiques. Enfin, la folie, à son début, est souvent accompagnée d’un trouble fébrile et d’un désordre plus ou moins sensible de toutes les fonctions organiques.

De ces observations , qui infirment la valeur absolue des caractères distinctifs de la folie et du délire aigu, nous concluons qu’il convient de suspendre son jugement, touchant la nature des égaremens récens de l’intelligence, principalement si la cause déterminante est obscure; mais si le désordre intellectuel et moral survit au mouvement fébrile et au trouble des fonctions assimilatrices , alors le doute doit cesser, l’aliénation mentale est déclarée.

Le diagnostic de la folie ne présenterait pas, en général , de trop grandes difficultés s’il suffisait de distinguer le délire aigu du délire chronique ; mais il faut, avant tout, constater l’existence du délire, et c’est là, dans une foule de cas, une question à résoudre aussi importante qu’ardue. Dans le monde , on se fait souvent des idées peu exactes des aliénés ; on se figure que chez eux les propos , les gestes, le maintien, tout doit trahir le desordre de leurs facultés mentales, tandis qu’un grand nombre d’entr’eux sont capables de se produire pendant long-temps avec les apparences de la raison. Il est nécessaire d’avoir reçu l’éveil par quelque trait insolite, d’épier adroitement et à leur insu leurs démarches, leur physionomie et leurs gestes, non moins que de peser leur discours spontanés ou provoques, pour se convaincre que des signes de folie s’associent chez eux a une foule d actions régulières. Que de fois des familles sont surprises et affligées d’avoir

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pris pour clés bizarreries, des singularités de caractère, des états psychologiques qu’elles ont reconnus plus tard appartenir à la folie. Ces méprises seraient fort rares si l’aliénation d’esprit ne comprenait que la manie , la démence et l’idiotisme. La violence et le~désordre des actions chez les uns, l’incohérence et la stupidité des propos chez les autres , dissiperaient bientôt l’incertitude, touchant l’existence d’une maladie de l’entendement. C’est la mélancolie ou la monomanie , comme l’a appelée notre illustre maître , M . Esquirol , qui échappe souvent à l’attention vulgaire et qui n’est bien saisie que par l’observateur réfléchi ou par le praticien expérimenté. Il est même certains cas de délire partiel où l’expérience a besoin d’une série prolongée d’observations , afin d’en constater l’existence. Cette difficulté a été signalée par tous les médecins qui se sont occupés avec succès des maladies mentales; et, pour notre compte, nous avons consigné , dans notre ouvrage sur l’hypocliondrie et le suicide et dans notre mémoire sur le projet de loi relatif aux aliénés, des observations de délire chronique , très difficiles à reconnaître. Un nouvel exemple, d’une date récente, mérite d’être rapporté ici :

Une jeune dame française qui, depuis plusieurs années,' résidait à Londres , où elle était heureuse par l’affection de son mari , par la situation prospère de ses enfans , par la progression constante de sa fortune , devint triste, rêveuse , et successivement fut atteinte d’aliénation mentale. On la fit partir pour Paris, et c’est là que, pendant trois mois , nous fûmes appelés auprès d’elle pour lui donner des soins. Les renseignemens précis , fournis par toutes les personnes qui Fentouraient , ne pouvaient pas laisser de doute sur son état ; mais nous tenions à une conviction basée sur des faits observés par nous-mêmes, et rien dans ses actes, rien dans ses paroles, ne déterminait notre conviction , tant cette dame exerçait d’empire sur sa volonté. Pourtant, elle suivait scrupuleusement nos prescriptions.

