II
description qui lui en est faite il conclut qu'il dmi faire trop froid au ciel, trop chaud en enfer, et que la température de notre bonne terre d'ici*bas est certainement la meilleure. Il s*élance à la recherche du bonheur; il triomphe des plus belles femmes par la vertu de son anneau magique , qui fait de son possesseur une fleur de jeunesse, de beauté et de grâce, enfin le plus brillant des chevaliers. Après bien des années passées au son de la débauche et de l'orgie , il est engagé dans une intrigue amoureuse avec la signera Lucrezia, la plus fameuse courtisane de Venise; mais bientât il abandonne traîtreusement sa belle et s'embarque pour Athènes*, où la fille du duc s'éprend de lui et vent repenser. Dans son désespoir, la pauvre Lucrèce demande secours aux puissances infernales pour se venger de rinfidèle. Le diable lui confie un secret : tout l'édat dont Faust est entouré disparaîtra avec l'anneau qu*il porte à Findex. Lucrèce, déguisée en pèlerin, s*embarque pour Athènes et arrive à la cour au moment même où Faust, paré d'un costume magnifique, va piésenter la main à la princesse pour la conduire à Faute! ; mais le pèlerin, la femme jalouse et altérée de vengeance , arrache subitement Fanneau magique , et soudain le jeune et brillant chevalier n*est plus qu'un affreux Vieillard , visage ridé , bouche sans dents; à la place de sa belle chevelure dorée, on ne voit plus qu^un pauvre crâne où brillent quelques rares cheveux blancs. Le brillant costume tombe comme un feuillage desséché ^^
DB l'allcmagne. 155
FoD aperçoit un corps courbé par rftge^ que recouvrent de misérables baillons. Cependant le magicien, dépouillé de son talisman ^ ne se doute pas du changement qui vient de s'opérer, ou plutôt il ne sait pas que son corps et ses vêtements révèlent désormais le ravage qiront exercé sur lui vingt ans de débauche, ravage horrible qa*un prestige infernal a su dérober longtemps aux yetu des hommes sous une magnificence trompeuse. L'infortuné ne sait pas pourquoi les courtisans s'é*loignent avec dégoût , pourquoi la princesse s'écrie ! Otez de ma vue ce vieux mendiant ! Mais Lucrèce^ tou« jours déguisée , lui présente avec une joie maligne un miroir dans lequel, à sa grande confusion , il reconnaît le per8(xinage qu'il joue. Il est chassé à coups de pied comme un animal immonde , et jeté à la porte par les valets*
C'est dans un petit endroit du Hanovre, à Tépoque d'an marché aux chevaux, que je vis représenter l'autre drame de ce genre. Un petit théâtre en charpente avait été élevé sur une pelouse , et , bien que Ton jouât en plein jour^ la scène de l'évocation n'en fut pas moins d'on effet saisissant* Le démon ne s'y nommait pas Mé* phistophélès, mais Astaroth, nom qui , dans l'origine, était peut-être le même que celui d'Astarté, quoique les livres occultes sur la magie donnent ce nom d'Astarté à la femme d'Astaroth* Cette Astarté, dans les livres dont je parie, est représentée la tête armée de deux cornes disposées en croissant* Déjà les Phéniciens lui vouaient
156 ŒCVRES UE HEKRI UEIRE.
un cuite comme déesse de la lune, et c'est pour cela que les anciens Hébreux , qui prenaient pour des démons toutes les divinités de leurs voisins» la considérèrent comme une puissance diabolique. Salomoo cependant , le sage roi Salomon, lui rendait un culte en secret, et lord Byrcm Ta célébrée dans son Faust » qu'il a intitulé Uanfred. Danç la comédie de marionnettes publiée par Simrocky le livre qui induit Faust en maléfice est désigné sous ce titre : ClavU Astarti de magicd. Pour en revenir à cette comédie que j'ai vu jouer dans le Hanovre , le docteur Faust , avant de recourir à révocation infernale, se plaint de Fétat déplorable où Ta réduit la misère ; il est condamné à courir toujours à pied^ et la vachère même lui refuserait un baiser. Aussi veut-fl se donner au diable pour avoir un cheval et une belle princesse. Le diable évoqué apparaît succes»vemeot sous la forme de divers animaux, tels que le cochon, le bœuf, le singe ; et Faust le congédie à chaque foi^. c D faut, dit*il, que tu sois plus terrible que cela pour m'inspirer de répouvante. » Le diable alors se présente sous la forme d'un lion qui rugit, quœrens qttem dévora. Ce n'est pas encore assez de terreur pour Tintrépide nécromancien. L'animal, serrant la queue« rentre dans les coulisses. I! en sort bientôt un serpent colossal; mais Faust ne bronche pas. a Tu n'es ni assez hideux ni assez terrible , » lui dit-il. Le démon se retire encore tout confus, et bientôt on le voit reparaître sous forme humaine et rayonnant de beauté; un manteau rouge le
DE l'allf.hagne. i57
couvre. Faust, étonné, lui exprime sa surprise, sur quoi le manteau rouge lui répond : a II n'est rien d'aussi hideux, rien d'aussi effroyable que Thomme; en lut grognent, si£Dent, rugissent les féroces instincts de tous les animaux;, sale comme le porc, brutal comme le bœuf, ridicule comme le singe, furieux comme le lioD^ venimeux comme le serpent, Thomme est le résumé de la race animale tout entière. »
