De l'Allemagne
Partout régnait un calme plat. Le soleil versait des rayons élégiaques sur le large dos de la patience allemande. Aucun souffle de vent n’agitait la paisible girouette sur les pieuses tours de nos églises. Au sommet d’un rocher solitaire perchait un oiseau de tempête; mais il laissait pendre languissamment ses ailes, et semblait croire lui-même qu’il s’était trompé , et qu’aucun ouragan n’était près d’éclater. Il était devenu très-triste et presque découragé, lui qui peu de temps auparavant avait traversé si puissamment et si bruyamment les airs, en annonçant toute sorte d’orages à la bonne et vieille Germanie. — Tout à coup un éclair sillonna le ciel à l’ouest, un coup de tonnerre et un craquement terribles se firent entendre, comme si c’était la fin du monde. —
ŒUVRES DE HENRI HEINE
Et bientôt arrivèrent en effet les nouvelles de la grande catastrophe, des trois journées de Paris, où bourdonnait de nouveau le tocsin de la colère du peuple. — On croyait entendre dans le lointain le clairon du jugement dernier. — Tout semblait présager l’arrivée de cette débâcle universelle, dont les scaldes Scandinaves avaient shanté jadis en tremblant et en claquant des dents; oui, on eût pu s’imaginer voir déjà le gigantesque loup Fenris ouvrir sa gueule monstrueuse pour avaler la lune d’un seul coup , ainsi que les terribles versets allitérés de l’Edda nous l’avaient annoncé. Mais il ne l’avala pourtant pas , et la bonne lune allemande luit encore jusqu’à cette heure aussi paisiblement et aussi tendrement que du temps de Werther et de Charlotte, de sentimentale mémoire.
Les feuilles suivantes furent écrites quelques jours avant et quelques jours après la révolution de Juillet. Je les intercale ici comme un document propre à constater la disposition d’esprit dans laquelle cet événement trouva l’Allemagne , où au découragement et à l’abattement le plus morne succéda immédiatement la confiance la plus enthousiaste en l’avenir. Tous les arbres de l’espérance refleurirent, et même les troncs les plus rabougris et qui étaient séchés depuis longtemps poussèrent de nouveaux bourgeons. Depuis que Luther avait défendu ses thèses à la diète de Worms devant tout l’Empire rassemblé, aucun événement n’agita ma patrie allemande aussi profondément que la révolution de
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Juillet. Cette agitation , il est vrai , fut un peu calmée plus tard, mais elle se ranima en 1840, et depuis lors le feu couva sous la cendre sans interruption , jusqu’à ce qu’en février 18-48 les flammes de la révolution éclatèrent de nouveau dans une conflagration générale. A présent, les vieux pompiers de la Sainte-Alliance, avec leur vieil appareil de sauvetage politique , sont rentré? en scène; mais leur insuffisance se manifeste également, déjà à cette heure. Qu’est-ce que le sort réserve aux Allemands? Je n’aime pas à prophétiser, et je crois qu’il vaut mieux relater le passé , dans lequel se reflète l’avenir.
J’espère donc que la communication des lettres suivantes se justifiera d’elle-même. Je les ai données dans leur forme primitive , quoique bien des petites inexactitudes qui s’y trouvent, trahissent parfois une ingénuité qui pourra faire sourire le lecteur français aux frais du novice allemand. J’y ai laissé au général Lafayette son ondoyante chevelure d’argent, bien que peu de temps après, quand j’eus l’honneur de rencontrer M. de Lafayette à Paris, j’aie vu ces boucles argentées changées tout prosaïquement en une perruque brune; mais le bon général n’en avait pas moins un air vénérable, et en dépit de .son costume moderne et bourgeois, on reconnaissait éii lui le grand chevalier sans tache et sans peur, le Bayard de la liberté. Aussitôt après mon arrivée à Paris, je voulus aussi faire la connaissance du chien Alédor, mais celui-ci ne répondit pas du tout à mon
ŒUVRES DE HENRI HEINE
attente. Je ne vis qu’un vilain animal, dans le regard duquel il n’y avait nulle trace d’enthousiasme; même il y perçait quelque chose de louche et de faux, quelque chose d’intéressé et de rusé, je dirai même qu’il y avait de l’industriel. Un jeune homme, un étudiant que je rencontrai, me dit que ce n’était point le véritable Médor, mais un caniche intrigant, un chien du lendemain, qui se faisait nourrir et choyer, et exploitait la gloire du vrai Médor, tandis que celui-ci, après la mort de son maître, s’était retiré modestement, comme le peuple qui avait fait la Révolution. — Le pauvre Médor, ajouta l’étudiant, erre peut-être maintenant dans Paris, affamé et sans gîte, comme maint autre héros de Juillet, car le proverbe qui dit qu’un bon chien ne trouve jamais un bon os, est ici en France d’une triste vérité, — on entretient ici dans de chauds chenils et on nourrit de la meilleure viande une meute de bouledogues, de chiens de chasse et d’autres aristocrates quadrupèdes; vous voyez, reposant sur des coussins de soie, bien peigné et parfumé, et rassasié de biscuits, l’épagneul ou la petite levrette, qui aboient contre tout honnête homme, mais qui savent flatter la maîtresse de la maison, et qui sont même quelquefois initiés dans des vices humains. — Hélas ! de telles bêtes viles et immorales prospèrent dans notre société, tandis que tout chien vertueux, tout chien de la vérité et de la nature, qui reste fidèle à ses convictions, périt misérablement et crève galeux et couvert de vermine, sur un tas de fumier! — (Test qinsi que
jiarla l’étudiant, qui nie plut beaucoup à cause de son haut point de vue politique. La pluie commença justement à tomber, et comme il n’avait pas de parapluie, je l’abritai sous le mien, pendant un bout de chemin que nous fîmes ensemble.
ŒUVRES DR HENRI HEINE
Helgoland, le i«r juillet 1830.
... Vraiment, je suis fatigué de cette guerre de guérillas, et je soupire après le repos, cet instant où, libre de toute chaîne, je pourrai me livrer à mes penchants, à ma nature rêveuse et aux courses vagabondes de mon esprit fantastique. — Quelle ironie du sort! Moi-qui aime tanta me reposer dans le calme de la vie méditatrice, comme sur un lit moelleux, j’étais destiné à secouer rudement mes pauvres compatriotes, pour les réveiller de leur sommeil léthargique et les lancer en avant! Moi, si heureux de suivre du regard le nuage qui passe, de combiner l’harmonie magique des rimes et du rhythme, de surprendre les secrets des esprits élémentaires et de me transporter dans les mondes merveilleux des légendes, il m’a fallu publier des annales politiques, faire du journalisme, discuter les intérêts du jour...
Oui, je suis fatigué et j’ai soif du repos. Comme la nation allemande, je veux enfoncer mon bonnet sur mes oreilles et m’endormir. Si je savais seulement à cette heure où reposer ma tête ! En Allemagne, il ne faut pas y songer. A chaque instant il me semblerait qu’un agent de police va venir me secouer pour s’assurer si je dors réellement. Cette seule idée gâterait tout mon bonheur. Mais où donc aller? Encore dans le Midi? dans cette contrée, où fleurissent le citron et l’orange dorée. — Hélas, chaque citronnier cache une sentinelle autr*-
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chienne, dont le terrible qui vive ? vient frapper mes oreilles. Irai-je dans le Nord? ou bien dans le NoM-Est?