Un jour, après trois mois d'observations infructueuses , pendant que nous étions auprès d’elle , elle se leva brusquement de son siège, et fondant en larmes , elle nous révéla que sa raison était égarée , et nous fit la confidence de tout ce qu’elle éprouvait: d’abord, une jalousie violente contre toutes les femmes, jalousie sans motif, car elle voyait indistinctement des rivales, même chez celles qui n’avaient jamais parlé à son mari. Ensuite, elle nous peignit avec douleur sa conviction à l’egard du mal qu’on cherchait à lui faire , ainsi qu’à toute sa famille. Dans le monde, elle interprétait comme une hostilité le silence et la conversation. Puis elle termina ses aveux en nous représentant les journaux anglais, surtout ceux du dimanche, comme ses implacables adversaires; elle ne pouvait y lire le nom de Lady sans s’y reconnaître, et elle prétendait que ces journaux montraient

son mari comme revêtu d’une peau d’agneau , emblème d’une feinte douceur , sous laquelle se cachaient des sentimens pervers. Enfin , elle ajouta des détails sur des hallucinations de l’ouïe qu’elle avait ressenties dans le cours de sa maladie, hallucinations qui avaient cessé, et auxquelles elle assignait pour cause les désordres de son esprit.

Depuis lors, son mari ayant craint pour un de ses enfans qui était auprès d’elle , le lui a fait enlever , et malgré les précautions que l’on a prises, cette privation a déterminé , chez cette dame, une grande confusion d’idées et de paroles , des illusions portées au point de croire reconnaître son enfant dans tous ceux qu’elle rencontrait ; de voir, dans les ouvriers d’une maison voisine, des amis de son mari ; enfin , des hallucinations de l’ouïe extrêmement variées. En même temps , cette dame se croyait femme de don Carlos et reine d’Espagne. Au milieu de tout ce désordre, elle a eu souvent la conscience de son état , elle nous a demandé elle-même à venir dans l’établissement que nous avons fondé à Vanves, conjointement avec le docteur Voisin ; et, après un mois de séjour, sa situation mentale y est sensiblement améliorée.

De toutes ces observations, il résulte que le diagnostic de la folie présente quelquefois de grandes difficultés et exige l’alliance des connaissances médicales tout-à-fait spéciales, à une instruction approfondie en philosophie et surtout en psychologie : toutefois, c’est toujours à la médecine, et plus particulièrement à la médecine des aliénés, qu’appartiennent l’appréciation des caractères, la recherche des causes et le traitement des maladies mentales. Cependant, l’opinion opposée a été soutenue en Allemagne, par un grand philosophe , par Kant ; et en France par le docteur Coste et par un avocat, M. Régnault.

Kant, entraîné sans doute par une exagération de l’importance de l’objet de ses méditations , voulait que la solution des questions posées par les juges sur les maladies psychiques fût confiée à la faculté de philosophie et non à celle de médecine.

Le docteur Coste a avancé que tout homme doué d’un jugement sain, est aussi compétent que les médecins spéciaux les plus instruits, pour prononcer sur l’existence de l’aliénation mentale, et a même sur eux l’avantage

d’être étranger à toute prévention scientifique.

Je me bornerai ici, pour réfuter des prétentions si exorbitantes, à rappeler que les difficultés à surmonter , loin de pouvoir l’être par tout le monde , reclament au contraire une réunion des plus heureuses qualités, et l’application d’une science spéciale qui ne peut être possédée que par uq très petit nombre de personnes»

raisons qu’on a d 'pilleurs fait yalpjf en faveur des psychologues ?

tombent devant ce fait que, pour le diagnostic d’une maladie, ils n’auraient que les connaissances relatives à l’état de santé; que, sur une question toute pratique , ils ne pourraient verser que des lumières théoriques, ou emprunter aux médecins spéciaux, les observations médicales, seuls élémens possibles d une réponse satisfaisante.

Mais comment le médecin parviendra-t-il dans les cas difficiles, à constater l’existence de l’aliénation mentale?