J'ai été vivement frappé de l'analogie de cette vieille tirade de comédie avec un des principes fondamentaux de la moderne philosophie de la nature , telle surtout qu'elle a été développée par Oken. -^ Le pacte conclu , Astaroth propose à Faust plusieurs femmes dont il lui vante la beauté : Judith, par exemple, a Je ne veux pas de coupeuse de tête , répond Faust. -— Veux-tu Cleo* pfttre? lui demande l'esprit. — Pas plus que l'autre, dit Faust; elle est trop prodigue, trop dissipatrice, puisqu'elle a pu ruiner jusqu'au riche Marc-Antoine *, elle dévore des perles* *- Eh bien ! reprend en souriant le malin esprit, je te recommande la belle Hélène de Sparte; avec elle, ajoute-tril d'un ton ironique, tu pourras converser en grec. 9
Le savant docteur est ravi de la proposition ; il ré** clame ensuite du démon des channes corporels et des vêtements magnifiques qui lui permettent de lutter vietorieusement avec le chevalier Pftris ; de plus, il lui faut un cheval pour aller sur Theure à Troie. Son vœu s'aocomplit; ils sortent alors tous les deux, et reparaissent
en dehors des tréteaux montés sur de brillants coursiers. Ds se dépouillent de leurs manteaux, et on les voit Tun et Tautre, vêtus du costume bigarré des écuyers-balftdinsy étincelants d'oripeaux et de paillettes, exécuter sur leurs chevaux les plus étonnants tours de force. Les faces rubicondes des maquignons hanovriens en étaient tout ébahies; ces braves gens applaudissaient à coups redoublés sur leurs culottes de peau jaune, claque foudroyante, et telle qu'à aucun théâtre je n'en ai depuis lors entendu de pareille. Cest qu'Astaroth était vraiment ravissante sur son cheval; c'était une svelte et jolie fille avec les plus grands yeux noirs qui soient sortis do Tenfer. Faust aussi avait bonne mine dans sfOL brillant costume , et c'était un cavalier bien supérieur, veuillez le croire , à tous les docteurs que j'aie jamais vus chevaucher en Allemagne. Tous deux, partant an grand galop, firent le tour de la scène, où Ton apercevait dès lors la ville de Troie, et^ au sommet de ses remparts, la fameuse Hélène de Sparte.
L'apparition de la belle Hélène dans la légende de Faust a une significatioR iny>ortante. Elle caractérise l'époque de la légende, et nous en révèle la pensée la plus intime» Cet idéal éternel de la beauté et des grftees, cette Hélène grecque, que nous voyons un beau matin s'installa* en maîtresse dans la maison du docteur Faust à Wittenberg, n'est autre que l'antique Grèce ellemême , Vkélénitme conjuré par des incantations magiques et surgissant soudain au cœur de rAllemagne*
DK l'allemagkb. 159
Le prodigieux livre qui contenait les plus puissantes de ces formules évocatrices, c'était Homère; Homère, la vraie, la grande clef des enfers, qui séduisit, qui ensorcela et Faust et un si grand nombre de ses contemporaios. Faust, le Faust historique, aussi bien que celui de la légende, fut un de ces humanistes dont Tentbou- Mine propagea en Allemagne la science et Tart des 6iec8. Le siège de cette propagande alors était Rome , Borne ob les prélats les plus éminents relevaient les «delsda anciennes divinités, Rome où le pape lui* néme leur vouait un culte particulier, cumulant, à 'ûtttar de Constantin, son prédécesseur^ Toffice de Cnnd pontife do paganisme et la dignité de chef sit* |v<^ de Téglise chrétienne. C'était l'époque de la 'inrrection du monde antique ; disons mieux , en nous <Mint du terme usité , c'était Fépoque de la renais» ^a«e* Cette renaissance put fleurir et régner en Italie I^Q pfais facilement qu'en Allemagne } chez nous , en ^^ elle rencontra en face d'elle la résurrection de ^prit juif, la renaissance évangélique , qui , produite ^'^ le même temps par Luther et sa traduction des ^i^^tiives, déployait avec ardeur son fanatisme iconoci^te. Chose singulière , les deux grands livres de Thu* naaité qu'on avait vus, il y a une douzaine de siècles^ i^Mibamer au combat^ puis> comme exténués d*efforts^ ^tparallie de l'arène pendant tout le moyen ûge, Bomère et la Bible» on les voit, au début du xti« siècle , ^ nipiendre corps à corps dans une lutte nouvelle! Si
160 ŒUVRES DE HENRI UfilKE*
j'ai dit plus haut que la révolte du réalisine, du senaiclisrne, c est-à-dire du besoin des jouissances de la \ie terrestre conti^e l'ascétisme spiritualisle de la reBgioft chrétienne, constitue l'essence même et l'idée de It légende de Faust, je ferai observer ici que cette teodance sensualiste et réaliste des penseurs de l'époqac» dû se manifester subitement à l'aspect des monumeaii de Fart antique, à Fétude d'Homère, et notamment dci œuvres originales de Platon et d'Aristote. Faust,— ce* la tradition qui le rapporte expressément,— Vétwl* bien identifié avec ces deux derniers philosophes, i|* si un jour, disait«41 , ils venaient à se perdre, il se fais* fort de les rétablir de mémoire , comme Esdras rrft h loi du Seigneur. Faust, toujours selon la tradition, s^ém si bien épris d'Homère, qu'il faisait apparaître ca V^ sonne aux yeux des étudiants qui suivaient son cour» sur ce poète les héros de la guerre de Troie. Une a fois, il évoqua, pour l'amusement de ses convives, ce» belle Hélène, que plus Urd il exigea du diable pour l»* même, et qu'il garda,— la plus ancienne ****^ Faust nous l'apprend ,— jusqu'à sa malheureuse Widman omet ces diverses circonstances, et sexpnn»
ainsi : ., .
