OBSERVATION CINQUANTE-CINQUIEME
Carie superficielle des os ; ulcère cutané de mauvais aspect — Mort par une maladie aiguë du cerveau ; à V autopsie on ne trouve de trace de tuberculisation dans aucun point de l'économie.
Le 9 août 1833, M. le docteur Lesbazeilles nous fit l'honneur de nous adresser une jeune fille (Eugénie D,..), alors âgée de douze ans et demi, et qui était atteinte d'une affection scrofuleuse, dont l'origine remontait déjà à quatre ans ; elle était caractérisée par plusieurs ulcérations fistuleuses ayant leur siège sur le dos de la main droite et qui , par leur nature , permettaient de soupçonner une carie des os du métacarpe , ce que la sonde, cependant, ne confirmait pas, car elle ne pénétrait pas dans la substance des os et n'annonçait même pas leur dénudation. Il existait en môme temps un ulcère assez considérable, de mauvais aspect et qui était situé au-dessous du coude, à la partie interne et supérieure du bras droit. Cet ulcère s'accompagnait d'un peu de gonflement des parties environnantes et d'une douleur assez prononcée pour gêner l'extension du bras, cependant l'articulation restait parfaitement libre. La suppuration fournie par ces divers ulcères, sans être de mauvaise nature, était cependant séreuse. Tout en outre dénotait chez cette jeune fille une constitution scrofuleuse.
Soit par l'action du temps,, car cette maladie se prolongea pendant plus de deux années, soit par suite du traitement auquel elle fut soumise, mais qu'elle suivit assez inexactement, Eugénie D... guérit, se développa, se régla;
difficilement (1) toutefois et finit enfin par jouir d'une assez bonne santé jusqu'à la fin du mois d'août 1844. Elle paraissait donc se trouver dans les conditions de santé les plus favorables, quand à cette dernière époque, elle fut prise d'une gastrite légère, rapidement compliquée de méningocéphalite et qui l'enievaen peudejours, à l'âge dedans.
Morte le 5 sept. 1844, à trois heures du matin, elle fut ouverte le 6 à neuf heures par M. Charles Legrand, élève externe des hôpitaux, en notre présence, et avec l'assistance de M. le docteur Duhamel.
La main autrefois malade fut examinée avec le plus grand soin. La peau adhérait aux os 4 et 5 du métacarpe, qui avaient été le siège de trois abcès fistuleux, le périoste était détruit aux points d'adhérence et épaissi autour; c'est à peine si, sur ces mômes points, il existait quelques traces d'érosion de la substance osseuse. De cet examen il résulte donc que le périoste avait presque été seul malade. Et cependant cette maladie, que d'après cet examen on doit considérer comme ayant été fort légère, avait évidemment porté une grande perturbation dans la santé générale. Perturbation qu'on ne peut expliquer, qu'en admettant un principe morbide, dont le mal de la main n'était qu'une traduction extérieure.
Ce principe n'était pas celui qui produit la tuberculisation, ainsi que va le démontrer l'autopsie.
Cerveau. — Les os du crâne présentent une épaisseur
(1) Eugénie D.... nous fut en effet ramenée en avril 1836 parfaitement guérie, mais non encore menstruée et tourmentée par une chlorose, qui céda à l'usage des préparations ferrugi-
neuses.
et une dureté remarquables pour l'âge du sujet. — Il y a peu de sérosité épanchée autour du cerveau, dont les circonvolutions sont bien marquées: la dure-mère n'adhère en aucun point. — Il existe un épaississement très-marqué avec injection de X arachnoïde, qui est très-résistante, mais qui n'offre aucune trace de granulations tuberculeuses. — La substance cérébrale est très- consistante, injectée, sablée. — Le cervelet est sain, mais ramolli. — Il n'existe aucun épanchement dans les ventricules.
Poitrine.— Il n'y a point de sérosité dans les plèvres, qui ne présentent aucune adhérence. — Les poumons sont parfaitement sains et ne présentent aucunes traces de tubercules. — Il en est de même pour les ganglions bronchiques.
Abdomen^ — Uépiploon est parfaitement sain ; les glandes du mésentère ne sont ni rouges ni engorgées , enfin il n'y a point de sérosité dans la cavité du péritoine, qui paraît également sain,— -Le/b^ est sain, mais volumineux; la rate est dans l'état normal. L 'estomac, qui renferme du liquide, est injecté, arborisé vers sa grande courbure. — Les premières voies sont dans les conditions les plus parfaites, tandis que le gros intestin offre , dans une étendue de 15 à 18 centimètres, une rougeur et une injection de la muqueuse.