Nous avons dit, en commençant , que la raison, véritable antipode de la folie , était aussi mal définie que la folie elle-même. Les hommes qui ont donné ces définitions, n’ont pas assez tenu compte des individualités, ils ont choisi des caractères trop bornés et trop absolus , ils ont exagéré leur type afin de le rendre plus saillant; suivant la manière dont celui-ci définit la raison , la plus grande partie du genre humain serait atteinte d’aliénation mentale ; au contraire , avec la définition que celui-là présente de la folie, beaucoup d’aliénés seraient exclus de leur véritable catégorie. Où trouver la vérité entre ces deux extrêmes? Car, dans le sujet épineux qui nous occupe , indépendamment des résultats d’une expérience spéciale, dont rien ne peut tenir lieu, il nous faut à tout prix des termes de comparaison. Pour discerner la folie, nous ne la comparerons pas à la raison, être métaphysique et abstrait , mais plutôt à la raison générale , au sens commun ; et comme le sens commun admet beaucoup de degrés , on évitera de le confondre dans certains cas avec la folie ; tous les hommes ne seront pas soumis à la même mesure , on fera la part des individualités. En effet, le sens commun interprété parla philosophie, n’exige pas que, dans une circonstance donnée, tout homme doive invariablement agir de la même manière, il tient compte des conditions particulières , et il n’exige de chaque intelligence que ce dont elle est capable. Telle réponse qui ne sortirait pas du sens commun chez un sujet borné, passerait justement pour un signe de folie ou de stupidité chez une personne qu’on saurait être douée d’un esprit supérieur. Les phénomènes intellectuels envisagés de cette manière, ont une valeur moins absolue que relative. En veut-on une preuve plus convaincante encore? Qu’un berger du fond de nos provinces raconte, avec la plus entière conviction , les sottes croyances dont on l’a bercé touchant les sortilèges, les maléfices, etc ., l’homme réfléchi déplorera de tels égaremens; fruits d’une éducation vicieuse , mais il se gardera d’en inférer que le berger est aliéné. Au contraire, qu’un membre de l’Académie des sciences paraisse ajouter foi à de pareilles superstitions, notre observateur aurait peine à ne pas croire qu’il y a quelque dérangement dans le cerveau du savant académicien »

La même règle doit d’ailleurs présider à l’appréeiaüpu de§ sentiment e$ des

Ainsi , pour discerner les signes de la folie dans l’immense Variété des phénomènes de l’intelligence et du moral de l’homme , il est nécessaire que l’observateur philosophe pénètre et apprécie les diverses situations individuelles. Les principes absolus qui n’en tiendraient pas compte, conduiraient inévitablement à des jugemens erronés sur l’état sanitaire de l’entendement. Du reste, il ne suffit pas d’avoir beaucoup lu, il faut avoir long-temps observé, et bien connaître les causes d’erreur de nos jugemens, pour savoir démêler dans les actions humaines, ce qui est sage de ce qui est seulement déraisonnable, ou bien extravagant, insensé, délirant. Il est surtout une secrète prévention qui nous influence sans cesse, c’est de nous prendre nous-mêmes, ou quelques principes abstraits de notre choix, pour terme invariable de comparaison. Partant de là, tout ce qui ne s’accorde pas avec notre manière de penser ou de sentir, passe facilement à nos yeux pour de la déraison ou de la folie. Mais l’homme réfléchi, qui a fait marcher de front L’étude de l’humanité et l’observation de soi-même , doit se tenir en garde entre cette disposition d’esprit dont il a reconnu les trompeuses suggestions. Qui ne se rappelle avoir rencontré dans le monde, des hommes phlegmatiques, inquiets et absolus dans leurs jugemens, qui, étrangers toute leur vie aux mouvemens expansifs de l’àme, trouvent déraisonnables ou insensées toutes choses empreintes d’un caractère de vivacité et de passion ? C’est qu’au lieu d’avoir observe le monde tel qu’il est , avec ses nuances de raison et de folie , il leur semble que tout ce qui est en dehors de leurs propres penchans, n’entre pas dans l’ordre régulier de la nature; pour la trouver raisonnable, il ne faudrait rien moins qu’imposer à l’humanité leur constitution physique et morale. Le sage conçoit ces causes d’erreur et il sait les éviter; quand il juge les manifestations morales, dans le but de connaître si l’entendement est malade ou sain, il fait la part des âges, des sexes, du tempérament, du genre d’éducation, et de toutes les causes capables de modificé les pensées et les sentimens d’une manière durable ou transitoire. Sa règle est toujours le sens commun avec les irrégularités dont la valeur est déterminée par l’expérience. Mais le sens commun ou le mode général de sentir et de juger, n’est pas absolument le même dans l’enfance, l’âge mûr et la vieillesse, chez le sujet lymphatique, sanguin ou nerveux , chez l’homme et chez la femme , chez l’ignorant et l’esprit éclairé; il subit, au contraire, de puissantes modifications, qui donnent à l’état normal de rentendement humain des nuances prodigieuses.