«Je ne cacherai point au lecteur chrétien qo^ J trouvé en cet endroit telles aventures de la vie de F que des cansidéraHom de piété chrétienne m'eiop*^»^ de relater dans toute leur étendue, comm^ ^^ diaUe, pour le détourner du mariage, Fenlaça ^^
DE l'allbmagke. 161
infernal et abominable réseau de paillardise, et lui adjoignit pour concubine la fameuse Hélène^ sortie des enfers, laquelle, en premier lieu , lui mit au monde un dï'oyable monstre, puis un fils'du nom de Juste. »
Voici maintenant, dans la plus ancienne des histoires de Faust, les deux passages qui se rapportent à la belle
c A la Quasimodo, lesdits étudiants reparurent inopinément dans la demeure de Faust pour y souper avec lui , ipportant avec eux manger et boire , lesquels étudiants étaient d'aimables convives. Venant le vin à faire le tour de la table, la conversation tomba sur la beauté des femmes, de telle sorte que Tun d'entre eux se prit à dire qoe, de toutes les femmes, il n'en était aucune qu'il eût si grand désir de voir comme la belle Hélène de Grèce^ à cause de laquelle avait péri la magnifique ville de Troie, devant être une fleur de beauté celle qui tant de ibis fut enlevée, et à Fintention de laquelle si redoutable l«vée de boucliers avait eu lieu. — Puisque tant êtes Avide de ce spectacle, dit Faust, et que vous voulez absolument voir cette reine Hélène, épouse de Ménélasy fille de Tyndare et de Léda, sœur de Castor et de Pollux, laquelle est dite avoir été la plus belle femme de toute la Grèce, je veux bien vous la présenter, afin que son cqurit en personne vous donne une image de la forme et figure qu'elle avait de son vivant, ainsi que j'ai fait déjà de Tempereur Alexandre Je Grand et de sa femme, à la requête de rempereur Charles Quint.— Sur ce, le docteur
Faust leur défendit à tous de parler, de se lever de table et d'embrasser celle qu'il allait amener, et disparut par la porte. Bientôt on le vit rentrer, et derrière lui la reine Hélène, tellement belle que les étudiants ne savaient plus s'ils étaient en lear bon sens , et en perdaient la tête, tant ils étaient pris de confusion et de violente ar* deur. Cette Hélène leur apparut dans une précieuse robe de pourpre noire; ses cheveux étaient dénoués, si splen* dides qu'ils brillaient comme de Tor, et si longs qa'ik pendaient jusqu'à ses jarrets; ses beaux yeux étaieot noirs comme le charbon; elle avait une pbysiononiie charmante, une petite tète ronde, les lèvres semblables à des cerises, la bouche mignonne, le cou blanc comme celui d'un cygne , des joues de rose , par-dessos loot le j visage beau et luisant ; enfin, eUe était grande, droite et j admirablement svelte* En somme^ pas le moindre petit j défaut à trouver sur elle. Ses regards hardie el malmi : furetaient par toute la chambre , de telle sorte que le* i étudiants se sentirent pris poor elle d'un violent alnoor. I L'envie toutefois leur en passa' bientôt , car ils la coori» | déraient comme un esprit, et Hélène sortit de la salie ! avec le docteur Faust. Après avoir vu ce que je viens d» relater, les étudiants prièrent le docteur d'acquiescer à leur demande et de faire revenir le lendemain cette, apparition , voulant amener avec eux un peintre qui pftt prendre sa ressemblance, ce que Faust leur refusât disant qu'il ne pouvait à tous temps évoquer cet esprit n leur promit cependant de leur en donner une image
SiR LALLBMAGNB. IG3
qu'ils pourraient faire copier, ce qui eut lieu effectivement, et les peintres renvoyèrent plus tard dans toutes les contrées, car c'était une admirable image de femme. Quant à cette image que possédait Faust , on n'a jamais su qui la lui avait foite.