Ah ! les Russes, ces ours de la mer Glaciale, sont plus dangereux que jamais, maintenant qu’ils commencent à se civiliser et à porter des gants blancs. Mais si je retournais en Angleterre? Puis-je y penser sérieusement?
Je ne voudrais pas m’y voir en peinture, comment pourrais-je y vivre en réalité? On vous paierait pour y demeurer, que vous ne voudriez pas le faire, et tout au • contraire le séjour en Angleterre coûte deux fois plus . cher que partout ailleurs. Non, jamais je ne retournerai dans cet abominable pays, où les machines fonctionnent comme des hommes, et les hommes comme des machines. Le tapage des uns et le silence des autres , tout vous serre le cœur. C’est déjà assez malheureux pour »
moi que l’ile de Helgoland soit sous la domination anglaise. Je me figure quelquefois sentir l’ennui qu’exhalent x
partout les fils d’Albion. C’est que dans chaque Anglais se développe un certain gaz, cet air méphitique et mortel de l’ennui. J’eus maintes fois l’occasion de l’observer, non pas en Angleterre, où l’atmosphère en est toute saturée, mais dans les pays méridionaux, où le touriste anglais voyage solitaire, et où l’auréole gri- . sàtre de l’ennui qui rayonne sur sa tête, se dessine nettement sur l’atmosphère bleue et colorée de ces contrées heureuses. Les Anglais sont bien loin de penser ainsi. Ils s’imaginent que cet ennui est un produit de la localité , et pour lui échapper ils parcourent tous les
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pays, s'ennuient partout, et reviennent chez eux avec un diary of an ennuyée. C’est comme ce soldat à qui ses camarades avaient, pendant qu’il dormait sur le lit de camp, frotté les moustaches d’une certaine essence sentant plus fort mais non mieux que la rose. A son réveil, il fit l’observation que le corps de garde sentait mauvais; il sortit et revint aussitôt, soutenant que dehors il en était de même, que le monde entier puait.
Un de mes amis qui revient de France, prétendait que les Anglais visitaient le continent pour fuir la cuisine grossière de leur patrie. Il ajoutait qu’aux tables d’hôte françaises on ne voyait que de gros Anglais dévorant crèmes, vol-au-vent , ragoûts et autres mets aériens, avec cet appétit colossal qui chez eux s’était exercé sur des masses de rost-beef et de plum-pudding de Yorkshire, et qui, dit-il, finirait par ruiner tous les restaurants français. L’exploitation des tables d’hôte serait-elle réellement le motif secret qui dirige les Anglais dans leurs lointaines excursions? Nous rions de la légèreté avec laquelle ils regardent les curiosités et les galeries, et peut-être ce sont eux qui nous mystifient en se servant finement de cette curiosité qui nous fait sourire, pour cacher leurs intentions gastronomiques.
Mais si bonne que soit la cuisine française, on m’assure que la France n’en va pas moins fort mal, et n’est pas encore au terme de sa marche rétrograde. Les jésuites fleurissent et chantent victoire. Ceux qui sont au pouvoir à cette heure, sont encore ces mêmes insensés dont les
Diîiiti,
jgle
pauvres têtes sont tombées il y a cinquante ans.... Qu’en est-il résulté? Ils sont ressuscités, et maintenant le gouvernement est encore plus stupide que jadis; car lorsque vint l’heure de quitter le royaume des morts, plus d’un d’entre eux prit à la hAte la première tête venue qui lui tomba sous la main : source de très-funestes surprises. La tête ne s’accorde pas toujours avec le reste du cadavre et avec le cœur qu’il renferme. Plus d’un , à la tribune, parle comme la sagesse elle-même, et nous admirons l’intelligence de cette tête puissante, mais aussitôt après, ce beau parleur se laisse entraîner aux actions les plus folles par un cœur égaré à jamais. Entre les pensées et les sentiments , les idées et les passions, les paroles et les actions de ces revenants, il y a une contradiction qui nous fait frémir.
Ou bien, irai-je en Amérique? cette immense prison d'hommes libres, où les chaînes invisibles me pèseraient encore plus que les chaînes visibles de la patrie, et où le plus odieux des tyrans, la populace, exerce son empire brutal. Tu sais ce que je pense de ce maudit pays que j’aimais naguère, alors que je ne le connaissais pas, et pourtant mon métier m’impose le devoir de le louer et de le glorifier... Bons paysans allemands ! Allez en Amérique! Là il n’y a ni princes ni noblesse; leshommesy sont tous égaux, tous également manants,... à l’exception cependant de quelques milliers d’êtres qui ont la peau brune ou noire, et qui sont traités comme des chiens. Le véritable esclavage, qui est aholj dans la plupart des pro-
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vinces unies du Nord , ne me révolte pas autant que la brutalité avec laquelle on y traite les noirs libres et les mulâtres ! Celui qui descend d’un nègre , quelque . éloignée que soit cette origine, pour peu qu’il la trahisse par sa physionomie, si ce n’est par la couleur, doit s’attendre aux plus grandes humiliations , humiliations qui nous semblent fabuleuses, à nous autres Européens. Avec cela, les Américains font sonner bien haut leur christianisme , et nul peuple ne va à l’église avec plus de ferveur. Cette hypocrisie ils la tiennent des Anglais, qui du reste leur ont légué leurs plus mauvaises qualités. L'intérêt temporel est leur véritable religion, et l’argent est leur dieu, leur dieu unique et tout-puissant. Certes, plus d’un noble cœur doit yt déplorer en silence cet égoïsme et cette injustice générale. Mais s’il essaie de les combattre, il se prépare un martyre qui dépasse toutes nos idées. C’était, je crois, à New-York qu’un pasteur protestant se révolta tellement des mauvais traitements infligés aux hommes de couleur , qu’en bravant ce cruel préjugé , il maria sa propre fille à un nègre. A peine cette action véritablement chrétienne fut-elle connue, que le peuple se rua sur la maison du prédicateur qui ne dut son salut qu’à la fuite ; la maison fut démolie, et la fille du ministre, pauvre victime, eut seule à supporter la fureur de la populace. She tuas fluished , c’est-à-dire qu’elle fut dépouillée de ses habits, enduite de goudron, étendue sur un monceau de plumes qui se collèrent à son corps, et dans cette espèce de vê-
tentent elle fut traînée par toute la ville , au milieu des huées et des outrages du peuple....
0 liberté ! tu n’es qu’un mauvais rêve 1
Helgoland, le 8 juillet 1830.
