‹ De l'AllemagneChapitre 6 sur 17 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Cabinet d’étude , vaste, voûté, mal éclairé. Style gothique. Le long des murs, des armoires garnies de vieux bouquins, d’instruments astrologiques et alchimiques, tels que globes terrestre et céleste , configurations planétaires, fourneaux, cornues, tuyaux en verre; préparations anatomiques, squelettes d'hommes et de bêtes ; — et autre attirail hermétique.

Minuit sonne. Près d’une table couverte de livres et d’ustensiles de nécromancie , dans un fauteuil h haut dossier est assis le docteur Faust. Il est absorbé dans ses méditations. Son costume est celui des docteurs allemands du xvie siècle. Au bout de quelques instants, il se lève et se dirige d’un pas incertain vers une armoire où se trouve fixé par une chaîne un gros in-folio; il ouvre la serrure , et dépose sur la table le lourd grimoire qu’il porte avec peine. Ce livre c’est la Clé des Enfers. L’allure et les mouvements du savant dénotent un singulier mélange de raideur et de courage, de gaucherie et d’orgueil doctoral. Après avoir allumé quelques flambeaux et tracé des cercles magiques sur le parquet, il ouvre le redoutable volume, et ses gestes expriment le frisson involontaire que lui cause la conjuration infernale. Le cabinet s’obscurcit, des éclairs le sillonnent, le tonnerre gronde, et, du plancher qui s’ouvre avec fracas, se dresse, flamboyant, un tigre rouge. Faust, à cet aspect, ne trahit

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pas le moindre effroi; il va droit au monstre enflammé, et d’un regard de mépris semble lui donner l’ordre de disparaître. Aussitôt, en effet, l’apparition rentre sous terre. Évocation nouvelle, éclairs et tonnerre épouvantable; du parquet néant s’élance un serpent monstrueux, qui se roule , s’agite , se plie et se replie avec rage , vomissant feu et flammes. Faust marche à lui avec dédain; il hausse les épaules , il rit , il raille l’esprit de l’enfer , impuissant à se présenter sous une forme plus redoutable, et le serpent, à son tour, disparaît sous le sol. Le docteur accomplit de nouveau l’évocation avec un redoublement d’ardeur ; mais cette fois les ténèbres se dissipent tout à coup : des lumières sans nombre éclairent la salle; au lieu des grondements du tonnerre, c’est la plus joyeuse musique de danse qui se fait entendre , et de la terre entr’ouverte , comme d’une corbeille de fleurs, sort une danseuse en costume de ballet , une danseuse vêtue de gaze et de tricot, qui voltige çà et là en maintes pirouettes banales.

Faust paraît surpris d'abord que Méphistophélès, l’esprit évoqué, n’ait pu trouver une forme plus infernale que celle d’une danseuse ; il finit cependant par prendre goût à cette riante et gracieuse apparition, et, d’un air compassé, il lui fait une solennelle révérence. Méphistophélès ou , pour mieux dire , Méphistophéla , — c’est ainsi dorénavant que nous désignerons le malin devenu femme, — lui rend , en la parodiant, sa révérence empruntée , et se met à voltiger coquettement autour du

grave docteur. Elle tient à la main une baguette magique, et tout ce que touche cette baguette se métamorphose aussitôt de la façon la plus divertissante , de telle sorte pourtant que la forme primitive ne disparaisse pas entièrement : les constellations planétaires se colorent d’une lumière intérieure, les avortons contenus dans les bocaux - deviennent des oiseaux au plumage bariolé , les hiboux portent au bec des girandoles étincelantes; on voit briller subitement sur les murailles maints objets splendides, des miroirs vénitiens, des bas-reliefs antiques, les œuvres d’art les plus variées , vrai chaos fantastique où éclate toutefois une magnificence inouïe ; — c’est une immense, une prodigieuse arabesque. La belle Méphistophéla semble contracter un pacte d’alliance avec Faust ; cependant le docteur hésite, il se refuse encore à signer le parchemin qu’elle lui présente, l’engagement redoutable auquel il ne manque plus que son nom. Il exige qu’elle lui fasse voir les hauts dignitaires de l’empire infernal , et bientôt on voit sortir de terre les princes des Jénèbres. Ce sont des monstres à têtes d’animaux, natures hybrides et fabuleuses, à la fois grotesques et terribles, la plupart avec la couronne sur la tête et le sceptre aux griffes. Faust leur est présenté par Méphistophéla, présentation à laquelle préside la plus rigoureuse étiquette. Les majestés infernales, d’un pas cérémonieux, commencent leur danse lourde et grossière ; mais Méphistophéla les frappe de sa baguette, les hideuses enveloppes tombent, et les monstres deviennent autant de gentilles danseuses.