ff Pour les étudiants^ s*étant couchés dans leurs lits, ils ne purent, à cause de cette figure et de ces formes qu'ils avaient vues, fermer Tœil de toute la nuit. Par où Pon voit que le diable fascine souvent les hommes et les brûle de concupiscence ^ afin de les induire en paillardise, dont ensuite ils ne peuvent plus sortir, o
Et plus loin encore, dans ce même livre, on rencontre ces paroles :
• Afin donc de pouvoir donner libre cours à ses désirs charnels, le misérable Faust, se réveillant à minuit, se lessouvint de la belle Hélène de Grèce, laquelle jadis il avait fait voir aux étudiants un dimanche de la Quasi* modoy et requit de son esprit, le lendemain matin, de la loi amener pour concubine, ce qui advint; et cette Hélène était de forme accomplie et d'une grande beauté el aménité de figure , semblable à celle qu'il avait fait voir aux étudiants. A cette vue il se sentit le cœur si violemment épris , qu'il la courtisa , la prit à lui et la garda toujours dans sa couche ; et il ressentait pour elle si grand attachement, qu'il ne pouvait la quitter un seul instant; elle devint grosse dans la dernière année, et mit au monde un fils à la grande satisfaction de Faust, qui le nomma Juste Faust. Cet enfant lui révék beaucoup
464 ŒcvnBs de hekhi heine.
de choses futures , qui devaient s'accomplir dam lous les pays du monde ; mais, à la mort de Faust , la mère et renfant disparurent avec lui. »
La plupart des livres populaires sur Faust ayant été tirés de Touvrage de Widman, l'épisode de la belle Hélène y est peu développé, et le sens profond qall renferme a pu iacilement échapper. Goethe lui-méffle, dans son premier Faust, n'avait pas remarqué cette féconde indication , en admettant qu'à cette époque il ait déjà connu les livres populaires , et que les jeuï de marionnettes n'aient pas été la source unique à laquelle il ait puisé. Ce fut seulement quarante années plus tard, dans la seconde partie de son dranie, qu*il mit en scèœ l'épisode de la belle Hélène, et il faut avouer qu'il le traita con amore. C'est certainement ce qu'il y a de mieux, ou, à vrai dire, c'est la seule chose qui soit bonne dans cette seconde partie du Faust , forêt d'alégories, labyrinthe obscur qui, s'éclaircissant soudaifl) découvre à nos yeux , sur un piédestal de bas-rdieft mythologiques , ce sublime marbre grec , cette statoe divinement païenne, dont l'aspect subit inonde rftn)6 de joie et de lumière. C'est la plus précieuse sculpture qui soit jamais sortie de Fatelier du maître « et on a peine à croire que la main d'un vieillard ait pu ciseler un dkvceau si parfait. Du reste, c'est l'œuvre d'un talent calme et réfléchi bien plutôt que le produit spontané de l'ima' gination, chez Goethe, car l'imagination n'éclate jamais trop hardiment , et c'est une ressemblance de plus qm
DS L'ALLCHàGNB. 165
Je rapinroche de ses matires, de ses parcûts, j'allais dire de ses compalriotes^ les Grecs. Les Grecs aussi élaieni dooés du sens exquis des formes et de rharmonie, biea phis que de la plénitude débordante de rimagination eréatrice ; tranchons le mot , prononçons la grande hérésie : ils étaient plus artistes que poètes.
Après ces indications, vous comprendrez facilement que j'aie consacré à la belle Hélène un acte entier de non ballet. L'Ile que je lui ai assignée pour résidence Q'estpasy du reste, de mon invention. Depuis longtemps elle a été découverte par les Grecs, et, au dire des autenrs de l'antiquité, selon Pausanias et Pline notamment, die était située dans le Pont-Euxin, à peu près à Tembûochure du Danube ; le temple d'Achille qui s'y trouât lui avait valu le nom d'Achillée. C'est là que, sortis da tombeau, résidaient le vaillant Pélide et les autres illQstralions de la guerre de Troie, dont la belle Hélène ^t la plus brillante. L'héroïsme et la beauté, il est ^t Périssent prématurément ici-baS; à la grande joie ^ la vile multitude et de la médiocrité : c'est leur sort ; loais des poètes généreux les arrachent à la tombe et les ^'l'Q^rtent dans quelque lie fortunée, séjour d'un prin- ^nps éternel, où ni les roses ni les cœurs ne se flétris* sent.
f ai cédé peut-être à un mouvement d'humeur en par- '^^ comme je l'ai fait, de la seconde partie de Fausi; ^ revanche, je n'ai pas de termes pour rendre ce que 1 %ouve devant l'admirable conception de la belle Hé-
466 (EUYRBS DB HBIfllI BBINE.