Hier c’était dimanche, et l’ennui couvrait l’ile entière d’un manteau de plomb tellement écrasant qu’en désespoir de cause je pris en main la bible.... et je l’avoue , quoique je sois Hellène en secret , ce livre m’a non-seulement fait oublier les heures , il a été encore pour mon esprit une édifiante nourriture. Quel livre ! Immense comme le monde, il prend racine dans les abîmes de la création, pour s’élever jusqu’aux mystères étoilés des cieux.... coucher et lever du soleil, promesse et accomplissement, naissance et mort, le drame entier de l’humanité, tout y est, dans ce livre des livres, Biblia. Les Juifs devraient bien se consoler. Ils ont dû renoncer à Jérusalem , au temple , à l’archo sainte , aux joyaux sacrés du grand prêtre, aux vases d’or de Salomon;... mais une telle perte n’est rien en comparaison de la Bible, cet impérissable trésor qu’ils ont pu sauver. Si je ne me trompe, c’était Mahomed qui appelait les juifs le peuple du livre, et ce nom d’une signification profonde leur est encore donné en Orient. Un livre est leur patrie, leur propriété, leur souverain, leur bonheur et leur
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malheur. Ils vivent dans ce livre , entre ces pages pacifiques. Là , ils possèdent leur inaliénable droit de citoyen ; là, on ne peut les mépriser ni les poursuivre ; là, ils sont forts et admirables. Plongés dans la lecture de ce livre, ils prêtèrent peu d’attention aux changements qui survinrent dans ce monde , tout autour d’eux ; des peuples s’élevèrent et disparurent , des États fleurirent et s’effacèrent, des révolutions ravagèrent la surface du globe,... mais eux , les juifs, courbés sur leur livre, ne s’aperçurent pas du cours orageux du temps qui passait sur leurs têtes !
Si le prophète de l'Orient les nomma le peuple du livre , le prophète de l’Occident , Hegel , dans sa philosophie de l’histoire, les désigna par le nom du peuple de l'esprit. Déjà dans les temps les plus reculés, comme le prouve le Pentateuque , les Juifs avaient manifeste leur penchant invincible pour l’abstrait, leur prédilection pour une donnée idéale , et toute leur religion n’est encore qu’un acte de dialectique qui sépare la matière de l’esprit et qui reconnaît l’absolu dans la seule forme de l’esprit. Quel isolement terrible ne durent-ils pas souffrir au milieu des peuples de l’antiquité , qui , voués au culte le plus riant de la nature, saisissaient bien mieux l’esprit sous les phénomènes de la matière, sous l’image et le symbole. Quelle terrible opposition ne durent-ils pas faire à cette Égypte bariolée d’hiéroglyphes idolâtres, à cette Phénicie , immense temple d’Astarté , la déesse de la joie , et à la voluptueuse Babylone , belle pèche-
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resse au doux sourire , et enfin à la Grèce , cette rayonnante patrie de l’art !
C’est un curieux spectacle , de voir comme le peuple de l’esprit se délivra petit à petit de la matière et se spiritualisa tout à fait. Moïse fit pour ainsi dire des remparts matériels à l’esprit , pour le protéger contre toute irruption éventuelle de la luxure des peuples voisins ; tout autour du champ où il sema l’esprit à pleines mains, il planta , comme une haie protectrice , la loi inflexible du cérémonial etrune espèce de nationalité égoïste. Mais lorsque l’esprit , cette plante divine , eut poussé de profondes racines , et se fut élevé si haut vers le ciel qu’on ne pouvait plus la déraciner , alors vint Jésus-Christ : il arracha la barrière désormais inutile de la loi des cérémonies, et même il annonça l’anéantissement de la nationalité judaïque ; il convia tous les peuples de la terre au partage du royaume divin, qui jusqu’alors n’appartenait qu’à un seul peuple élu , il donna à toute l’humanité le droit de cité d’Israël. Ce fut une grande question d’émancipation et qui fut résolue avec plus de magnanimité que nos questions émancipatrices en Saxe et en Hanovre. Il est vrai que le Sauveur qui délivra ses frères de leur nationalité et de leur loi des cérémonies, et qui fonda ainsi le cosmopolitisme, fut la victime de son libéralisme généreux ; le sénat de Jérusalem le fit crucifier et la populace le poursuivit de ses railleries....
Mais le corps seul fut en butte à leurs outrages , lui seul fut cloué sur la croix j... l’esprit fut glorifié , et le
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martyre du triomphateur qui donna à l’esprit la souveraineté du monde, devint le symbole de cette victoire, et dès lors toute l’humanité aspira in imitalionem Christi à la mortification charnelle et entreprit la tâche surhumaine de s’absorber dans la vie spirituelle....
Quand l’harmonie sera-t-elle rétablie? Quand le monde guérira-t-il de cette tendance illimitée de spiritualisation et d'anéantissement de la matière, de cette folle erreur qui fait souffrir à la fois le corps et l’âme ? Le remède en est dans le mouvement politique et dans l’art. Napoléon et Goethe , chacun dans sa sphère , ont exercé une excellente influence : le premier en forçant les peuples de sc donner pendant vingt ans des exercices corporels très-salutaires; celui-ci en réveillant notre goût pour l’art grec , et en créant des œuvres plastiques comme les statues de marbre des dieux , que nous pouvons embrasser pour n’ôtre pas engloutis dans les flots nuageux du spiritualisme.
Ilclgoland , le (8 juillet 4830.
Je viens de finir dans l’Ancien Testament la lecture du premier livre de Moïse; comme une longue caravane, toute cette sainte antiquité a traversé mon esprit. Au milieu , s’élèvent les chameaux ; sur leur dos élevé sont assises les roses voilées de Chanaan ; de pieux pas-
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teurs poussent devant eux les bœufs et les vaches : on s’avance sur de stériles montagnes , on traverse des plaines de sable brûlant où paraissent de temps à autre quelques groupes épars de palmiers élancés, éventails de verdure aux ombres rafraîchissantes. Les serviteurs creusent des citernes. Doux et tranquille Orient ! Pays aimé du soleil ! Que le repos est doux sous tes tentes ! O Laban , que ne suis-je le pasteur de tes troupeaux ! Pour l’amour de Rachel, je serais heureux de servir sept années, et sept autres encore pour Lia aux yeux chassieux , que tu me donnerais par-dessus le marché ! Je les entends bêler, les brebis de Jacob, et je vois celui-ci tenir devant elles les verges bariolées, à l’heure où , dans la saison nouvelle, les troupeaux s’acheminent à l’abreuvoir. Les brebis tachetées sont à nous maintenant. Cependant Ruben rentre à la maison et apporte à sa mère un bouquet de judaîni qu'il a cueilli dans les champs. Rachel demande le judaïm , et Lia est prête à le lui donner, si Jacob veut dormir près d’elle la nuit prochaine. — Qu’est-ce que le judaïm? Les commentateurs se sont vainement cassé la tête pour le savoir. Luther n’a rien trouvé de mieux que d’appeler aussi ces fleurs judaïm; la Vulgate les appelle mandragores. Ce sont peut-être les gelbveiglein de Souabe. — L’histoire des amours de Dina et du jeune Sichem m’a fortement touché. Mais il parait qu’elle n’a pas produit la même impression sentimentale sur Simon et Lévi, les deux frères de la jeune fille. C’est une horreur de les voir
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égorger avec la perfidie la plus cruelle ce malheureux Sichem et tous ses parents, quoique ce pauvre amoureux ait offert d’épouser leur sœur, de leur donner des terres et des biens, de ne former avec eux qu’une seule famille, et que, dans cette intention , il se soit déjà fait circoncire, ainsi que tout son peuple. Ces gars intraitables auraient dû être bien contents de trouver un aussi brillant parti pour leur sœur ; cette alliance était d'une haute utilité pour leur race, et outre la dot la plus riche, ils y gagnaient encore une grande étendue de pays dont ils avaient justement besoin... On ne saurait se conduire avec un sentiment plus parfait des convenances que ce prince de Sichem , qui , au bout du compte, n’avait fait qu’anticiper par amour les droits que donnent seuls le mariage... Mais c’est qu’il avait défloré leur sœur, et, pour ce crime, aux yeux de ces frères altiers, il n’y avait pas d’autre expiation que la mort. Et lorsque l’aïeul Jacob leur demanda compte de cette action sanglante et leur eut exposé les avantages qui seraient résultés d’une alliance avec Sichem , ils répondirent : Devions-nous donc trafiquer de la virginité de notre sœur? Cœurs fiers et cruels que ces deux frères ! Mais sous cette dureté se cache et fleurit , comme la violette sous les ronces, le sentiment moral le plus délicat; et, chose étrange, ce sentiment qui se manifeste ici et mainte autre fois dans la vie des patriarches, n’est nullement le résultat d’une religion positive ou d’une législation politique. — Non, il n’y avait chez les Juifs d’alors ni doctrine religieuse
ni loi politique; l’une et l’autre ne vinrent que longtemps après. Je crois donc être fondé à soutenir que la morale est indépendante du dogme et de la législation , qu’elle est le pur produit du sentiment instinctif de l’homme, et que la véritable morale , cette raison du cœur, existera toujours, lors même que périraient et l’État et l’Église.
