‹ De l'amour (volume 3)Chapitre 43 sur 43 · SECONDE SECTION · texte numérisé non relu

SECONDE SECTION

L*iotelligence de l*homme est susceptible de modiBcatioos étendues , et tellement variées que le besoin de la communication et de la société en résulte nécessairement ; mais ce qu'on appelle particulièrement la société , ce commerce fastidieux , ce triste échange de puérili tés ne convient qu'à une multitude incapable de

Dans toutes les situations possibles, on vit ou malheureusement, ou tristement, si Ton n^a pas d'ami , et , dès qu^on a trouve ce complément de la vie, aucun cliangement de fortune ne peut faire qu'il cesse d*étre nécessaire. Dans Tadversité il est pénible d*étre seul ; la Êiiblesse humaine est alors trop sentie. Dans le bonheur, c'est un vide plus grand encore* : que faille du bonheur?

Une femme, des enfans, et même des connaissances intimes sont aussi des amis, sans doute , et si on n'avait pas ces divers dédommagemens, la vie serait, [iour le plus grand nombre, dénuée d'intérêt et privée de consolations ; mais Tamitié entière et pleine suffit seule à Thomme sui>érieur. Si sa femme {)eut être sim amie , vous le trouverez excusable d'être plus attaché à la vie que les hommes supérieurs ne le sont généralement.

Si 1 amitié est le lien de deux âmes semblables, de deux âmes fortes |>ar elles-mêmes, et restées aussi indé|)endantes qu'il se puisse , cette association n'existera guère dans sa |ier-

fection qu'entre des hommes. Les femmes j0 sont rarement assez libres : elles sont aussi trop généralement passionnées et trop souvent occupées de petits intérêts. L'amitié veut qu*il n'y ait dans Tame ni trouble, ni asservissement. Sansdouteil est des femmes faites pour Tamitié, parce qu'il en est qui ont daiis le caractère plusieurs rapports avec Tidée presque exclusive que nous nous formons du caractère de rhomme.

Madame de Lambert trouve quelque avantage dans Tamitié entre des individus de sexe différent ;.mais à moins que ce ne soit entre le mari et la femme, cette liaison n'est point sans réserve, et ne s'étend pas aussi loin que doit aller toute amitié réelle , c'est-à-dire qu'elle ne parvient pas à faire que deux destinées n'en forment qu'une. De plus, si cette amitié admet l'amour, Tamour y jettera du trouble, il y introduira ses inégalités , ses craintes et sa lassitude; si Tamour en est exclus, cette réserve incommode pour les sens généra ralfection, établira une contrainte habituelle, et

empêchera cet abandon de toutes choses qui est le charme de Tamitié. Même entre le mari et la femme , Tamitté sera rarement telle que je la veux : les enfans et les soins domestiques formeront des atrections nouvelles et des di- Tcrsions que Tamitié n^admet guèra. Je veux que deux amis n'aient pas de famille (car s'ils en avaient, il faudrait qu'ils n'en eussent qu'une), et qu*à Texception du devoir filial , qui n'est pas de notre choix, ils ne connaissent d'autre lien que celui qui unit tous les hommes, et d*autre asservissement que Tobéissance aux lois de leur pays. Il faut qu'ils aient la même patrie; il est bon qu'ils la servent de la même manière , afin qu'ils ne soient jamais séparés, ou qu'ils ne le soient que pour fort peu de temps : ils ne doivent point passer sans nécessité deux nuits de suite sous un toit difféi^ent. Si des amis restent volontairement éloignés l'un de Tautre durant plusieurs jours, diverses circonstances pourrout faire qu'ils passeut ainsi des années, l/absence prolongée interrompt les habitudes que 1 on ]>artageait , et 11. ff

elle empêche celles que Ton eût partagées. Si même on se retrouve enfin , ce n*est plus la suite du passé , il faut commencer de nouveau à vivre ensemble ; tous deux ont changé, peut-* être , et sans changer de la même manière, en sorte que Ton aurait de la peine à reconnaître des côtés semblables par lesquels il fù t doux de se réunir.

