Fait voir son amour d’une façon nouvelle
L’accusation est d’autant plus spécieuse, qu’il est très-dilïicile de garder un juste milieu ; pour peu qu’une femme ait peu d’esprit, et beaucoup d’orgueil, elle doit bientôt en venir à croire qu’en fait de pudeur on n’en saurait trop faire. C’est ainsi qu’une Anglaise se croit insultée si l’on prononce devant elle le nom de certains vêtements. Une Anglaise se garderait bien, le soir à la campagne, de se laisser voir quittant le salon avec son mari ; et, ce qui est plus grave, elle croit blesser la pudeur si elle montre quelque enjouement devant tout autre que ce mari1. C’est peut-être à cause d’une attention si délicate que les Anglais, gens d’esprit, laissent voir tant d’ennui de leur bonheur domestique. A eux la faute, pourquoi tant d’orgueil 2 ?
En revanche, passant tout à coup de Plymouth à Cadix et Séville, je trouvai qu’en Espagne la chaleur du climat et des passions faisait un peu trop oublier une retenue nécessaire. Je remarquai des caresses fort tendres qu’on se permettait en public, et qui, loin de me sembler touchantes, m’inspiraient un sentiment tout opposé. Rien n’est plus pénible.
Il faut s’attendre à trouver incalculable la force des habitudes inspirées aux femmes sous prétexte de pudeur. Une femme vulgaire, en outrant la pudeur, croit se faire l’égale d’une femme distinguée.
L’empire de la pudeur est tel, qu’une femme tendre arrive à se trahir envers son amant plutôt par des faits que par des paroles.
1. Voir l’admirable peinture de ces mœurs ennuyeuses à la lin de Corinne ; et madame de Staël a flatté le portrait.
2. La Bible et l’aristocratie se vengent cruellement sur les gens qui croient leur devoir tout.
La femme la plus jolie, la plus riche et la plus facile de Bologne, vient de me conter qu’hier soir, un fat français, qui est ici et qui donne une drôle d’idée de sa nation, s’est avisé de se cacher sous son lit. Il voulait apparemment ne pas perdre un nombre infini de déclarations ridicules dont il la poursuit depuis un mois. Mais ce grand homme a manqué de présence d’esprit ; il a bien attendu que madame M. eût congédié sa femme de chambre et se fût mise au lit, mais il n’a pas eu la patience de donner aux gens le temps de s’endormir. Elle s’est jetée à la sonnette, et l’a fait chasser honteusement au milieu des huées et des coups de cinq ou six laquais. « Et s’il eût attendu deux heures ? » lui disais-je. — « J’aurais été bien malheureuse : Qui pourra douter, m’eût-il dit, que je ne sois ici par vos ordres 1 ? »
Au sortir de chez cette jolie femme, je suis allé chez la femme la plus digne d’être aimée que je connaisse. Son extrême délicatesse est, s’il se peut, audessus de sa beauté touchante. Je la trouve seule et lui conte l’histoire de madame M. Nous raisonnons là-dessus : « Ecoutez, me dit-elle, si l’homme qui se permet cette action était aimable auparavant aux yeux de cette femme, on lui pardonnera, et, par la suite on l’aimera. » — J’avoue que je suis resté confondu de cette lumière imprévue jetée sur les profondeurs du cœur humain. Je lui ai répondu au bout d’un silence : — « Mais, quand on aime, a-t-on le courage de se porter aux dernières violences ? »
1 . On me conseille de supprimer ce détail : « Vous me prenez pour une femme bien leste, d'oser conter de telles choses devant moi. »
Il y aurait bien moins de vague dans ce chapitre si une femme l’eût écrit. Tout ce qui tient à la fierté de l’orgueil féminin, à l’habitude de la pudeur et de ses excès, à certaines délicatesses , la plupart dépendant uniquement d 'associations de sensations *, qui ne peuvent pas exister chez les hommes, et souvent délicatesses non fondées dans la nature ; toutes ces choses, dis-je, ne pourraient se trouver ici qu’autant qu’on se serait permis d’écrire sur ouï-dire.
Une femme me disait, dans un moment de franchise philosophique, quelque chose qui revient à ceci :
« Si je sacrifiais jamais ma liberté, l’homme que j’arriverais à préférer apprécierait davantage mes sentiments en voyant combien j’ai toujours été avare même des préférences les plus légères. » C’est en faveur de cet amant, qu’elle ne rencontrera peut-être jamais, que telle femme aimable montre de la froideur à l’homme qui lui parle en ce moment. Voilà la première exagération de la pudeur : celle-ci est respectable ; la seconde vient de l’orgueil des femmes ; la troisième source d’exagération, c’est l’orgueil des maris.
Il me semble que cette possibilité d’amour se présente souvent aux rêveries de la femme même la plus vertueuse, et elles ont raison. Ne pas aimer quand
1. La pudeur est une des sources du goût pour la parure ; par tel ajustement une femme se promet plus ou moins, C’est ce qui fait que la parure est déplacée dans la vieillesse.
Une femme de province, si elle prétend à Paris suivre la mode, se promet d’une manière gauche et qui fait rire. Une provinciale arrivant à Paris doit commencer par se mettre comme si elle avait trente ans.
on a reçu du ciel une âme faite pour l’amour, c’est se priver soi et autrui d’un grand bonheur. C’est comme un oranger qui ne fleurirait pas de peur de faire un péché ; et remarquez qu’une âme faite pour l’amour ne peut goûter avec transport aucun autre bonheur. Elle trouve, dès la seconde fois, dans les prétendus plaisirs du monde, un vide insupportable ; elle croit souvent aimer les beaux-arts et les aspects sublimes de la nature, mais ils ne font que lui promettre et lui exagérer l’amour, s’il est possible, et elle s’aperçoit bientôt qu’ils lui parlent d’un bonheur dont elle a résolu de se priver.
La seule chose que je voie à blâmer dans la pudeur, c’est de conduire à l’habitude de mentir ; c’est le seul avantage que les femmes faciles aient sur les femmes tendres. Une femme facile vous dit : « Mon cher ami, dès que vous me plairez, je vous le dirai, et je serai plus aise que vous, car j’ai beaucoup d’estime pour vous. »
Vive satisfaction de Constance , s’écriant après la victoire de son amant : « Que je suis heureuse de ne m’être donnée à personne depuis huit ans que je suis brouillée avec mon mari ! »
Quelque ridicule que je trouve ce raisonnement, cette joie me semble pleine de fraîcheur.
Il faut absolument que je conte ici de quelle nature étaient les regrets d’une dame de Séville abandonnée par son amant. J’ai besoin qu’on se rappelle qu’en amour tout est signe, et surtout qu’on veuille bien accorder un peu d’indulgence à mon style 1