Quoi qu’il en soit, après le médecin qui s’est voué à la spécialité des maladies mentales , le plus apte à apprécier les premiers signes de la folie , est celui qui a fait l’étude la plus longue et la {dus fructueuse de l’esprit et du cœur. Plus on a de données sur l’exercice normal des facultés et des penchans départis à l’espèce humaine , plus on est habile à en saisir les

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déviations , les perversions et tous les genres de désordres. Il est surtout une classe d’actes moraux qui mettent souvent le discernement en défaut dans le diagnostic de la folie , ce sont les passions, véritables intermédiaires de la raison et de la folie; il est certain que le dernier terme d’une passion et le premier terme d’une monomanie qu’elle a directement engendrée, ne sont pas faciles à distinguer; en effet, la passion et le délire partiel présentent une foule d’analogies , et un très petit nombre de caractères différentiels.

Pour constater les analogies , il n’y a qu’à recueillir le souvenir de divers états psychologiques dans lesquels on s’est trouvé soi-même , ou de semblables états observés chez d’autres personnes qui n’ont pas d’ailleurs cessé de jouir de leurs facultés intellectuelles.

N’arrive-t-il pas fréquemment que sous une influence quelconque on devient plus sensible, plus irritable, plus accessible aux illusions si fécondes en erreurs de jugement ?

N’est-il pas vrai qu’on éprouve parfois des goûts bizarres et exclusifs , des passions qui , par leur énergie et l’empire qu’elles exercent sur nos actes , contrastent étrangement avec notre manière d’être ordinaire et avec la raison commune? N’est-il pas vrai que dans quelques circonstances, nous sommes concentrés, absorbés , au point d’être insensibles aux impressions extérieures , et de ne pouvoir pas à notre gré donner notre attention aux choses mêmes qui devraient le plus nous intéresser ?

N’est-il pas vrai , enfin , que souvent les sentimens et les idées se croisent, se heurtent dans notre esprit, se succèdent avec trop de rapidité ou trop de lenteur, s’associent d’une manière vicieuse, et que de là dérivent une confusion, une incohérence plus ou moins grande dans les paroles et les déterminations que réprouvent l’assentiment général , que nous réprouvons nous-mêmes immédiatement après les avoir prises ? Qui n’a pas été à même de constater, dans son for intérieur, le bizarre assemblage de sentimens divers qui tiennent l’être comme en suspens et donnent lieu à des séries d’idées qui n’ont, comme les sentimens, d’autre rapport entr’eiles que celui d’une existence contemporaine et sur l’une desquelles l’attention est impuissante à se fixer ?

En outre, avec l’état de raisons et de raison forte, peuvent exister les phénomènes psychologiques les plus extraordinaires que présentent la folie, ceux qui la caractérisent de la manière la plus positive, les hallucinations, c’est-àdire des perceptions qui ne sont pas le résultat de Fac tion des sens et qui surgissent en l’absence des objets extérieurs propres à les provoquer. Il arrive, en effet, que des hommes sains d’esprit , dans le silence du cabinet ou dans une retraite profonde , et même pendant une conversation , croient

entendre certaines paroles qui entraînent des réponses et des actes , comme si elles avaient été réellement proférées par un interlocuteur. Dans cette circonstance , les idées, les sentimens se transforment, se convertissent en images sensibles dont on n’a aucun moyen d’apprécier le manque d’objet dans lé monde extérieur, tout absorbé que l’on est, par ces images , productions spontanées de notre intelligence. Ce qu’il y a de plus étonnant encore que l’apparition des hallucinations chez un homme sain d’esprit, c’est la persistance, la durée prolongée de ces phénomènes et son alliance avec une raison ferme et heureusement appliquée aux sujets les plus élevés. Cependant, rien n’est mieux prouvé; l’histoire des hommes célèbres en fournit de nombreux exemples , parmi lesquels il suffit sans doute, de citer Socrate dans l’antiquité , et Pascal dans les temps modernes.