(( L'objet de Tamitié , dit Cicéron d'après Py thagore, estque plusieurs ne fassent qu'un. » Il faut donc être à Tégard de son ami dans les mêmes dispositions que pour soi-même. L*amitié est une sorte de pacte des sages, une convention de se regarder comme semblables l'un à Tautre, et de se rendre tels; mais quand deux hommes d'un grand caractère se sont rencontrés , quand les rapports qui sont entre les humains se trouvent, en quelque sorte, concentrés entre ces deux amis, quand ils reçoivent l'un de l'autre tout ce que nous ]X)uvons attendre de douceur et d'utilité morale de la communication avec nos semblables , resteront-ils au milieu de cette foule qui s'a-

gitani par habitude, par imitation, par vanité, promet beaucoup et ne produit rien. Ironti)8y chercher les flatteries, les disputes, Tintrigue et les secrètes inimitiés, les puériles bienséances et les tristes plaisirs, ou rivront-ils en paix dans la cabane solitaire qu ils sauraient si bien remplir ? Je ne veux pas que leur félicité les porte à oublier le genre humain , et que leur repos les rende indifierens pour tout ce qui n est pas eux ; mais je veux qu*ils ne cherchent plus les hommes que pour les servir , et qu^ils sachent qu'excepté Toccasion de bien ùire , il n est rien sous le soleil qui vaille ce qu*ils possèdent sans sortir de leur asile.

Un lien si étix)it, si exclusif, exige d^abord un examen très-scrupuleux : mais on se trompera plus rarement dans ce choix que dans celui que le mariage demande, parce que la précipitation des sens ne s*en mêlera pas , et parce que l 'intervention des autres hommes n^empéchera pas d*en juger sainement.

Qaoiqu*il soit de 1 essence de lamitié de ne finir qu^à la mort, si, en choisissant, on est

tombé dans Terreur, elle n'est pas irrévocable; mais les intentions et le caractère de ceux qui contractent de semblables engagemens doivent rendre cette erreur très-rare . On ne les forme pas légèrement , on ne les rompt qu^avec une peine extrême : un ami déjà ancien sera de beaucoup préférable au nouveau , si seulement ils ont un mérite à peu près semblable. Mais en reconnaissant qu'on s'est trompé, celui qui était digne de rencontrer mieux conservera toujours des regrets , une sorte de respect de Tancienne intimité.

Le plus grand obstacle à la sagesse du choix, c'est peut-être rimpatience d'en faire un. Celte impatience paraît juslitiée par la brièveté de la vie. Il faut se hâter de la posséder cette vie rapide ; on veut pouvoir se dire: j'ai acquis ce qu'elle contient de meilleur, et je n'ai pas besoin de ces autres choses dont la recherche fait le tourment des hommes les plus enviés. Mais voici deux hommes sages qui sont Tun à l'autre tout ce qu'ils peuvent être; Tun d'eux meurt Tautre sera admi-

Mi

raUe s*il peut se soutenir encore sur la terre.

Quelle autre force pouvait les désunir? La confiance n*ayait pas de bornes, le dévoue* ment n*en avait pas. Comme Tamitié n*est point une passion , ce dévouement ne jette dans aucun écart ; comme Tamitié n*existe qu*entre des hommes justes, jamais cette fidélité n'altère le devoir. Si Tun d*eux demandait quelque chose d'illégitime , ce serait par erreur , Tautre le désabuserait ; chacun voulant absolument ne faire pour lui-même que ce qui est juste, ne veut aussi que cela pour son ami.

Ils ne sauraient être en grand nombre, ceux qui désirent, qui comprennent cette union •ans réserve, cette convention sacrée, cette sécurité profonde. Elle ne peut être connue que d'hommes irréprochables qui réunissent la justesse de Tesprit à la droiture du cœur ; il faut qu'ils aient de Télévation dans Tame , de rétendue dans la |)eusée , un égal amour de la sagesse , une égale indifférence pour les divers objets des passions, enfin une vraie

conformité de goùu (4) dans les. détails- de la \ie. .

11 ne serait pas bon que Tau des amis fût un homme de génie , et que l'autre n'eût de com* œun avec lui que d'être homme de bien; il ne serait point convenable que Tun se soumit pour ainsi dire fi l'autre et le vénéràt comme son supérieur. Il faut que tous deux s^estiment par&itement , et restent toujours égaux ; nul ne pouvant être ni le disciple , ni Timitateur^ le confident ou le complaisant de celui qui a dît : nous n*aui*ons plus qu'une intentioi^ et qu'une vie.