lène. Ici le poète est resté fidèle à cette tradition dont i1 8*est écarté si souvent, — je ne cesserai de lui en faire le reproche. C'est ce pauvre diable de Méphistophélès qui a surtout à se plaindre. Le Méphistophélès de Goethe n'a absolument rien de commun avec le vrai Méphisith phéièsj comme rappellent les vieux livres populaires. Ceci confirme l'opinion que j'ai déjà émise; Goethe ne connaissait pas ces livres populaires quand il écrivit soq premier FausL S'il les eût connus, il n'eût pas àfluUé Fesprit malin d'un masque si sale et si bouffon. Méphis^ tophélès n*est pas un misérable va-nu-pieds de Tenfer, c'est un esprit subtil, comme il le dit lui-même, un démon de haut parage, un noble démon très-haut placé dans la hiérarchie souterraine; en un mot, c'est nn homme d*État du gouvernement infernal et un de ces hommes d'État dont on fait les chanceliers de l'Empire. Aussi ai-je cru devoir lui prêter une forme qui répondît à sa dignité. De tous temps, ce fut sous la figure d*une jolie femme que le diable aima à se présenter aux hommes, et nous voyons dans le premier livre sur Faust, publié à Leipzig, que ce fut aussi sous cette forme qne Méphistophélès venait allécher le pauvre docteur, lorsque le malheureux se laissait aller à de pieux scrupules. Voici les naïves paroles du vieux livre : a Quand Faust était seul et voulait se livrer à la méditation des saintes Écritures , le diable se parait de la forme d'une belle femme, allait à lui , l'embrassait, et il n'était sorte d'agaceries qu'il ne lui fit, de telle manière que le savart
DE l'allemagiii. 167
pxAem ODbliait incontinent et jetait au vent la parole de Dieu, continuant ainsi d'aUer à mal. »
£o faisant paraître le diable et ses compagnons sous b forme de danseurs, je suis plus fidèle que vous ne pensez à la tradition légendaire. Qu'il y ait eu déjà , du kœps du docteur Faust , des corps de ballet composés fc démons, ce n'est point^ veuillez le croire, une fiction k votre très^dévoué ami ; c'est un fait attesté par des ^ges de la Vie de Christophe Wagner , qui fut le Krviteor et le disciple de Faust. Au seizième chapitre de t» vieux livre , il est rapporté que ce grand pécheur pim à Vienne uu somptueux festin qu'embellissaient b diables déguisés en femmes et pourvus d'instruments {iooides, avec lesquels ils exécutaient une musique déicieose, tandis que d'autres se livraient à toutes sortes le danses bizarres et impudiques. En cette occasion, ils 'visèrent également sous la forme de singes, a Bientôt, Nt-ildit, arrivèrent douze singes , lesquels formèrent BD6 ronde et*se mirent à danser des ballets français , bbqn'on a coutume de les danser présentement en liak; en France et en Allemagne y et ils sautèrent et pil^ettèrent fort agréablement , ce dont les spectateurs bent grandement ébahis, o Le démon Auerhahn (coq fes bruyères ), esprit familier de Wagner , ne se présenl^t guère sous une autre forme que celle d*un singe. A fropremenl parler , on le voit débuter par le rôle de ^dansant, a Lorsque Wagner l'évoqua, raconte le ^niphe , Auerhahn prit la figure d*un singe, et se mit
i68 ŒUVRES DE HENRI HSIIVE.
h sautiller en haut et en ba^, dansant la gaillarde é autres danses lubriques; puis il frappait du tympanoO] jouait de la flûte traversière, et donnait de la trompf comme s'il y eût eu une centaine de muâciens a?» lui* B
Ici, je ne puis résister à la tentation de vous expfique le sens qu'attachait à ces mots « danser la gaillarde b k biographe du nécromancien. Dans un ouvrage de Jeai PrétoriuSy publié à Lepag en 4668 . on trouve, ontif des renseignements sur le Blocksberg, une singuliè» remarque sur la gaillarde, qui est présentée comme ont invention du diable. Voici les graves expressions dontai sert Fauteur :
« La nouvelle voUe gaillarde a été apportée dltaft en France par les magiciens; outre que ce tourbillooiU' ment est plein de gestes malhonnêtes, abominables el de mouvements impudiques, on peut afSrmer qu'elle ^ la source de beaucoup de malheurs , de meurtres el d'avortements ; ce qu'une police bien instituée devrai prendre en considération et défendre avec sévérité. B vu que la ville de Genève, par-dessus toutes autres villesj a en horreur la danse, il est advenu que Satan, s'étani emparé d'une jeime fille de Tendroit, la dressa à fad« jouer certaine baguette de fer , si bien que tous œoi qu'elle touchait se mettaient aussitôt en branle et dafisaient la gaillarde. Et cette fille honnissait les juges el les défiait de pouvoir la mettre à mort, et oncques n'i eu repentance de son damnable maléfice. »
DE l'allbuagnb. iC9
Cette citation montre d*abord ce que c'est que la gail* lai-de, et prouve ensuite que le diable favorise Tart de la âanse en vue de donner scandale aux dévots. Aller jusqu'à forcer au moyen d'une baguette magique la pieuse fille de Geuève, cette Jérusalem moderne, à se mettre en branle » c'est bien là, il faut Tavoner , le comble de raboroination ! Imaginez-vous , en effet , tous ces petits ttiiits genevois, ces béats horlogers , ces élus du Seigneur, ces vertueuses institutrices, cesraides prédicants et maîtres d'école, se lançant soudain dans le tourbillon de la gaillarde. Le fait paraît certain, car je me souviens de ravoir trouvé aussi constaté dans la Démonomanie de Bodin, et il me prend souvent l'envie d*en composer un ballet sous ce titre : le Bal de Genève.