Eh bien ! maintenant je le demande, cette description abrégée de certains états psychologiques connus de tous les hommes et qui s’allient avec l’intégrité des facultés intellectuelles, n’offre-t-elle pas les caractères d’analogie les plus frappans avec certains degrés des maladies mentales ?

L’analogie de ces états psychologiques avec la folie ne se borne pas au trouble de l’intelligence et du moral, on trouve dans les passions le type des deux formes principales que présente l’aliénation mentale. Comparez, en effet , l’homme livré à tous les ravissemens des passions gaies , à tous ces rêves de bonheur qui font les délices du présent et enchantent l’avenir ; comparez cet homme avec l’aliéné qui , dans son ambition de prince, de roi, etc., n’est arrêté par aucun obstacle , auquel tout sourit, qui est dans l’extase en songeant aux biens qu’il possède , à la puissance qu’il peut faire éclater selon son plaisir ou son caprice ? Comparez aussi les signes de la colère , de la peur et du désespoir, en un mot , des passions tristes et violentes avec les signes de la manie furieuse , ou avec ceux de la folie que caractérisent surtout la tristesse, la crainte et la défiance, et vous trouverez entre ces deux états une telle ressemblance , sous le rapport du désordre des idées et des sentimens , qu’il y a parfois identité dans les déterminations et dans les actes. Tout s’y trouve, jusqu’au sentiment de malaise à la fois physique et moral qui contribue puissamment à déterminer des scènes de violence aussi nuisibles pour la société que pour leurs auteurs.

L’analogie, enfin , existe à l’origine de ces deux états, comme dans leur période d’intensité et dans leurs résultats ; dans l’un et l’autre cas, le trouble commence par le côté affectif de notre nature, par notre moral. C’est là, en général, le caractère primitivement essentiel de la folie. Le trouble de la rai* son lui est consécutif et même subordonné, fait ps}rchoîogique morbide, im* pprtanf, que doivent toujours avoir en vue l’instituteur de la jeunesse et le mé-» $eçin yoqé à I& spécialité des maladies mentales ; l'instituteur, pour que la

raison se maintienne régulière, doit surtout veiller au maintien de l’équilibre des facultés morales ; il doit s’attacher à faire prédominer les sentimens éleves et généreux sur les sentimens inférieurs et égoïstes. Il doit, autant pour l’intégrité de la raison que pour le bonheur de l’homme, donner ses soins premiers à l’éducation , c’est-à-dire à la direction des sentimens et des penchans ; l’instruction, ou le développement des facultés intellectuelles, ne doit occuper que le second rang.

De meme, le médecin, dans le traitement des aliénés, doit trouver d’heureuses inspirations plutôt dans l’examen de la perversion des facultés affectives que dans la connaissance du trouble des facultés intellectuelles.

La nature de cet article nous dispense de pousser plus loin la nomenclature des analogies entre la passion et la folie, qu’il suffit sans doute, d’avoir évoquées, pour que chaque lecteur puisse poursuivre ce rapprochement si rempli d’intérêt et si important à approfondir.

Il nous reste maintenant à rechercher les limites qui séparent la passion de la folie : ces limites sont flottantes dans ces dispositions psychologiques qui ne sont ni la raison, ni la folie, mais qui participent de ces deux états ; bien souvent, il suffit d’assombrir les teintes, ou d’aviver les couleurs et d’exagérer les traits pour faire , du tableau des passions , le tableau de l’aliénation mentale. Cependant, il est très important de tracer une ligne de démarcation entre ces deux états; souvent la guérison , et quelquefois la vie des personnes atteintes d’un délire partiel , dépendent de la précision de ce diagnostic. Une erreur de ce genre n’a pas seulement l’inconvénient grave de retarder le traitement et d’entraîner ainsi fréquemment l’incurabilité , elle porte le trouble , sème l’irritation et la haine dans les familles , en faisant attribuer à la perversité du caractère , des paroles et des actes qui , bien interprétés, auraient témoigné du trouble des facultés morales et intellectuelles.