Si les amis que je suppose n'étaient pas des hommes sages , je dirais que la fortune aussi doit être à peu près égale entre eux, du moins dans le temps où l'union se forme. Celui qui sent le prix de la sagesse compte le reste pour si peu de chose eu comparaison , que s'il possède de grands biens il hii importe peu que 1 ami qu il choisit nait rien, et que même si 4î'est lui qui n'a rien , il lui est presque indifférent, que celui sur qui il jette les yeux ait

de grands bieus ; mais pour les amitiés qui sont imparfaites quoique louables encore , et parmi les hommes estimables dont Tame man* que d*uue certaine élévation, il faut supposer une fortune à peu près égale. L'un peut bien dire à Tautre : j'ai plus , ainsi tout sera commun entre nous; mais celui qui a moins ne se présentera pas pour ami , et même il n*accep* leraitpas cette communauté de toutes choses sans laquelle Tamitié u*est guère qu un fantôme 9 ou n*a que des momens d'existence. Pour l'accepter il faudrait absolument regarder comme un homme peu ordinaire celui qui , malgré les avantages plus grands qu'il tient du sort, veut être notre ami : il faudrait être entièrement convaincu que cet ami , incapable de toute défiance , de toute pensée secrète , méprise et méprisera toujours une vaine pénétration qui, prétendant connaître le cœur humain , lé connaît si mal qu^elle ne sait pas faire les exceptions les plus justes aux tristes lois générales qu*elle a imaginées oi% exagérées.

L^argeut dans des mains prudentes peut opérer tant de bien, qu*il est évidemment préférable que les amis possèdent quelque cbose ; mais quand ces amis sont tels que je les suppose, il est indifférent que les biens viennent de tous deux ou d'un seul. Si même un âge avancé ou d'autres circonstances particulières ne les asservissaient point, ce ne serait pas un inconvénient réel que leurs moyens se bornassent aux ressources que toutbonune en santé doit trouver dans son travail.

Les hommes à qui le sort n'a pas permis de sortir du cours ordinaire des choses , quelle que soit l'élévation de leur ame, n'en peuvent conserver toute Tindépendance-Si une longue adversité les atteint , et que leurs amis ne changent pas à leur égard , c'est eux-mêmes qui changeront. 11 faut une vie différente de la nôtre pour conserver, quand on n'a rien , cette manière d'être qui semblerait dire à Tarai opulent : ce (|ue tu possèdes n'est-il pas à nous? Frappé par le malheur, on se sépare un peu (le ses amis pour leur éviter le soin de

sVloigner eux-mêmes. Parmi nous, il ùmi renoncer à tout lorsqu^on n*a pas cet argent qa un homme scrupuleux peut conserver , mais qu'il n*acquiert point. Ces pas rétrogrades sont pénibles ; mais on souffrirait davantage en les voyant faire par celui que Ton aimait. S*il doit arriver que Tun ou Tautre se retire jusqu'à un certain point , celui qui peut le dire sans honte doit y songer le premier, afin que leur amitié, en perdant sa force et sa beauté, ne soit du moins ni détruite, ni avilie. Il £Eiut le répéter, puisque tout le confirme, Tamitié n^est entière et sûre qu'entre deux sages ; autrement Teffbrt de celui qui en a rêvé la plénitude n'est qu'un nouveau témoignage da peti que nous sommes. On cite Dubreuil el Pechméja. Il est vrai que celui-ci a dit : J*ai peu de chose, mais Dubreuil est riche. Ce mot est sans doute remarquable au milieu de nous; mais comment de deux amis, Tun estil riche sans que Tautre le soit plus ou moins? Je sais un homme qui, voyant sa fortune renversée, s*est dit: Je ne veux plus être ami.

Dubreuil et Pechméja paraissent des faiodèles d'amitié, mais dune amitié encore imparfaite. L^un d^eux a dit en mourant : Pourquoi laisse-t-on entrer tant de monde ici? ma maladie est contagieuse , il ne devrait y avoir que toi. Ce mot est beau, mais il est de Dubreuil; s^il avait été dit par Pechméja , je les mettrais au nombre des vrais amis.

Si vous ne rencontrer pas un ami parfait, liez-vous jusqu'à un certain point avec quelqu'un d'estimable : si vous ne pouvez être un ami réel , soyez un ami vulgaire , mais généreux, afin que parmi les hommes il y ait quelqu'un qui soit content par la volonté d'un autre. Serait-ce même un si grand mal d*ëti'e un peu dupe en ceci , pourvu que ce ftit volontairement ? La plus faible des habitudes intimes est encore une douce habitude.

Quand on s'aperçoit qu'on s'était trompé , quand on découvre de la faiblesse, de Tégoisme ou morne quelque duplicité dans celui dont ou avait cru se taire un ami, c'est le mauvais (hoi.v (ju'oii doit accuser seulement : il faut

se garder de prétendre que 1 amitié soil une chimère. Ces sentences du dépit n*appariîenneiit qu'à des esprits étroits et incapables de jugier des choses indépendamment des faits l>ersonnels.

