‹ De l'AllemagneChapitre 8 sur 17 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

Rendez-vous nocturne du sabbat des sorcières. Un plateau spacieux. De chaque côté des rangées d’arbres; dans les branches, des lampions qui éclairent la scène d’une lüeur lugubre. Au milieu , en guise d’autel , une espèce de piédestal sur lequel repose un gros bouc noir, à face humaine également noire, avec un cierge allumé entre les cornes. Dans le fond , sommets de montagnes, cimes disposées en gradins et formant amphithéâtre. Sur les gradins gigantesques sont accroupies, assistant au spectacle, les notabilités infernales; ce sont les démons qu’on a vus dans les actes précédents et qui prennent ici des proportions plus colossales encore. On aperçoit, juchés sur les arbres, des musiciens à figures d’oiseaux , munis d’instruments à vent et à cordes, des formes les plus bizarres.

Déjà la scène est animée par des groupes de danseurs dont les costumes rappellent des époques et des pays étonnés de se trouver confondus , si bien que toute la réunion ressemble à un bal masqué. Plusieurs de ces personnages portent en effet des masques. Quelle que soit l’étrangeté baroque de la scène, aucune de ces figures ne doit blesser le sentiment du beau ; la répugnance que pourrait inspirer l’excès du grotesque est tempérée ici ou effacée par l’effet d’une magnificence féerique, par des terreurs réelles. De temps en temps,

on voit un couple amoureux, homme et femme, un cierge noir à la main, s’approcher de l’autel, se prosterner devant le bouc, et l’adorer selon le rite consacré. De tous côtés accourent des convives , sorciers et sorcières, traversant les airs sur des manches à balai, sur des fourches, sur des cuillers à pot, voire sur des loups et sur des chats. Ces nouveaux venus trouvent ici leurs poursuivants ou poursuivantes, et, la bienvenue donnée, se mêlent aux groupes qui gambadent. Son altesse sérénissime madame la duchesse n’est pas femme à manquer au rendez-vous : la voici qui vient sur une énorme chauve-souris. Elle est décolletée autant que possible, et son pied droit est chaussé du soulier d’or. Elle semble chercher quelqu’un avec impatience, elle l’aperçoit enfin : c’est Faust qui arrive avec Méphistophéla sur son coursier noir. Il porte un brillant costume de chevalier, et sa compagne est vêtue de l’amazone étroite et serrée d’une châtelaine allemande.

Faust et la duchesse se précipitent dans les bras l’un de l’autre , et leur folle ardeur amoureuse les entraîne dans une danse effrénée. Méphistophéla trouve aussi le bien-aimé qu’elle attendait, un gentilhomme grêle et sec, portant manteau noir, béret et plume de coq couleur de sang. Tandis que la danse du premier couple parcourt la gamme entière d’une passion vraie, quoique

désordonnée, celle de Méphistophéla avec son partner, « '

— singulier contraste, — n’est que l’expression lascive de la galanterie , du tendre mensonge , de la convoitise

ii «

ŒUVRES DE HENRI HEINE

qui se persifle elle-même. Tous les quatre enfin, saisissant des flambeaux noirs , vont , selon la forme consacrée, présenter au bouc leur hommage respectueux, puis se réunissent au galop qui tourbillonne autour de l’autel. Une particularité de ce galop consiste dans la position que prennent les danseurs vis-à-vis les uns des autres: ils font leurs évolutions dos à dos, le visage tourné en dehors de la ronde.

Faust et la duchesse, en proie à leur ardeur frénétique, s’échappent de cette ronde infernale et se perdent derrière les arbres à droite de la scène. La ronde tire à sa fin ; de nouveaux convives , s’approchant de l’autel , célèbrent l’adoration du bouc ; il y a parmi eux des têtes couronnées et même dé hauts dignitaires de l’Église en habits pontificaux.

Pendant ce temps arrivent sur l’avant-scène nonnes et moines en grande foule. Leurs polkas extravagantes divertissent singulièrement les'démons spectateurs perchés sur les cimes des montagnes , qui allongent leurs pattes crochues pour applaudir avec frénésie.

Faust reparaît avec la duchesse : ses traits sont bouleversas j il se détourne avec dégoût de sa belle amie, qui, les cheveux en désordre, le poursuit de ses voluptueuses caresses. 11 lui exprime, par des gestes faciles à comprendre, la satiété, l’aversion même qui a succédé à son amour. C’est en vain qu’elle se précipite à ses genoux, il la repousse avec horreur. En ce moment paraissent trois nègres vêtus en hérauts d’armes et bla-

DE l’aLIEMAGNE.

sonnés de boucs noirs : ils apportent à la duchesse l’ordre de se rendre immédiatement près de Satan , son seigneur et maître , et , comme elle hésite , ils l’entraînent de force. On voit alors, au fond du théâtre, le bouc descendre de son piédestal, et, après quelques bizarres démonstrations de courtoisie, exécuter un menuet avec la duchesse. Pas grave, mesuré, cérémonieux. Les traits du bouc expriment la tristesse d’un ange déchu et le profond ennui d’un prince blasé : ceux de la duchesse, un violent désespoir. La danse terminée, le bouc reprend place sur son piédestal. Los dames qui ont assisté à ce spectacle s’approchent de la duchesse avec force génuflexions et révérences, puis l’entraînent avec elles. Faust est resté sur l’avant-scène, et, pendant qu’il regarde le menuet, Méphistophéla revient prendre place à ses côtés. Il signale la duchesse à sa compagne avec un mouvement de répugnance, et semble lui faire au sujet de cette femme quelque confidence horrible. Il manifeste son profond dégoût pour tout ce monde absurde qui grimace autour de lui, pour ce fatras gothique où il ne reconnaît qu’une immonde et brutale parodie de l’ascétisme spiritualiste, — parodie qui n’a pas même le mérite d’ôtre plus amusanté que l’original. 11 se sent le besoin d'une autre atmosphère, d’un air plus serein, plus pur j il aspire à la beauté harmonieuse de l’ancienne Grèce, aux nobles et généreux types du monde homérique , celte printanière adolescence du genre humain. Méphistophéla comprend son désir, et, touchant la terre

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de sa baguette, en fait surgir l’image de la fameuse Hélène de Sparte, belle vision aérienne aussitôt évanouie qu’apparue. Le docteur Faust, qui, en véritable érudit allemand , avait toujours idolâtré l’idéal antique, vient d’entrevoir la plus belle héroïne de ses rêves savants. Un noble enthousiasme brille dans ses yeux, l’impatience le saisit. Sur un signe de Méphistophéla, les coursiers magiques se présentent et les enlèvent tous deux. En ce moment, la duchesse rentre en scène; à la vue de son bien-aimé qui vient de s’enfuir, elle devient folle de désespoir et tombe évanouie. Des monstres goguenards la ramassent et la promènent triomphalement avec maintes facéties grossières.

Nouvelle ronde infernale interrompue tout à coup par les sons perçants d’une petite cloche et le choral des orgues, sacrilège parodie de la musique religieuse. Rassemblement général autour de l’autel ; les flammes en jaillissent; consumé par le feu, le bouc éclate et disparaît avec fracas. Quelque temps encore après la chule du rideau, on entend retentir les chants impies, les chants à la fois grotesques et terribles de la messe de Satan.

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