Par suite de cette erreur, on laisse dans la société, des infortunés à la merci du désordre de leurs idées et de leurs sentimens ; et l’on déplore la ruine des familles, le suicide, le meurtre et l’application à des aliénés de lois terribles qui ne devraient atteindre que des scélérats,

Malgré l’importance d’un tel diagnostic , nous croyons devoir nous borner ici à l’énoncé de quelques caractères différentiels entre la passion et la folie.

Dans la passion , il y a une cause réelle prise dans le monde extérieur, tandis que dans la folie , cette cause peut bien avoir de la réalité dans le passé, mais dans le présent elle ne réside plus que dans la spontanéité des perceptions, c’est-à-dire dans une disposition intime du système nerveux, et particulièrement de l’encéphale.

Dans la passion même violente , le désordre du sentiment ne s’étend presque pas à l’intelligence , l’association des idées n’est, en général, que trop rapide et trop exclusive; dans la folie au contraire le désordre des pensées et des paroles existe conjointement avec le délire de la passion , souvent d’une manière prédominente , et à la rapidité de l’association des idées, a succédé leur incohérence plus ou moins manifeste , plus ou moins générale.

Dans la passion, les actes sont mal interprétés, on attribue à leurs auteurs des intentions qui n’ont pas de réalité ; dans la folie, au contraire , on voit les personnes et les choses autres qu’elles ne sont, on croit les voir alors qu’elles ne sont pas dans la sphère des sensations. Il en est d’ailleurs des illusions de l’esprit comme des illusions des yeux ; il n’y a pas folie , si la raison rectifie les erreurs intellectuelles et sensoriales. Mais si les conceptions les plus extravagantes, si les perceptions les plus fantastiques sont regardées comme des réalités , on n’est pas alors seulement dans le faux , on est dans l’impossible, et l’aliénation mentale est certaine.

Enfin dans la passion, le trouble de f esprit, éphémère, limité à un objet, a lieu avec conscience ; tandis que dans la folie , le désordre est persistant, plus ou moins générai , et par cela même inaperçu par la conscience.

Cette pluralité de délire dans les aliénations même les plus bornées , et qualifiées de monomanies , nous paraît le signe le plus caractéristique de la folie et d’une haute importance à constater pour le traitement des aliénés , et la jurisprudence médicale.

Après avoir signalé autant qu’il était en notre pouvoir, et que le permettaient les limites de cet article, les analogies et les différences qu’offrent la passion et la folie dans certains de leurs degrés, prenons un exemple, l’ambition d’une renommée littéraire. Un jeune présomptueux s’imagine qu’il atteindra la célébrité de Voltaire, et il se livre à l’étude avec ardeur; il n’y a là que de la présomption. Bientôt il se met à composer : ses œuvres l’enivrent de satisfaction ; il pie doute plus que son ambition ne soit enfin satisfaite ; il entretient ses intimes de la gloire qui l’attend . Un pareil langage

ne manquera pas de provoquer la surprise, et même de faire craindre quelque trouble dans la raison ; toutefois, il n’énonce pas l’impossible , et quoique la folie soit imminente , elle n’est pas encore confirmée. Mais notre aménc-mane ne s’arrête pas en si beau chemin ; la célébrité qui l’attendait lui est maintenant acquise. Ecoutez les égaremens de son ambition satisfaite : les libraires se disputent ses ouvrages , la presse Lélève aux nues,

l’univers est rempli de son nom.... et il n’a rien publié encore. Voilà l’impossible , voilà le délire , et la folie est d’autant plus apparente , que selon mon observation constante, ce délire dominant n’existe jamais borné à une seule série d'idées* il est multiple ? et c’est là peut-être Tunique caractère

qui mette une ligne de de démarcation positive entre le dernier degré de la passion et le début de l’aliénation mentale. Quoi qu’il en soit, on peut prendre , dans ce fait rapide , une idée assez exacte des délires bornés empreints du caractère plus ou moins exagéré des passions , et qui sont le plus puissant écueil dans le diagnostic de l’aliénation mentale. En effet, si, sou ce terme générique, on ne comprenait que la manie , la démence et l’idiosisme qu il est en general si facile de reconnaître , nous regarderions comme superflue, une partie des considérations que nous venons de présenter sur les difficultés à établir l’existence de la folie.