Je voudrais que nous eussions un autre mot pour désigner ce que nous appelons maintenant morale. Autrement, induits en erreur par l’étymologie, nous pourrions facilement être portés à regarder la morale comme un produit des mœurs. Mais la véritable morale est indépendante des mœurs d’un peuple , aussi bien que du dogme et de la législation. Les mœurs sont le produit du climat et de l’histoire, et ce sont plutôt ces derniers qui agissent sur l’établisssement du dogme et de la loi. C’est pourquoi il y a des mœurs indiennes, chinoises, chrétiennes; mais il n’y a qu’une seule morale, la morale humaine. Celle-ci ne se laisse pas formuler par une définition quelconque, et ce que nous nommons lois de la morale ne répond à aucun code. La véritable morale se manifeste par des actions dont la valeur se révèle au cœur de l’homme malgré la forme et la couleur que le temps et l’espace prêtent à ces actions. Sur le frontispice du Voyage de Golowin au Japon, on lit pour épigraphe ces belles paroles que le voyageur russe avait entendu dire par un Japonais de haut rang : « Les mœurs des peuples sont différentes , mais de
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bonnes actions sont partout regardées comme belles. »
Depuis que je pense, j’ai réfléchi sur ce sujet , la morale ; le problème de la nature du bien et du mal , qui depuis tant de siècles tourmente tous les grands esprits, ne s’est présenté à moi que dans la question de la morale.
Je quitte quelquefois l’Ancien Testament pour faire une excursion dans le Nouveau ; et ici encore la toutepuissance du grand livre me saisit d’une sainte terreur. C’est un sol divin que mon pied foule, et avant d’aborder cette lecture, on devrait ôter sa chaussure, comme aux approches des sanctuaires.
Le passage le plus remarquable du Nouveau Testament est pour moi dans l’évangile de saint Jean, ch. xvi, v. 42- 43 : a j’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pourriez les porter présentement. Quand cet esprit de vérité sera venu, il vous enseignera toute vérité ; car il ne parlera pas de vous-mêmes, mais il dira tout ce qu’il aura entendu et il vous annoncera les choses à venir. » — Le dernier mot n’a donc pas été dit, et ce passage est peut-être l’anneau où pourrait se rattacher une nouvelle révélation. Elle commencerait par nous délivrer de la lettre, mettrait fin au martyre, et fonderait le royaume de la joie éternelle, le millenium: dernier accomplissement de toutes les promesses.
Une certaine obscurité mystique règne dans le Nouveau Testament. Ce n’est pas un système, c’est une réponse prudemment évasive que ces paroles : « Rendez
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à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Il en est de môme lorsqu’on demanda à Jésus-Christ : « Es-tu le roi des Juifs? » Pareille réponse encore à double sens, lorsqu’on lui demanda, s’il était fils de Dieu. Mahomet est bien autrement franc et précis. Lorsqu’on lui adressa la même question, il répondit : « Dieu n’a pas d’enfants. »
Quel grand drame queja passion ! Et comme elle est profondément motivée par toutes les prophéties de l’Ancien Testament ! Elle était inévitable. C’est le sceau sanglant du témoignage, testamcntum. Comme les miracles, la passion a aussi servi d’annonce... Maintenant un sauveur arrive-t-il, il n’a pas besoin de se faire crucifier pour répandre sa doctrine , il se fait tranquillement imprimer, et son petit livre est annoncé dans les journaux, à raison de dix sous la ligne.
Quelle douce figure que cet Homme-Dieu ! Comme auprès de lui le héros de l’Ancien Testament perd de sa grandeur ! Moïse entoure sa race d’une affection touchante : il a les soins d’une mère pour l’avenir de son peuple. Le Christ aime l’humanité tout entière, et comme le soleil il réchauffe toute la terre des rayons de son amour. Quel baume bienfaisant pour toutes les blessures du monde ne sont pas ses paroles, et quelle source de consolation pour tous les cœurs souffrants ne fut pas le sang versé sur le sommet du Calvaire !... Ce sang jaillit sur les dieux grecs qui s’ébranlèrent sur leur socle de marbre blanc, comme frappés d’une ter-
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reur secrète; ils furent atteints d’un mal dont ils ne guérirent jamais. La plupart portaient déjà en eux le germe de cette maladie dévorante ; mais ce fut la peur qui hâta leur décès. Pan mourut le premier. Connaistu cette légende? La voici, comme Plutarque la raconte: Du temps de Tibère, un vaisseau voguait, le soir, non loin des îles Parae, qui regardent la côte d’Ætolie. Les passagers n’étaient pas encore couchés ; plusieurs môme achevaient leur repas du soir en buvant, lorsqu’on entendit une voix, partant de la côte, crier si fort le nom de Thamus (c’était ainsi que s’appelait le pilote), que tout le monde fut saisi du plus grand étonnement. Muet au premier et au second appel, Thamus répondit au troisième. Alors la voix, d’un ton plus éclatant encore, lui dit ces mots : « Quand tu seras à la hauteur de Palodès annonce que le grand Pan est mort ! » Lorsque Thamus eut atteint cette hauteur, il fit ce qui lui avait été commandé, et de la poupe du navire il cria, la face tournée vers la terre : « Le grand Pan est mort ! » A ce cri succédèrent de ce côté les gémissements les plus étranges, un mélange de sanglots et de cris d’étonnement, comme s’ils étaient proférés par plusieurs personnes ensemble. Les témoins oculaires de cet événement le racontèrent a Rome, où l’accueillirent les opinions les plus singulières. Tibère fit examiner cette affaire plus en détail, et ne douta pas de sa vérité.
Si
Ilelgoland, le 29 juillet 1850.