159. On le voit, il n'existait nulle part chez Eugène D*** de traces de tuberculisation. Mais on le voit aussi, la maladie avait débuté par le périoste ; elle était presque restée bornée à cette importante membrane, et, malgré l'apparence de son peu de gravité, elle avait duré plus de six ans , altérant sans doute la santé générale , mais jamais assez pour que la vie eût paru môme un instant compro-
mise ; et cependant se traduisant à l'extérieur par une suppuration séreuse, par des plaies fistuleuses, et, au voisinage de son siège principal, par des ulcères d'un mauvais aspect. Ainsi on trouvait là tous les symptômes les plus caractéristiques des ravages causés par le principe scrofuleux, et l'anatomie pathologique ne venait révéler qu'une lésion légère, qui dans d'autres cas cependant, quand toute la substance de l'os devient malade, acquiert un grand degré de gravité. {Voy% obs. xxv et xxvi— 40= xxvn et xxviii— 41.)
160. Il arrive rarement , très-rarement même que la pé-^ riostite suive une marche différente de celle qu'elle a affectée chez Eugénie D*** (Voyez l'observation précédente) et qui est sa manière d'être la plus habituelle. Elle peut cependant, tout en reconnaissant la même cause, tout en conservant sa nature spéciale, se montrer sous la forme aiguë; elle offre alors un exemple de scrofule aigu, qu'on peut considérer pour ainsi dire comme le pendant du tubercule aigu, dont nous parlerons bientôt et dont nous pouvons dire à l'avance que c'est une maladie bien plus commune que la périostite aiguë ; ce dont il est facile de se rendre compte par deux raisons péremptoires. La première c'est que le nombre des tuberculeux l'emporte de beaucoup sur celui des scrofuleux; et en second lieu, dans le sang de ces derniers , ainsi que nous le verrons bientôt , on trouve une diminution marquée de la fibrine, qu'on peut considérer comme l'élément inflammatoire.
Cinquante-sixième observation.
Pèriostite aiguë chez un enfant , issu d'un père scrofuleu%\
Voici ce qui nous fut écrit (le 15 août 1846) par M. le docteur Guersant (1) qui avait soigné le fils de M. P***, mort après 22 jours de maladie. « Le pauvre enfant de M. P*** a succombé à une maladie fort rare chez les adultes, et qui heureusement n'est pas très-commune chez les enfants, bien sains et jouissant d'une bonne santé. On la rencontre plus souvent chez eux à la suite de la variole et de la scarlatine , c'est la pèriostite aiguë ! Elle s'est terminée chez cet enfant par une résorption purulente et par le développement de cinq à six abcès. Cet enfant paraissait jouir d'une très-bonne santé, quand il a été tout à coup pris de cette pèriostite, qui a envahi le tiers supérieur du membre (cuisse gauche). Je regrette beaucoup que l'autopsie n'ait point été faite , pour constater s'il n'y avait pas d'abcès métastatiques dans le poumon, ce que je fus porté à croire, d'après la fréquence de la respiration dans les derniers jours de la maladie. »
Recherchons maintenant chez qui, dans quelles conditions s'est développée cette maladie qui est le type aigu d'un mal que nous croyons très-fréquent, mais alors sous la forme chronique, chez les enfants scrofuleux. Cet enfant,
(1) Guersant (Louis Benoit) vient de mourir (23 mai 1848). à l'âge de 7i ans. Qu'il me soit permis de lui payer un faible tribut de reconnaissance, puisque c'est sur son rapport que j'ai obtenu de l'Académie de médecine la mention honorable, qui donne à ce travail une valeur, que je n'aurais jamais songé à lui attribuer, s'il n'avait point obtenu cette distinction.
qui avait 8 ans quand il est mort, était venu au monde fort et bien portant, et il avait constamment joui d'une bonne santé, jusqu'à l'époque de la maladie qui Ta enlevé si rapidement. Jl était issu d'un père, qui quoique âgé de plus de 60 ans est encore plein de force et de vigueur, mais qui est atteint d'une carie de l'os maxillaire inférieur ; carie qui s'est manifestée au dehors par un ulcère fistuleux , situé sur la branche latérale gauche de l'os maxillaire inférieur, à son point de jonction avec le corps de l'os, donc à sa partie presqu'antérieure. La situation, la forme, l'aspect de cet ulcère , ses bords frangés , perpendiculaires, tout atteste la communication avec un point carié de l'os sur lequel il s'est développé.
Cette manière d'établir l'étiologie de la maladie, qui a fait succomber le jeune P***, se trouve confirmée par le fait de la mort d'un autre enfant, mort qui a eu lieu il y a neuf ans. Ce fils a succombé à l'âge de 16 ans, dans un état de décomposition scrofuleuse complète.