Le diable^ comme vous voyez, est un maître danseur, et il ne faut pas s'étonner de le voir se présenter au très-honorable public sous la forme séduisante d*une danseuse. Une autre métamorphose, moins naturelle, mais qui renferme un sens plus profond , est encore indiquée dans cette ancienne histoire de Faust : c'est la transformation de Méphistophélès en cheval ailé, trans* portant Faust au gré de ses désirs en tous lieux et en tons pays. Ici, Tesprit malin représente non-seulement h rapidité de la pensée de Thomme , mais encore la puissance de la poésie , vrai Pégase qui , dans le plus court délai, met en la possession de celui qui le monte toutes les magnificences et toutes les jouissances de la terre. En un clin d'œil, il transporte Faust à Constanti-
Dople y et cela en droite ligne au beau milieu du sérail du Grand-TurCy où Theureux mortel , pris par les odalisques étonnées pour le dieu Mahomet , se divertit divinement. Plus tard , Faust entre à Rome ; il va droit an Vatican , où , invisible qu'il est , il se joue du Saiat- Père y et d'un tour de main escamote à son nez , afin de les savourer lui-même, les mets succulents et les bois* sons exquises qu^on sert à sa sainteté. Parfois il part d'un éclat de rire, et le pape , qui se croit seul, est saisi de frayeur. Ici, comme partout d'ailleurs dans la légeode de Faust, on voit percer une vive animosité coatre la papauté et l'église catholique. Sous ce rapport, aoos trouvons significatif Tordre formel donné par Faust à Méphistophélès , après les prenûères évocations , de ne plus lui apparaître dorénavant, quand il rappello* rait, que sous le froc d'un firanciscaiD. C'est daos cet habit monacal que nous le montrent les vieux livres populaires ( et non les marionnettes), alors surtout que Méphistophélès discute avec Faust sur les mystères de la religion chrétienne. On sent que le soufQe de l'époque y l'esprit de la réformation , a passé par là.
Méphistophélès , non-seulement n'a point de forn^ réelle , mais il n'est pas devenu populanre non plus soitf une forme déterminée, comme d'autres héros des livrer populaires, tels que Till Eulenspiegel , par exemple > ce rire personnifié dans la figure carrée d'uo compagnon* ouvrier, ou bien comme le Juif errant à longue baroa séculaire, dont les poils blanchis par le temps semblent
DE l'allbhàgki. 171
trahir par leur pointe noire une* nouvelle sève rajeunissante. D n*a pas non plus de forme déterminée dans les livres de magie y qui cependant en donnent une à d'au- * très esprits. Aziabei , par exemple^ y est constamment représenté coDune un petit enfant, elle démon Marbudi selon les termes exprès de ces livres, sous la figure d*un enfant de dix ans*
J'abandonne , soit dit en passant , à la décision des machinistes le choix du véhicule qui transportera dans les airs Faust et son compagnon infernal ; ils choisiront àleor gré ou les deux chevaux ou le grand manteau magique : ce dernier est plus populaire ; mais, pour les sorcières qui se rendent au sabbat, il faudra bien les faire chevaucher à califourchon , soit sur un monstre , soit sur quelque ustensile de ménage*
La monture ordinaire d*une sorcière allemande est on manche à balai , recouvert du même onguent merveilleux dont elle s'est enduit tout le corps auparavant. Quand son galant infernal vient la (nrendre , il se place devant y et elle derrière, pour Tascension aérienne. La sorcière française profère , pendant Tacte de Tonction, les paroles suivantes : Emen Hétan! Emen Hétan!. U sorcière allemande , qui s'échappe de la cheminée chevauchant sur son manche à balai, se sert de la formule sacramentelle : Du bas en haut y tans toucher! Elles savent s* arranger de manière à renconti*er bonne compagnie dans les airs , et on les voit ainsi arriver au sabbat par pelotons plus ou moms fournis. Comme les
i7i (El'VHES DE RElfRl HBIKE.
sorcières > ainsi que les fées^ ont une profonde horreur pour le son des cloches chrétiennes, il leur arrive assez souvent 9 en passant près d'un clocher d'église, d'en enlever la cloche et de la précipiter avec un rire efiBrayaot dans quelque marais qui se trouve sur leur route. Ce méfait constitue un chef d'accusation dans les procès criminels intentés aux sorcières, et c*est à bon droit que le dicton français conseille la fuite immédiate à quiconque se verrait «accusé d'avoir volé les cloches de Notre-Dame. »
Quant au lieu où les sorciers et sorcières se réunissent pour célébrer leur sabbat, qu'ils nomment leur eonven* tion ou leur diète y les o^oyances populaires présentent des versions très-différentes. Toutefois , d'après les dé-> clarations concordantes d'un grand nombre de sorcières, déclarations provoquées par la torture et dès lors dignes de foi 9 ainsi que sur le témoignage des Remigius, des Godelmanus, des Wierus, des Bodin et même des De Lancre, je me suis déterminé pour une cune de montagne entourée d'arbres , telle qu*eUe se trouve décrile au troisième acte de mon ballet. En Allemagne, c'est le Blocksberg, point central du Hartz, qui passe pour être Tendroit où s'assemblaient jadis et où s'assemblent encore les sorcières. Cependant ce ne sont pas seulement les sorcières de l'Allemagne qui y accourent , il y vient aussi des sorcières d'autres pays , et non-seulement des sorcières vivantes, mais d'anciennerpéchercsses mortes depuis longtemps, lesquelles, semblables aux willis, ne
DK l\illeuagxe. 473
jouissent point du repos de la tombe, tourmentées qu'elles sont du besoin de danser. C'est ce qui explique la grande diversité de costumes de tous les pays et de tous les temps , qui se fait remarquer au sabbat. Les dames de haut parage, pour s'y trouver moins gênées , paraissent presque toujours masquées. I^s sorciers, qui s'y rencontrent en si grand nombre , sont assez souvent des personnages qui dans la vie ordinaire affectent avec un certain succès la conduite la plus conforme aux règles de la morale et aux lois de la religion. Pour ce qui concerne les démons, qui remplissent auprès des sorcières les fonctions d'amoureux, ils appartiennent h tous ks degrés de la société infernale , de sorte qu'une vieille cuisinière ou vachère devra se contenter d'un pauvre diable de basse condition et mal léché, tandis que les riches bourgeoises , les grandes dames, auront à leur dispoùtion les plus magnifiques hobereaux de l'enfer, des démons à queues fines et à manières courtoises , enfin des diables comme il faut. Le costume de ces genfilshonunés infernaux est le plus souvent l'ancien costume de cour espagnol , ou tout noir ou d'un blanc vif et cru ; à leur béret se balance l'indispensable plume de Coq, rouge comme le sang; mais, si bien prise que semble leur taille , si élégant que paraisse leur costume au premier coup d'œil , il leur manque toujours , chose bizarre, un cevieàn ftnùhed ^ et ils trahissent bientôt par leur allure un défaut d'harmonie qui blesse la vue et Vouïe. Ils ont , par exemple, trop ou trop peu d'embon- 11. 10.