/ Je suis revenu à l’Ancien Testament. Quel grand livre ! Plus remarquable que son contenu est pour moi sa forme, ce langage qui est, pour ainsi dire, un produit de la nature, comme un arbre, comme une fleur, comme la mer, comme les étoiles, comme l'homme lui-même. Tout y jaillit, coule, étincelle, sourit ; l’on ne sait pourquoi ni comment on trouve tout parfaitement naturel. C’est vraiment la parole de Dieu, tandis que les autres livres ne témoignent que du génie raffiné de l’homme. Dans Homère, cet autre grand livre, la manière de présenter les choses est un produit artistique, et quoique la matière, comme dans la Bible, soit toujours prise dans la réalité, elle se coordonne pourtant et forme une création poétique refondue, pour ainsi dire, dans le creuset de l’esprit humain, et épurée par ce procédé intellectuel que nous appelons art. Aussi dans la Bible ne trouvonsnous aucune trace d’art. C’est le style d’un agenda, où l’intelligence absolue, ou si vous voulez le Saint-Esprit, écrit avec la même fidélité, la même simplicité qu’une bonne ménagère met à marquer les dépenses du jour. Ce style se refuse à toute critique; nous pouvons tout au plus constater son action sur notre âme. Qu’on s’imagine donc l’embarras qu’éprouvèrent les grammairiens grecs lorsqu’ils essayèrent de définir certaines beautés de la Bible d'après les règles d’art déjà existantes. Lon-
CEUVRKS DE HENRI HEINE
gin y voit du sublime, les esthétiques modernes de la naïveté; mais, je l’ai déjà dit, toute règle de critique est ici impuissante... La Bible est la parole de Dieu.
Il est pourtant un auteur qui me rappelle ce style primitif de la Bible. Je veux parler de Shakspeare. Chez lui aussi le mot se présente parfois dans une sainte nudité qui fait frissonner. Dans les œuvres de Shakspeare nous voyons souvent apparaître la vérité elle-même, dépouillée de tout vêtement d’emprunt. Mais ce n’est que par moments, alors que le génie de l’art, sentant peutêtre son impuissance, cède la place à la nature pour la reprendre ensuite avec d’autant plus de jalousie dans les créations plastiques et dans l’habile enchaînement du drame. Shakspeare est à la fois Juif et Grec, ou plutôt ces deux éléments contraires, le spiritualisme et l’art, se sont fondus en lui pour former un tout d’un ordre supérieur.
Une pareille harmonie, un pareil mélange ne serait-il pas la tâche de toute la civilisation européenne? Ce résultat est encore bien loin de nous. Dans les derniers temps, Wolfgang Goethe, l’Hellène, et avec lui tous ses coreligionnaires poétiques, ont manifesté leur antipathie contre Jérusalem d'une manière qui tient de la passion. La partie adverse, qui n’a pas de grands noms à sa tête, mais seulement quelques criards comme le juif Menzel, le juif Pustkuchen, le juif Hengstenberg, n’en élève que plus aigrement ses clameurs pharisiennes contre Athènes et le grand païen.
Mon voisin, conseiller de Kœnigsbcrg, qui prend ici les bains de mer, me croit piétiste, parce que toutes les fois qu’il vient me voir il me trouve la Bible à la main. Aussi son bonheur est-il de chercher à m’agacer sur ce chapitre, et, quand il peut parle» religion avec moi, ce sourire caustique qui n’appartient qu’aux prussiens de l’Est rayonne sur son maigre visage de vieux célibataire. Hier nous discutions sur la Trinité. Pour le Père, cela ne faisait aucune difficulté] n’est-il pas le créateur du monde, et toute chose ne doit-elle pas avoir sa cause ? Quant au Fils, cela n’allait plus si bien. Le brave homme aurait bien voulu s’en passer; mais avec une bonhomie presque ironique iLfinitpar l’accepter. Mais la troisième personne trouva en lui l’opposition la plus opiniâtre. Il lui était tout à fait .impossible de comprendre ce que c’était que le Saint-Esprit, et, partant d’un éclat de rire, il s’écria : a Au bout du compte, il se peut bien qu’il en soit du Saint-Esprit comme du troisième cheval quand on voyage en poste ; on le paie toujours, ce troisième cheval, mais on ne le voit jamais. »
Mon autre voisin, qui reste au-dessous de moi, n’est ni piétiste ni rationaliste. Il est Hollandais. Rien ne peut l’émouvoir, c’est bien là l’image de la plus parfaite quiétude; et môme lorsqu’il cause avec mon hôtesse sur son thème favori, la salaison des poissons, sa voix ne s’élève jamais au-dessus du diapason de la plus plate monotonie. Grâce au peu d’épaisseur du plancher, je suis souvent condamné à entendre de pareilles conversations;
ŒUVRES DE HENRI HEINE
et tandis que je parlais sur la Trinité avec le Prussien, au-dessous de moi le Hollandais expliquait comment on dislingue le kablejan, le laberdan et le stockfisch, quoi* qu’au fond tout cela soit le môme poisson, et qu’on n’ex prime par là que les trois phases de la salaison.
Mon hôte est un superbe marin, fameux dans l’île entière pour son intrépidité dans les temps d’orages et de détresse, et avec cela affable et doux comme un enfant. Il ne fait que revenir d’une longue traversée, et, avec un sérieux comique, il nous parla d’un phénomène qu’il prétendit avoir observé dans la haute mer, avant-hier, le. 29 juillet. Le conte est singulier. A l’entendre, toute la mer répandait une odeur de gâteaux de fête si appétissante que l’eau lui en venait à la bouche. Vois-tu, c’est un pendant à cette illusion moqueuse qui, dans les déserts d’Arabie, montre une eau claire et rafraîchissante au voyageur épuisé de soif : une fata morgana de gâteaux.
Hclgoland , le ter août (830.
Tu ne saurais te faire idée combien je trouve ici de charmes au dolce far mente. Je n'ai pas apporté un seul livre qui traitât des intérêts du jour, et toute ma bibliothèque se compose de l’histoire des Lombards par Paul Varnefried, de la Bible, d’Homère et de quelques bouquins sur la sorcellerie. Je serais assez tenté d’écrire un
petit livre sur ce dernier sujet. Je suis sûr qu'il intéresserait. Dans ce but, je m’occupais l’autre jour à rechercher les dernières traces que le paganisme a laissées dans notre époque chrétienne. Il est fort curieux de voir pendant quel long espace de temps et sous quelle variété de déguisements les belles créations de la mythologie grecque se sont conservées en Europe. Pour nous autres poètes, elles ont toujours vécu, et vivent encore aujourd’hui. Depuis la victoire de l’église chrétienne, nous avons formé une sorte de communauté mystérieuse, où le culte des antiques idoles, avec ses joies et ses allégresses, s’est transmis de génération en génération par les traditions rhythmiques ou rimécs. Mais, hélas ! cette ccclesia pressa, qui honore Homère comme son prophète, est de jour en jour persécutée avec plus de rage, et le zèle des noirs familiers de la secte nazaréenne est excité chaque jour d’une manière plus inquiétante. Sommes-nous menacés d’une nouvelle persécution iconoclaste? La crainte et l’espérance se balancent dans mon cœur...
