DU PREMIER PAS, DU GRAND MONDE, DES MALHEURS
Ce qu’il y a de plus étonnant dans la passion de l’amour, c’est le premier pas, c’est l’extravagance du changement qui s’opère dans la tête d’un homme.
Le grand monde, avec ses fêtes brillantes, sert l’amour comme favorisant ce premier pas.
Il commence par changer l’admiration simple (n° 1) en admiration tendre (n° 2) : Quel plaisir de lui donner des baisers, etc.
Une valse rapide, dans un salon éclairé de mille bougies, jette dans les jeunes cœurs une ivresse qui éclipse la timidité, augmente la conscience des forces et leur donne enfin Y audace d' aimer. Car voir un objet très aimable ne suffit pas ; au contraire, l’extrême amabilité décourage les âmes tendres, il faut le voir, sinon vous aimant du moins dépouillé de sa majesté.
Qui s’avise de devenir amoureux d’une reine, à moins qu’elle ne fasse des avances 1 2 ?
Rien n’est donc plus favorable à la naissance de l’amour que le mélange d’une solitude ennuyeuse et de quelques bals rares et longtemps désirés ; c’est la
1. De là la possibilité des passions à origine factice, celles-ci, et celle de Bénédict et de Beatrix (Shakespeare).
2. Voir les Amours de Struenzée dans les Cours du Nord, de Brown, 3 vol., 1819.
conduite des bonnes mères de famille qui ont des filles.
Le vrai grand monde tel qu’on le trouvait à la cour de France et qui, je crois, n’existe plus depuis 17801 2, était peu favorable à l’amour, comme rendant presque impossibles la solitude et le loisir indispensables pour le travail des cristallisations.
La vie de la cour donne l’habitude de voir et d’exécuter un grand nombre de nuances , et la plus petite nuance peut être le commencement d’une admiration et d’une passion 3.
Quand les malheurs propres de l’amour sont mêlés d’autres malheurs (de malheurs de vanité , si votre maîtresse offense votre juste fierté, vos sentiments d’honneur et de dignité personnelle ; de malheurs de santé, d’argent, de persécution politique, etc.), ce n’est qu’en apparence que l’amour est augmenté par ces contre-temps ; comme ils occupent à autre chose l’imagination, ils empêchent, dans l’amour espérant, les cristallisations, et dans l’amour heureux, la nais-
1. Voir les Lettres de madame du Delïand, de mademoiselle de Lespinasse, les Mémoires de Besenval, de Lauzun, de madame d’Épinay, le Dictionnaire des Étiquettes de madame de Genlis, les Mémoires de Dangeau, d’Horace Walpole.