474 ŒUYRBS DB HENRI HEINB.
point ; ils ont la face ou trop pâle ou trop rubiconde ; ils ont ie nez un peu trop court ou un peu trop long, et paiw fois on voit inopinément surgir des doigts en griffes d'oiseaux 9 voire un pied de cheval. Ils n*ont point cependant cette odeur de soufre que répand autour d'elle la ca* naille des diablotins de bas étage , les ramoneurs, fumistes et chauffeurs de l'enfer, et autre menu fïetia affecté aux pauvres femmes du peuple ; mais une infirmité fâcheuse, commune à tous les diables, dont se pU* gnent les sorcières de tous rangs et de toutes comfitionsi comme on le voit par les procès-verbaux de leur inter* rogatoire judiciaire , cette infirmité désespérante des démonsi c'est le froid glacial de leurs étreintes anK»leuses.
Lucifer, par la disgrâce de Dieu roi des ténèbres, préside la diète des sorcières sous la forme d*un bouc noir, à face humaine de même couleur, avec un flandwHi entre ses deux cornes. Sa miyesté se trouve placée aa centre de l'assemblée, sur un haut piédestal ou une ta* ble en pierre ; sa mine est sérieuse et mélancolique, et trahit le plus profond ennui. Les sorciers et sorcières réunis, ces vassaux de Tenfer, et les autres diables rendent hommage à leur suzerain en s'agenouiUant devant . lui par couples , des flambeaux à la main, et en dépo* sant sur son postérieur le baiser nommé hom9Haçium^ mais cette roanifestalion révérencieuse semble ne l'émouvoir que médiocrement : il demeure méiaficoliqwl et taciturne pendant la folie ronde qu'engage autour dé
DR l\llehagiis. 175
lui cette société si mélangée. Cette ronde est la fameuse daose des soiciers que les danseurs exécutent dos à dos, et dans laquelle, ayant tous la face en dehors, ils ne se voient pas les uns les autres. C'était vraisemblablement par un motif de prudence qu'ils en agissaient ainsi ^ on ne voulait pas que les sorciers, si quelques-uns d'entre eux étaient Tobjet d'une poursuite judiciaire, pussent être amenés par la torture à dénoncer leurs compagnons* (Test cette crainte des dénonciations qui décide les femmes de haute condition à paraître masquées au rendez-vous. Beaucoup de sorcières dansent en chemise, d'autres même se dispensent de ce vêtement; il y en a qui dansent les bras arrondis en cerceau ou bien un bras en Tair, d'autres encore brandissent leur balai, poussant en signe d'allégresse les cris de : Bar ! hari har ! Sabbat t sabbat / Une chute pendant la danse est de mauvais augure ; la sorcière vient^elle à perdre un soulier dans le tumulte de ces ébats, c'est un signe certain qu'elle goûtera du bûcher avanti'expiratioii de Tan* née courante*
L'orchestre qui fait mouvoir cette société bruyante se compose ou d'esprits infernaux de forme grotesque, ou de ménétriers vagabonds pris au hasard sûr les grands chemins. On choisit de préférence les racleurs de violon et les jours de flûte aveugles pour éviter le trouble que causerait leur effiroi à la vue des horreurs du sabbat. Une scène affreuse surtout est l'affiliation des novices à la société maudite, céréniouie par laquelle lei
affiliées sont initiées aux mystères les plus épouvantables. La novice y consomme pour ainsi dire les épousailles avec l'enfer, et le diable, le sombre époux, lui assignant un nom particulier, un nom d'amour, applique, en gage d*alliance, à la nouvelle niariée un signe secret, souvenir indélébile de sa tendresse. Cette marque est tellement cachée, que, dans les procès intentés anx sorcières, les juges d'instruction ne la découvraient souvent qu'après les recherches les plus minutieuses, le prince des enfers possède parmi les sorcières du sabbat une élue de son choix, favorite officielle qui porte le titre A'archisposa ou archifiancée. Son costume de bal est de^ plus simples et ne consiste qu'en un soulier d'or, ce qui lui a valu le nom de a la dame au soulier d'or. * C'est une grande et belle femme, presque colossale, car le diable n'est pas seulement connaisseur en belles formes comme un véritable artiste qu'il est, mais il e» surtout grand amateur de matière charnelle, et plus il J a de chair, pense-t-il, plus le péché est gros. Dans son raffinement de turpitude et pour doubler la valeur du crime, il se garde de prendre pour archifiancée ^ jeune personne qui n'a pas encore contracté des devoirs conjugaux : c'est toujours une femme mariée qu'il choisit, joignant ainsi à la simple fornication le délit p^ grave de l'adultère. L'archifiancée' en outre doit êW excellente danseuse, et il est arrivé qu'on a vu a sabbats d'une solennité extraordinaire l'auguste bou descendre de son piédestal pour exécuter en personne»
DE L*ALLEXAGIfE, 177
avec sa favorite officielle, une danse des plus singulières, mais que, a par un scrupule de conscience tout chrétiea, » conune dirait le vieux Widman, je me garderai bien de décrire. Je me contenterai de dire ici que c'est une antique danse nationale de Gomorrbe, dont les traditions, échappées avec les filles de Loth à la des- Iniction de cette ville maudite, se sont conservées jusqo'à DOS jours telles que moi-même, grftce à mes recherches savantes, j'ai pu les découvrir dans quelques hais publics de Paris.