Mais comme la mélancolie, la monomanie, ou pour mieux, dire, les délires partiels , sont compris dans le mot aliénation mentale , nous sentons le besoin de présenter sur ce sujet épineux, de nouvelles réflexions.

Indépendamment du sens commun, ou de la raison générale, qui sert à comparer les individus à 1 humanité collective, il est pour le diagnostic general de la folie t un autre principe fort essentiel, et que nous n’avons pas encore indiqué, c’est celui qui consiste à comparer l’individu avec luimeme aux diverses époques de son existence.

Si 1 espece humaine, envisagée collectivement, offre un ensemble incohérent et bizarre de sagesse, de déraison et de folie , il est naturel d’attendre d un seul individu , plus de suite dans ses discours et dans ses actes, plus d’uniformité dans sa conduite. Cela est tellement vrai, que si l’on voyait un homme habituellement grave, revêtir tout à coup, et avec persévérance, la frivolité d’un adolescent étourdi, on ne manquerait pas de concevoir des craintes .d’aliénation , qu’on n’a nullement pour le jeune homme dont la conduite répond à l’âge , au tempérament, ou à l’éducation personnelle.

Qu’un homme habituellement prodigue se livre à tous les actes qui peuvent compromettre sa fortune et celle de sa famille, personne certainement ne voit dans sa conduite aucun signe d’aliénation mentale. Mais qu’un homme strict dans ses dépenses , et poussant l’économie jusqu’à l’avarice, change tout à coup sa manière de vivre, et se jette dans des prodigalités ruineuses, ses parens peuvent bien l’accuser de caprice, de bizarrerie, etc. ; mais l’observateur pénètre plus avant dans cette métamorphose, il y distingue le début de la folie.

Il en est de même pour l’homme de mœurs pures, comparé à un libertin d’habitude ; s’il se livre soudain à tous les excès de la débauche , les parens répètent encore le mot de passion , s’obstinent à signaler un travers, à voir une intention coupable, alors qu’il ne faut que déplorer l’égarement de la raison.

Ces faits et Terreur qui en est la suite se renouvellent bien souvent dans

la société , et répandent dans les familles des germes d’animosité, de querelles, et quelquefois de persécutions , quand les soins les plus tendres sont seuls nécessaires , quand il importe avant tout d’invoquer les secours de la médecine.

Ainsi , il est des cas où les symptômes de la folie ressortent plutôt de la comparaison de l’individu avec lui-même, que de la comparaison de l’individu avec l’humanité toute entière.

Ces deux principes méritent une égale attention de la part du médecin appelé à décider si l’état psychologique qu’il observe , est une véritable maladie mentale, ou si son existence peut s’allier avec l’exercice régulier des facultés morales et intellectuelles.

En terminant cet article, rappelons que notre dessein a été : l°de montrer l’insuffisance des tentatives faites par les philosophes et les médecins, pour définir la raison et la folie; 2° d’exposer les analogies et les différences que présentent la raison et la folie, dans quelques-uns de leurs degrés; 3° de faire un parallèledes passions et de certains états psychologiques avec l’aliénation mentale; 4° de signaler les principaux signes qui distinguent le délire aigu de la folie , l’importance du diagnostic à cet égard , et les précautions nécessaires dans plusieurs cas, pour éviter une erreur souvent très préjudiciable; 5° de constater l’existence du délire, d’indiquer les principaux moyens d’y parvenir, qui consistent dans la comparaison de la folie avec le sens commun interprété par la philosophie, et dans la comparaison de l’individu avec lui-même , aux diverses époques de son existence

Toutes ces considérations ne sont en quelque sorte qu’une introduction à l’article Maladies mentales , qui, lui-même, devra être limité à l’exposé des caractères communs aux divers genres de ces affections , à leurs classifications , etc . , etc., à leur pathologie générale.

Nous réserverons pour les articles : Démence ^ Idiotisme , Mélancolie 9 Manie , etc., etc., tout ce qu’il y a de spécial relativement à ces maladies, et tout ce qui les distingue les unes des autres.

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