Je me suis réconcilié avec la mer ( tu sais que nous étions en délicatesse), et le soir, assis l’un près de l’autre , nous avons ensemble mainte causerie mystérieuse. Décidément je veux mettre de côté la politique et la philosophie, et me plonger de nouveau dans l’art et la contemplation de la nature. A quoi bon tant de tourments? j’aurais beau me sacrifier pour le salut général, quel avantage en résulterait-il pour le monde? ir. 2
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La terre ne reste pas immobile; elle tourne dans un cercle éternel, mais sans avancer. Autrefois, quand j’étais jeune et sans expérience, je croyais que dans le combat pour la délivrance de l’humanité, quand même les combattants succomberaient, la grande cause n’en sortirait pas moins victorieuse, et je savourais avec délices ces beaux vers de Byron : « Les ondes se succèdent, elles se brisent une à une sur la plage et s’envolent en poussière; mais la mer marche toujours.» Hélas! lorsqu’on reste plus longtemps témoin de ce phénomène, on peut observer que la mer, après avoir dépassé ses limites naturelles, retourne quelque temps après dans son ancien lit, puis s’échappe de nouveau, cherche avec la même violence à regagner le terrain perdu ; enfin, manquant de courage, elle prend honteusement la fuite; elle, recommence encore, mais elle n’avance jamais. L’humanité se meut aussi d’après les lois du flux et du reflux ; et peut-être la lune exerce-t-elle aussi sur le monde spirituel son influence sidérale.
C’est aujourd’hui nouvelle lune , et malgré le scepticisme mélancolique auquel mon âme est en proie, je me sens pénétré d’étranges pressentiments. A cette heure il se passe quelque chose d’extraordinaire dans le monde. La mer a une odeur de gâteaux de fête , et la nuit dernière les moines blancs que je voyais dans les nuages paraissaient si mornes...
C’était à la chute du jour; je me promenais solitaire sur le rivage. Quel calme solennel ! le ciel avec sa voûte
immense ressemblait à la coupole d’une église gothique. Les astres y étaient suspendus comme des lampes innombrables, mais ils jetaient une lueur sombre et tremblante. Les vagues mugissaient comme les tuyaux d’un orgue. C'était comme des mélodies orageuses, plaintives, désespérées, mais quelquefois aussi triomphantes. Sur ma tête flottaient des groupes aériens de blanches nuées qui ressemblaient à des moines. La tête baissée , le regard soucieux , ils défdaient devant moi — triste procession !... on eût dit qu’ils suivaient un convoi mortuaire... Qui est-ce que l’on enterre? qui est-ce qui est mort? me disais-je à moi-même. Serait-ce le grand Fan ?
Ilclgoland , le 6 ao&t 1S30,
Pendant que son armée combattait avec les Lombards, le roi des Hérules était assis tranquillement dans sa tente et jouait aux échecs. Il avait menacé de mort quiconque lui apporterait la nouvelle d’une défaite. Son guetteur, monté sur un arbre , regardait le combat et criait toujours : « Nous sommes vainqueurs ! » Jusqu'à ce qu’en soupirant il laissât échapper ces paroles : « Malheureux roi ! malheureux Hérules! » Alors seulement le roi s’aperçut que la bataille était perdue — mais il était trop tard ! A l’instant même les Lombards pénétrèrent dans sa tente et le percèrent de coups...
ŒUVRES DE HENRI HEINE
Je lisais précisément ce passage dans Paul Varna* fried, lorsque arriva un gros paquet de journaux du continent. Mes yeux y rencontrèrent des rayons de soleil dont ils furent éblouis et qui allumèrent dans mon jlme un enthousiasme sauvage, une joie délirante. Je sais maintenant pourquoi la mer avait cette odeur de gâteaux. La Seine avait avec ses eaux porté cette bonne nouvelle à la mer, et dans leur palais de cristal les belles ondines, de tout J temps amies de l’héroïsme, s’étaient empressées de donner un thé dansant. Je courus par toute la maison comme un fou , j’embrassai d’abord la grosse hôtesse et son bon loup marin , j’embrassai aussi le conseiller prussien , sur les lèvres duquel errait toujours le froid sourire de l’incrédulité; et même le
Hollandais , je le pressai sur mon cœur Mais cette
large face insignifiante resta tranquille et froide , et je crois que si le soleil de juillet en personne était venu l’embrasser, mynheer en aurait tout au plus ressenti une légère sueur, mais il n’en aurait pas été enflammé. Cette quiétude , au milieu de l’enthousiasme général , n’est-elle pas révoltante? Les Spartiates préservaient leurs enfants de l’ivrognerie , en leur montrant un ilote ivre. Nous devrions à leur exemple nourrir un Hollandais dans nos maisons d’éducation , pour inspirer à nos enfants l’horreur de cette sobriété morale , de cette impassibilité néerlandaise qui vraiment est plus hideuse que l’ivresse d’un ilote. J’étais tenté de battre mynheer , Mais non ! Pas d’excès ! Les Parisiens nous ont donné
un si bel exemple de modération. Oui, vous méritez d’être libres, Français; car c’est dans votre cœur que vous portez la liberté. C’est par là que vous vous distinguez de vos malheureux pères qui, tout en brisant les chaînes d’une antique servitude, souillèrent leurs exploits de forfaits exécrables, durant lesquels le génie de l’humanité se voila la face. Mais cette fois la main du peuple n’est devenue sanglante que pour la juste défense de ses droits, et non pas après la victoire. Le peuple pansa lui-même les blessures de ses ennemis, et la grande œuvre finie, il s’en retourna à son occupation journalière, sans demander même un pour-boire après cet immense labeur.
Ne tremhlez pas devant l'homme libre ,
Tremblez devant l’esclave qui brise ses fers!
Tu vois combien je suis enivré, hors de moi... Je cite le vers le plus banal de Schiller.
Et ce vieil enfant, dont l’incorrigible folie a coûté le sang de tant de citoyens, les Parisiens l’ont traité avec une modération qui m’a profondément touché. Il jouait réellement aux échecs, comme le roi des Hérules lorsque les vainqueurs pénétrèrent dans sa tente. D’une main tremblante il signa l’acte d’abdication. Il avait fermé ses oreilles à la vérité, et il ne voulait entendre que les mensonges des courtisans qui criaient toujours : a Nous sommes vainqueurs ! » L’aveuglement de ce fo» royal est vraiment inconcevable ! Plein de surprise ?
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leva les yeux, alors seulement que le Journal des Débats comme le guetteur après la bataille des Lombards, s’écria tout à coup : « Malheureux roi ! malheureuse France !» '
Avec Charles X finit le royaume de Charlemagne , comme le royaume de Romulus finit par Romulus Augustulus. Là commence une nouvelle Rome, ici commence une nouvelle France.
Tout cela est encore comme un rêve pour moi; surtout le nom de Lafayette résonne à mes oreilles comme une tradition de ma première enfance. Il serait donc vrai que le voilà de nouveau à cheval, commandant la garde nationale? Je crains presque que ce ne soit un mensonge; car enfin, c’est imprimé. Je veux aller moimême à Paris pour m’en convaincre de mes propres yeux... Que cela doit être beau de voir chevaucher à travers les rues le citoyen des Deux Mondes, le noble’ vieillard!... De son regard accoutumé il salue les petitsfils dont les pères combattaient jadis avec lui pour la libêrté et l’égalité. Voilà déjà soixante ans que, revenu de l’Amérique, il a rapporté la déclaration des droits de l’homme, ces dix commandements de la nouvelle religion, qui s’y étaient révélés à lui au milieu des éclairs et du tonnerre des canons... Sur les tours de Paris flotte de nouveau l’étendard tricolore... Partout, retentit la Marseillaise !...