A en croire certains auteurs, le grand bouc aurait I coQtume aussi de présider avec son archifiancée au ban. fiet solennel qui clôt les jeux du sabbat. Les mets et la vaisselle, tout ce qu'on sert à ce festin est ce qu'il y a ^ plus précieux ; mais il serait inutile d'en rien soustfttK, car le lendemain, en y regardant de près, au lieu <k la timbale d'or, on ne trouverait plus qu*un méchant pot de terre, et, au lieu du gâteau, de la fiente de vache. Un trait caractéristique de ce singulier festin, c'est que ^ sel y manque complètement. Les chants dont se divexent les convives ne sont que d'ignobles invectives contre le ciel, beuglées, piaillées par des voix glapis- ^^xAes, sur les mélodies des cantiques chrétiens. Les céi^moniés les plus vénérables de la religion, les choses saintes, y sont singées avec force bouffonneries. Le sacrilège est complet. Ainsi du baptême, où des crapauds, des hérissons et des rats sont tenus sur les fonts selon les rites de rÉglise, tandis que parrains et marraines gri-
478 ŒUVRES DB HBNai HEINE.
macent des mines dévotes et cafardes; en guise d*eau baptismale, on s'y sert d'un affreux liquide , à savoir de l'urine du diable. Le signe de croix n'y est pas épargné : les sorcières se signent en sens contraire et de la main gauche, celles de langue romane accompagnant le signe de ces mots : In nomine PcUrica Aragueaco, Peirica^ agora, agora, Valeniia , jouando genre gaUs çousHat c'est-à-dire : « Au nom de Patrice, de Petrice d'Aragoo» à cette heure, à cette heure. Valence, toute notre misère a fini ! » Le précepte divin de l'amour et du pardon y est conspué par le bouc infernal, lequel, en dernier lieu, se lève, et, d'une voix de tonnerre, s'écrie : a Yengez-vousl vengez-vous 1 sinon vous mourrez ! d C'est la formule sacramentelle de la clôture, le Ite missa est de la diète des sorcières, qui finit, comme un feu d'artifice^ par ua terrible bouquet de blasphèmes, c'est-à-dire par une parodie de l'acte le plus sublime de la passion de noirs divin Rédempteur. L'antechrist alors se pose en victime et va se sacrifier, lui aussi, non pour le salut de Thumanité, mais en vue de sa perdition. Le sacrifice impie se consomme au milieu des flammes qui sifflent; le bouc est consumé , et les sorcières s'empressent de recueillir une poignée de ses cendres, qui leur serviront à la fabrication de nouveaux maléfices. Cette cérémonie termine la fête ; le chant du coq a résonné, et la fraîcheur du matin commence à se faire sentir à ces darnes^ qui s'en retournent chez elles comme elles sont venues, mats plus vile. Alainte d'entre elles vient reprendre sa place
DE l'allehagne. 479
ho^Ie lit de son époux ronflant^ qui ne s'est nullement iperçu de l'équipée de sa chère moitié^ dont un simu* acre en bois- peint était couché à ses côtés pendant la lorée du sabbat.
Et moi aussi^ cher aîni, je vais me coucher, car j'ai lu passer une partie de la nuit à coordonner toutes ces biles notes dont vous désirez Fenvoi. En le faisant j'ai lensé moins au directeur de théâtre, qui se propose de voduire mon ballet sur la scène, qu'au gentleman intnit et distingué, qui s'intéresse à tout ce qui est du iomaine de l'art et de la pensée. Oui, mon ami^ vous Kunprenez Findication la plus fugitive du poète, et je ne mis m'expliquer comment vous, l'homme positif et tproavé dans les affaires, pouvez être en même temps loué d'un sens si exquis pour le beau. Je m'étonne encore davantage de voir que vous avez su, au milieu des ritmiations de votre vie active, conserver tant d'amour i( d'enthousiasme pour la poésie.
TfEUVIÈME PARTIE