U est vrai que si on éprouve des malheurs , si onabesoind*appuietqu'on n en tix>uve pas, bien que Ton ait des amis moins soutfranspeutètr^^ce dénuement où on reste affaiblit le sentiment de la communauté d intérêts , et semble nous forcer à nous isoler dans notre pensée, comme les événemens nous isolent. U peut ainsi arriver très-souvent que le malheur nous détache un peu de nos amis , quoiqu'ils n'aient pas positivement des torts. Tout i-edit que pour 1 amitié parfaite il faut de |)art et d*autre un caractère fort^ et une {K>- ^ition indépendante.

U est dans le malheur d'innombrables combinaisons j et nul ne saurait aflirmer que rien ne Tem péchera de jouir pleinement de Tamitié. Qui oserait marquer des lK>rnes à 1 infortime y et sonder les abinies de notre détresse?

Ce serait même une témérité de se dire : rien De pourra m'arréterdatisla pratique de la sagesse. Vainement tous avez en vous ce qui fait rhomrae; si le sort le veut, lout sera inutile. Sans doute il ne TOUS rendra ni vil ni criminel; mais vos qualités mêmes seront éludées pour ainsi dire , et il tous accablera sans bruil. Vous aurez des amis , mais un ami ne tous sera pas douné : ce sera beaucoup si du moins TOUS Tirez un jour aTec un compagnon de la même peine.

- losëré dans le Mercure de France, en i8i i

NOTES

NOTE f. (P»ge 393).

«... I/imitië est un nom sacre , c'est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu'entre gens de bien , ne se prend que par une mutuelle estime ; elle s'entretient non tant par un bienfait que par la bonne rie. Ce qui rend un ami assure' de l'sutre , c'est U connaissance qu'il a de son intégrité'. I..es répondans qa*n en a , c'est son bon nature) , la foi et la constance. U n'y pent aroir d'amitié là où est la cruauté , lii où est la déloyauté, là oà est l'injustice. Entre les médians , quand ik

s'âfNBdikiit , c'est QB compioty noi pis ime rwnfulh li ne s*eiitretieDneiit pas, mais Us s'cntreorugnoit. Ib ae mm pas amis , mais ils sont oompliees. ( Lm Boàk,)

Plusieurs bommes seraient capables d*«ii6 wéAààit miâsâé ; mais la manière de vivre générale Tadmet difficilement , surtout dans les socictës qui ne reconnaissent pas TesclaTage.

On peut sentir aussi que les pères de famille seront rarement de vrais amis. Conunent se faire une loi du dévouemcot que Tamitië suppose , lorsqu'on a une femme qui a besoin de loges au spectacle , et dont il faudra élever les enfans? On observe surtout que beaucoup de femmes sont de faibles amies ; c'est en partie parce que beaucoup de femmes sont des mères admirables.

WOTE S. (Ptgc33«).

Lois de Pjrthagore, n"* 90, à la suite des Fcyaçts de Pythagore. De quelque part que viennent ces sentences , c'e*

le sens qu'elles renferment qui imporle essentiellement. Il en est de cela comme «les fables laissées par les anciens , el de plusieurs excellcns provcrl)es de toutes les nation*!.

KOTE A. (P»n«- -"^«^

D'autres rap|)orts peuvent cire convenables pour des ani* tiés du second ordre. Un moraliste a dit : <• Tne {^nindr <li- » versite* dans l'esprit , le Ciir.ictèn» , les prétentions , un pr.iini » rapport dans les besoins ini.i{;inaires ou réels : voil.'i ce qui 1* forme , sans doute, entre les hommes , les lifus les plus dun râbles. » C'est à peu près aussi la penser de Fauteur du Génie du Christianisme : o Ce sentiment l'amilie'^ se fortilii- " autant |>ar les oppositions que |Kir les res>enib!.inee>. Pour » que deu\ hommi*s .soient parfaits ami-n. ils doivent >'attirei » et se repousser sans cesse par quelque endroit : il faut qu'iK ^ aient des ^entes d*unc même force, mais d*une diffeniile » espèce; des opinions op|>osées. des principes semblables; n des haines et des amours diverses, mai% au fond li même I» sensibilité; des humeurs tranchanlCN et pourtant des goûts » pareils ; on un mot . de grands contrastes de caractères et de " glandes hannonies de nrur. •• C^Mnme il est très-<lifliciie qii'a^'er des principes sc9nhiabie5 ies opinions soient opfh}»

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