Lafayette... le drapeau tricolore... la Marseillaise... Je suis comme enivré. Des espérances audacieuses sur-
gissent dans mon cœur , parodies à ces arbres merveilleux, dont les branches sauvages se perdent dans les nues... Mais les nues dans leur course rapide déracinent ces arbres gigantesques, et s’envolent avec eux... J’entends des sons de violons, et moi aussi je commence à m’apercevoir que la mer apporte une odeur de gâteaux. Là-haut, dans ces joyeuses régions, c’est une musique continuelle , et les ondes de la mer bruissent comme une causerie de jeunes fdles. Mais sous mes pieds la terre craque et s’entr’ouvre, et les vieilles divinités sortent leurs têtes séculaires, et pleines d’étonnement elles s’écrient : « Pourquoi donc cette allégresse qui pénètre jusqu’aux entrailles du globe? Qu’y a-t-il de nouveau? Pourrons-nous revenir sur la terre? » — Non, vous resterez dans votre demeure ténébreuse, où bientôt la mort vous amènera un nouveau compagnon. — Quel est son nom? — Vous le connaissez bien, vous que jadis il précipita dans la nuit éternelle...
Pan est mort !
llelgoland , le 10 août 1850.
... Lafayette, le drapeau tricolore, la Marseillaise... C’en est fait, je n’aspire plus au repos... Maintenant, je sais de nouveau ce que je veux, ce que je dois faire... Moi aussi, je suis fds de la révolution, et de nouveau je
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tends les mains vers les armes sacrées , sur lesquelle., ma mère a prononcé les paroles magiques de sa bénédiction... « Des Heurs, des fleurs ! je veux en couronner ma tête pour le combat. La lyre aussi, donnez-moi la lyre, pour que j’entonne un chant de guerre... Des paroles comme des étoiles flamboyantes, qui en tombant incendient les palais et éclairent les cabanes... Des paroles comme des dards brillants, qui pénètrent jusqu’au septième ciel, et frappent l’imposture qui s’est glissée dans le sanctuaire des sanctuaires... Je suis tout joie, tout enthousiasme, je suis l’épée, je suis la flamme !...
Peut-être aussi je suis fou... C’est qu’un de ces rayons de soleil que m’apportèrent les journaux de ce matin, a frappé mon cerveau, et toutes mes pensées en sont embrasées. En vain je plonge ma tête dans la mer; nulle onde ne peut éteindre ce feu grégeois. Les autres baigneurs éprouvent la même influence. Ce coup de soleil parisien les a tous frappés — surtout les Berlinois, qui, cette saison, se trouvent ici en grand nombre. Même les pauvres pêcheurs de Helgoland poussent des cris de joie, bien qu’ils ne comprennent qüe par instinct les événements qui se passent. Le batelier qui m’a conduit hier à la petite île de Sable où l’on prend les bains, m’a dit en souriant : « Oui, les pauvres gens sont vainqueurs! Avec son instinct, le peuple comprend peut-être mieux les événements que vous' avec votre science. » Un jour M. de Varnhagen m’a raconté que lorsqu’on ne connaissait pas encore l’issue de la bataille de Leipzig, sa ser-
vante était subitement entrée dans la chambre avec ce cri d’effroi : « La noblesse a vaincu. »
Cette fois les pauvres gens sont vainqueurs, a Mais à quoi Don, s’ils ne l’emportent pas sur le droit de succession ? » Ces paroles furent prononcées par le conseiller prussien d’un ton qui m’a beaucoup frappé. Sans les comprendre, je ne sais pourquoi elles se sont gravées dans ma mémoire et m’inquiètent sans cesse. Qu’entend’ il par là, cet homme sec et froid?
Ce matin encore nous avons reçu ur) paquet de journaux. Je les dévore comme la manne. Enfant que je suis, je m’occupe des détails touchants bien plus encore que de l'eusemblè du drame parisien. Si je pouvais seulement voir le chien Médor ! Celui-là m’intéresse bien autrement que les autres qui ont fait des bonds énormes pour apporter la couronne à Philippe d’Orléans. Médor apporta à son maître un fusil et des cartouches, et lorsque celui-ci tomba et fut enterré comme ses compagnons de gloire, dans la cour du Louvre, le pauvre chien resta jour et nuit sur la tombe, immobile comme une statue de la Fidélité.
Je ne puis plus dormir, et pendant la nuit les visions les plus bizarres tourmentent mon esprit; rêves de malade, qui se chassent les uns les autres, et dans lesquels les images qui passent devant moi, se mêlent étrangement; et comme dans les ombres chinoises, tantôt elles se raccourcissent comme des nains, et tantôt elles grandissent comme des géants; c’est à en devenir fou. Dans
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cct état, il me semble quelquefois que mes membres s’allongent comme ceux d’un colosse, et que tour à tour je passe de France en Allemagne et d’Allemagne en France. Je me rappelle même, que la nuit dernière, je parcourais ainsi tous les pays allemands, frappant à la porte do mes amis, et réveillant tout le monde. Ils fixèrent sur moi des yeux si hagards que j’en fus effrayé, et que dans le premier moment j’oubliais pourquoi j’étais venu les éveiller. Je poussai assez rudement plus d’un gios bourgeois qui ronflait par trop; tout en bâillant, ils me demandèrent : « Quelle heure est-il donc? » — « A Paris, mes amis, le coq a chanté; c’est tout ce que je sais. » Derrière Augsbourg, sur la route de Munich, je vis une foule de dômes gothiques qui semblaient fuir et chancelaient sur leur base d’une manière effrayante. Moi-même, las de cette course vagabonde, je me mis ù voler et je m’élançai d’une étoile à l’autre. Mais ce ne sont pas des mondes peuplés, comme le rêvent bien d’autres ; ce sont de brillants globes de marbre, déserts et stériles, et qui ne s’avisent pas de tomber, pareequ’ils seraient fort embarrassés de savoir sur quoi tomber. J’entrai dans le ciel, les portes en étaient ouvertes tout au large. C’était une longue suite de salles hautes et sonores, ornées de dorures surannées. Tout eût été désert sans quelques vieux domestiques poudrés, qui vêtus d’une livrée rouge fanée sommeillaient doucement dans des fauteuils de velours râpé. Dans plusieurs salons les portes étaient enlevées de leurs eonds; dans d’autres, de larges scellés rouges
étaient apposés aux portes, ainsi que cela se voit dans les maisons où vient d’arriver une banqueroute ou un décès. J’entrai enfin dans une chambre où était assis à un secrétaire un vieillard sec et maigre qui feuilletait des liasses de papier. Il était vêtu en noir, avait des cheveux blancs et un visage ridé d’homme d’ affaires. D’une voix très-basse il me demanda ce que je voulais ; le prenant, dans ma naïveté, pour le bon Dieu, je lui dis hardiment: « Ah, mon bon Dieu, je voudrais bien savoir tonner, je sais déjà lancer des éclairs ; ah , je vous en prie, apprenez-moi à tonner. » — « Ne parlez pas si haut! reprit brusquement le sec vieillard, » et me tournant le dos, il retourna à ses affaires. — « C’est monsieur le regislrateur, » me dit un des laquais rouges en se levant de son fauteuil , et en se frottant les yeux avec force bâillements.
Pan est mort !
Cuxhaven, le 9 août J 830.
