De l'amour
L'auteur de cet ouvrage a passé sa jeu- nesse et paraissait disposé à passer sa vie . dans la retraite, livrant aux lenteurs du sort le soin de sa réputation. Depuis, il a laissé entrevoir qu'il se reprochait d’avoir publié avec un peu de PEÉCHRAUNE des écrits qui n'étaient alors qu’accessoires à ses yeux.
Parvenu à la force de l’âge sans avoir exécuté l'ouvrage annoncé dans Oberman, et dès lors moins disposé à négliger ce dont 1] ne s'était plus occupé, il a interrompu d’autres écrits pour revoir entièrement le livre dont Je publie aujourd, hui la troisième édition. h Un publiciste distingué observait der- nièrement qu'un écrivain devenait surtout remarquable lorsqu'une des pensées qui
| (4) Des éditions de 1828-29 et 1833.
vj AVERTISSEMENT
caractérisent un siècle pouvait être prise
pour l'expression de ses ouvrages. Peut-.
être y aurait-il plus de mérite encore à se rendre l'interprète d'une de ces pensées uni-
verselles qui devraient être indépendantes |
de la diversité des temps, et qui ne s’altèrent quelquefois que pour être ensuite rectifiées avec plus d'éclat. Ces pensées tiennent à des besoins du cœur auxquels on ne saurait en-
tièrement se soustraire, et dont les conve-
nances, selon qu’elles seront ou méconnues en partie, ou mieux saisies, mieux discer- . nées, influeront avec force, mais à des degrés divers, sur la prospérité des peuples, ét même sur leur moralité, sur leur perfectionnement général. C’est dans cet esprit que le livre De l’Amour fut entrepris.
Les deux premières éditions eurent, à certains égards, la destinée que la faiblesse d'esprit réserve aux livres faits avec indépendance : quand on ne peut les réfuter, on
les calomnie. Elles excitèrent les clameurs
de plusieurs critiques qui appartiennent encore aujourd’hui à ce parti que l’on voit plus que jamais ennemi de toute améliora-
DE L'ÉDITEUR vij tion sociale. Mais par compensation, des esprits plus élevés s’accordèrent à reconnaître dans l’ensemble de l'ouvrage les vues d'un philosophe profond, à la fois moraliste et législateur.
Dans ce précis d’une doctrine toute nouvelle, et le plus souvent en opposition avec les opinions reçues, on reconnaît en effet ‘une tête féconde en hautes considérations, en idées saines, en vues étendues et utiles.
L'examen des causes qui ont pu amener lhomme à s’armer contre sa propre nature, à faire la guerre au plus doux et au plus impérieux des sentimens, est surtout plein de ces observations qui décèlent un de ces esprits méditatifs qui savent imprimer aux autres le besoin et pour ainsi dire le mouvement de la pensée. ;
Malgré les vingt années qui se sont écoulées depuis la dernière édition, elle ne paraît pas oubliée de ceux qui aiment que l'imagination ne se livre pas à des écarts déraisonnables, et que d’un autre côté les considérations les plus graves n’excluent pas toujours ce charme, ce prestige que la
viij AVERTISSEMENT 1 nature à rendu inséparable de la vérité des choses. Une sorte de tristesse même, ou ces regrets profonds que tant de causes, peuvent susciter, et le genre de désenchantement que la prudence conseille ,!
c’est-à-dire l'éloignement pour des illu-.
sions grossières, ont quelque chose de très-poétique chez les ames fortes. Assurément ce qu'on a dit de moins prosaïque sur l’amour ne se trouve ni dans Gentil- Bernard, ni même dans Ovide. Qu’on ne croie donc pas que l’auteur, sombre peutêtre, mais si attachant des Libres médi- tations, n'ait su traiter qu'avec froideur les ‘questions morales qui se rattachent à cette vie du ciel que sur la terre on nomme amour, où qu'il se soit appesanti uniquement sur les maux occasionés par l’aveuglement du cœur et par l'impétuosité des sens.
Plusieurs des critiques qui parlèrent avec éloge de l’ouvrage en 1808, ont remarqué, notamment le chevalier de Boufflers, que dans les morceaux qui en étaient susceptibles, M. de Senancour avait senti
ÿ ke \ | ñ CTUsL 7 NOR Es
DE L'ÉDITEUR ix comme Sapho, et s'était exprimé comme Jean-Jacques. :
On avait dit cette même année : « La se- conde édition n’a presque rien de commun.
avec la première, et faitespérer que la troisième sera parfaite. » M. de Senancour n'a pas eu sans doute la prétention de réaliser entièrement cette espérance; mais il a fait beaucoup pour la justifier. Un livre parfait sur une question d'un intérêt si puissant et si général serait un heureux fruit * de la vie la plus longue et de l'esprit le plus pénétrant : cette nouvelle édition en donne du moins quelque idée.
On y trouvera de nombreuses améliora-
tions, et plusieurs articles inédits, dont un en particulier fort important et le plus étendu de tout l'ouvrage. Quelques-unes des notes, assez longues, qui se trouvaient à la fin du volume, ont été fondues dans le texte. L'auteur regrette de n'avoir pu y faire entrer toutes les autres; mais elles ne lui "ont pas paru susceptibles de cette réforme, “qui cependant eût été désirable.:Elles se composent en effet de citations ou de die