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qui s’élancent en agitant des guirlandes de fleurs. Faust s'amuse de cette métamorphose, bien qu’il ne semble pas trouver parmi ces jolis diablotins de quoi satisfaire complètement son goût. Méphistophéla, qui devine sa pensée, fait jouer sa baguette , et, dans un miroir qui vient de paraître au mur , on aperçoit le portrait charmant d’une femme portant costume de cour et couronne ducale. A cette vue , transports d’admiration de la part de Faust. Il s’approche de la douce image avec l’expression de la tendresse la plus vive et du plus ardent désir. L’image, qui se meut et semble respirer, le repousse avec dédain; il s’agenouille humblement devant elle, vaine prière ! elle le repousse de nouveau , et ses*gestes lui témoignent d’une manière plus significative encore un humiliant mépris.

Le pauvre docteur se tourne alors avec des regards suppliants vers Méphistophéla, qui ne répond que par un haussement d’épaules moqueur. Elle agite sa baguette, la terre s’ouvre, et on en voit sortir jusqu’aux hanches un vilain singe, lequel cependant, sur un signe d’impatience de Méphistophéla , disparaît aussitôt pour reparaître un instant après sous la forme d’un beau et svelte danseur, qui.s’élance d’un seul bond et se met à exécuter des entrecn, ts vulgaires. Le danseur s’approche de la vivante image, et aux compliments amoureux qu’il lui adresse avec une fade sullisance, la belle dame répond par le sourire le plus charmant ; elle lui tend les bras avec l’expression d’un langoureux désir, et s’épuise en

démonstrations de tendresse. Faust, à cet aspect, est en proie à un désespoir mêlé de rage. Méphistophéia prend pitié de lui , et de sa baguette elle frappe l’heureux danseur, qui soudain, redevenu singe, rentre dans l’abîme, en laissant glisser à terre toute sa brillante défroque. A ce moment, Méphistophéia présente de nouveau son parchemin à Faust; celui-ci, sans plus de résistance, s’ouvre une veine au bras , et signe de son sang le pacte fatal par lequel il renonce aux béatitudes éternelles de la vie céleste pour s’assurer les temporaires jouissances de ce monde. Il jette loin de lui le grave et honnête habit doctoral, et se pare des oripeaux maléfiques abandonnés par le*danseur. Dans ce changement de costume, dont il s’acquitte avec une maladresse bouffonne", le corps de ballet de l’enfer lui vient gracieusement en aide.

Méphistophéia donne à Faust des leçons de danse, et lui enseigne toutes les ruses du métier. La gaucherie, la raideur du savant qui s’efforce d’imiter les pas élégants et légers de la danseuse , produisent maints contrastes d’un effet burlesque. Les diables-danseuses se mettent de la partie, et s’évertuent, chacune de son côté, à lui démontrer la règle par l’exemple ; elles se le jettent dans les bras l’une de l’autre , se l’arrachent, tournoient avec lui, le tiraillent, le harcèlent ; il tient bon néanmoins, et, grâce à la puissance de l’amour , grâce à la baguette enchantée qui lui assouplit les membres , le disciple en chorégraphie finit par passer maître. Il danse avec Méphistophéla un brillant pas de deux, et, à la grande joie

de ses compagnes , il se lance avec elles dans les figures les plus ingénieusement embrouillées. Devenu désormais un virtuose , il ose enfin paraître en danseur devant la belle image du miroir magique , et celle-ci répond à sa flamme pirouettante par des gestes qui expriment aussi le plus brûlant amour. Faust continue de danser avec une ivresse croissante; mais tout à coup Méphistophéla l’arrache aux enchantements du miroir qu’elle fait disparaître d’un coup de baguette, et la haute école de chorégraphie classique recommence de plus belle.

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