J’ai fait une travers e fort désagréable, au milieu du vent et de l’orage, dans une barque de pécheur. Comme il m’arrive toujours en pareil cas, je fus pris du mal de mer. Elle aussi, la mer, comme bien d’autres personnes, ne répond à mon amour que par des peines et des tourments. D’abord tout va bien, et je me plais à me laisser
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balancer mollement; mais peu à peu les vertiges me saisissent, et je suis assiégé de toutes sortes de visions chimériques. Du fond des abîmes de la mer sortent de vieux démons, hideusement nus jusqu’aux hanches. Je les entends hurler des vers faux et inintelligibles, et je les vois me lancer à la figure la blanche écume des vagues. Les nues grincent plus affreusement encore; descendues si bas qu’elles touchent jusqu’à ma tête, elles me chantent à l’oreille, d’une voix douce et flùtée, les folies les plus amères. Ce mal de mer, sans être dangereux, vous jette dans des sensations tellement insupportables que l’on touche au délire. A la fin il me semblait que j’avais avalé la Bible, l’Ancien Testament avec le Nouveau, et voilà que les saints personnages se mirent, à s’agiter et à gesticuler en moi, de sorte que tout se tournait pêle-mêle dans mon ventre. Le roi David jouait de la harpe, mais hélas! les cordes de l’instrument, c’étaient mes propres entrailles. Toute la ménagerie de l’Apocalypse hurlait, et les prophètes chantaient, les quatre grands d’une voix de basse-taille et les douze petits d’une voix de fausset. Tout cela grognait et roucoulait confusément, mais ce chœur de voix était dominé par celle du prophète Jonas, qui criait : O Ninive, Ninive, tu périras ! Des mendiants avec leur vermine s’établiront dans tes palais, et les cuirassiers de Babylone nourriront leurs cavales dans tes temples. Mais vous, prêtres de Baal, et vous, Nemrods assyriens, nobles chasseurs et gentlemen-riders , et vous aussi, bourgeois grossiers,
DE I.’aLLEMAGNE.
vous recevrez des coups de bâton, des coups de verges, des coups de pied, et même des soufflets ; je puis vous le prédire, car d’abord je ferai mon possible pour que vous ne tes évitiez pas, et puis je suis le prophète Jonas, le prophète Jonas, fils d’Amithaï. O Ninive, Ninive, tu périras !
C’est à peu près ainsi que prêchait le prophète, lorsque je fus subitement soulagé et que j’entendis à côté de moi la voix du conseiller prussien, qui me dit : A la bonne heure ! Bien vous prend d’avoir enfin rendu toute cette folle lecture que vous aviez dévorée à Helgoland avec ce gros homard, — nous touchons maintenant au port, et une tasse de thé nous rétablira tout à fait. Je suivis son conseil et me trouvai parfaitement bien de la tasse de thé que je me fis donner aussitôt après notre arrivée dans l’hôtel de Cuxhaven.
Les Hambourgeois et leurs épouses légitimes fourmillent ici, de même que des capitaines de vaisseau de tous les pays, qui attendent un vent favorable. On les voit partout, et quand ils ne sont pas à se promener sur les hautes falaises, ils sont attablés dans les cabarets où ils boivent du grog passablement fort, en poussant des cris d’allégresse à l’occasion des trois journées de Juillet. Dans tous les idiomes on porte des toasts aux Français. Les Anglais laconiques leur donnent des louanges avec autant de loquacité que ce Portugais bavard qui regrettait devant moi de ne pouvoir conduire directement à Paris sa cargaison d’oranges, pour rafraîchir le u. 3
peuple qui avait dû souffrir de la chaleur pendant le combat. Même à Hambourg, où la haine des Français a poussé de si profondes racines, il règne maintenant un indicible enthousiasme pour la France. On a tout oublié : Davoust, la banque volée , les bourgeois fusillés, le costume germanique, les mauvais vers patriotiques, le père Blucher, toutes les niaiseries de 1814— tout est oublié. Partout flotte le drapeau tricolore, partout résonne la Marseillaise, et même les dames paraissent au théâtre avec des rubans tricolores sur la poitrine. Les riches banquiers eux-mêmes, qui à la suite du mouvement révolutionnaire perdent beaucoup d’argent dans les spéculations de la bourse, partagent généreusement la joie générale, et toutes les fois que le courtier vient leur annoncer que la baisse ne fait qu’augmenter, ils n’en paraissent que plus satisfaits et se contentent de dire : C’est bien, c’est bien ! cela ne fait rien du tout.
Oui, dans tous les pays, les hommes comprendront facilement l’importance des trois jours de Juillet, et les célébreront en y voyant le triomphe de leurs propres intérêts. La grande œuvre des Français parle si claire- . ment à tous les peuples et à toutes les intelligences, au plus fort comme au plus faible, que dans les steppes des Baskires les âmes en seront aussi profondément remuées que dans les montagnes de l’Andalousie. Je vois déjà le macaroni s’arrêter dans la bouche du Napolitain, comme la pomme de terre dans celle de l’Irlandais, quand cette bonne nouvelle leur parviendra.
Polichinelle est capable de s’armer d’un glaive, et Paddy fera peut-être un bull qui n’amusera guère les Anglais.
Et l’Allemagne que fera-t-elle ? Je ne sais. Commencerons-nous enfin à utiliser nos forêts de chênes, c’està-dire à en faire des barricades pour la délivrance du monde? Commencerons-nous enfin, nous à qui la nature a départi tant d’intelligence, tant de force et tant de courage, commencerons-nous à profiter de ces dons de Dieu et à comprendre, à proclamer et à exécuter les préceptes du grand maître, la doctrine des droits de l’homme?
Il y a maintenant six ans qu’en parcourant à pied la patrie allemande, j’arrivai à Wartbourg. J’y visitai la cellule qu’avait occupée Luther, brave homme s’il en fut, et dont je ne permettrai à personne de médire. Il a accompli une œuvre gigantesque, pour laquelle notre gratitude lui est acquise à jamais. Ne lui en veuillons pas d’avoir brusqué un peu nos amis, lorsque dans l’exégèse de la parole divine, ils voulurent le dépasser en proposant d’établir ici-bas même l’égalité des hommes. 11 est vrai qu’une pareille proposition était alors quelque peu prématurée, et maître Hemling qui fit tomber ta tête, pauvre Thomas Munzer, était à plusieurs égards autorisé à une pareille action; car il avait le glaive eu main, et son bras était fort.
A Wartbourg, je visitai aussi l’arsenal, où sont suspendues les cuirasses, les morions, les rondaches, les hallebardes, les flamberges, toute cette garde-robe de
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fer du moyen âge. Je me promenais tout pensif dans la salle, accompagné d’un jeune noble, un de mes camarades d’université, et dont le père était dans notre province" uri des principicules les plus puissants, qui faisait trembler le petit coin de terre soumis à sa domination. Ses ancêtres aussi furent de puissants barons, et le jeune homme plongeait avec délices dans ses souvenirs héraldiques à l’aspect de quelques-unes de ces armes et de ces cuirasses qui, comme le disait l’étiquette, avaient appartenu à un guerrier de sa race. Il détacha du mur la longue épée de son aïeul, et, ayant par curiosité essayé de la manier, il se vit forcé d’avouer qu’elle était un peu trop lourde, après quoi il laissa tomber son bras. Le brave petit-fils était trop faible pour agiter l’épée de ses pères. Je le vis, et je me pris à penser au fond de mon XEur : L’Allemagne aussi pourrait être libre.