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Comme nous disons un sac à vin

dans' ses drames historiques d'une vie immortelle, et je les connaissais, grâce à lui, dès ma plus tendre jeunesse. Mais, en Angleterre, ce n'est pas seulement rtiomme instruit qui connaît ces drames; il n'est pas un homme du peuple qui les ignore^ pas mpeme le gros beefeater * qui, avec son habit rouge et sa figure idem, vous sert de cicérone à la Tour de Londres. Derrière la porte du milieu, il vous montre le cachot où Richard fit assassiner les jeunes princes ses neveux, et il vous renvoie à Shakspeare^ qui a décrit en détail cette cruelle histoire.

Le marguillier qui vous guide dans l'abbaye de Westminster ne fait aussi que vous parler de Shakspeare, dans les tragédies duquel tous ces rois et ces reines morts dont les portraits de pierre sont couchés sur leurs sarcophages et qu'on vous montre pour un schelling six pence, jouent des rôles si terriblés ou si lamentables. Lui-même — c'est-à-dire la statue du grand poëte— il est là en grandeur naturelie ; haut de taille, la tête pensive et tenant à la main un rouleau de parchemin... Peut-être que sur

1. « Mangeur de bœuf,» sobriquet donné, en Angleterre, aux : gardes du roi ou de la reine.

ce rouleau sont écrits des mots magiques,et que, lorsqu'à minuit il remue ses lèvres blanches et évoque les morts qui reposent là dans les tombeaux, on voit se lever, avec leurs armures rouillées et leurs vieux costumes de cour, les chevaliers de la Rose blanche et de la Rose rouge; les dames aussi quittent en soupirant leur funèbre couche, et Ton entend se mêler au cliquetis des armes des éclats ds rire et des imprécations... absolument comme à Drury-Lane, où j*ai vu jouer si souvent les drames historiques de Shakspeare, et où Kean me renouait si profondément, lorsque, courant sur la scène, il s'écriait avec désespoir :

a A horse, a horse, my kingdom for a horsel » Il me faudrait copier^d'un bout à l'autre le Guide à Londres si je voulais citer tous les endroits qui me rappelèrent Shakspeare. C'est au parlement que ce souvenir me frappa le plus. Non point parce que le Parlement siège à ce Westminster-Hall dont il est si souvent question dans les drames de Shakspeare, mais parce que, tandis que j'assistais aux débats, il y fut plusieurs fois parlé de lui, et qu'on cita ses vers, non pour leur valeur poétique, mais pour leur importance historique. Je remarquai

avec étonnement qu'en Angleterre Shakspeare n'est pas seulement célèbre comme poëte, mais qu'il est estimé comme historien par les plus hautes autorités de rÉtat, par le Parlement.

Gela m'amène à faire remarquer qu'il est injuste de demander aux drames, historiques de Shakspeare ce que ne peut donner qu'un dramaturge dont la poésie et son vêtement artistique sont le but suprême. La mission de Shakspeare n'était pas seulement la poésie, c'était aussi l'histoire; il ne lui était pas loisible de modeler à sa fantaisie la matière donnée; il ne pouvait pas façonner selon son caprice les événements et les caractères; pas plus que l'unité de temps et de lieu, il ne pouvait observer l'unité d'intérêt en concentrant cet intérêt sur une seule personne et un fait unique. Pourtant, dans ces drames historiques, la poésie coule plus riche, plus puissante et plus douce que dans les tragédies de ces poètes qui, inventant eux-mêmes leur sujet ou le remaniant à leur gré, atteignent à la plus rigoureuse symétrie de la forme, et, dans l'art proprement dit, surtout dans l'enchaînement des scènes, surpassent le pauvre Shakspeare.

Disons-le donc, le grand Anglais n'est pas seu-

DR L*ANGLETERRE t\

lement un poète, c'est aussi un historien; il manie non-seulement le poignard de Melpomene, mais encore le burin plus acéré de Clio. Sous ce rapport, il ressemble aux historiens primitifs, qui ne faisaient aucune différence entre la poésie et Thistoire, et qui, au lieu de donner une simple nomenclature de faits, un herbier poudreux des événements, glorifiaient la vérité par leurs chants, et dans ces chants ne faisaient entendre que la voix de la vérité. Ce dont on parle tant aujourd'hui sous le nom d'objectivité n'est rien qu'un sec mensonge . Il n'est pas possible de peindre le passé sans lui prêter la teinte de nos propres sentiments. Le prétendu historien objectif, s' adressant toujours à ses contemporains, écrit involontairement dans l'esprit de son propre temps, et cet esprit du temps se reconnaît dans ses œuvres, de même que les lettres nous révèlent le caractère et de celui qui les a écrites et de celui qui les a reçues. Cette soi-disant objectivité qui, se faisant gloire de son manque de vie, trône sur le calvaire des faits^ doit être par cela seul rejetée comme fausse; car la vérité historique exige non-seulement la relation exacte du fait, mais encore certains aperçus touchant l'im-

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pression que ce fait a produite sur les contemporains. Or, c'est là le point le plus difficile, attendu qu'il faut pour cela plus qu'une simple connaissance des faits; il faut cette puissance d'intuition du poëte à qui, comme dit Shakspeare, a la nature et le corps des temps évanouis » sont devenus visibles. Et à lui ce n'étaient pas seulement les événements de son histoire nationale qui lui étaient visibles: il voyait également ceux dont nous instruisent les annales de l'antiquité; c'est ce que nous\remarquons avec étonnement dans les drames où il peint des couleurs les plus vraies l'ancien monde romain près de succomber. Il a sondé les reins (Jes héros de l'antiquité aussi bien que ceux des chevaliers du moyen âge; il leur a ordonné de lui découvrir le fond de leur âme. Et toujours il a su élever la vérité jusqu'à la poésie; il n'est pas jusqu*à ces Romains insensibles, ce peuple dur et froid de la prose, ce mélange de brigandage grossier et d'avocasserie subtile, cette soldatesque casuistique, qu'il n'ait su entourer d'une auréole poétique. Mais, pour ses drames romains, comme pour les autres, Shakspèare doit s'entendre reprocher son manque de forme; et même un écrivain de talent, Dietrich

Gabbii*, les a appelés des(( chroniques poétiquement embellies » où manque un point central, où l'on ne sait ni qui est le personnage principal ni qui est le personnage accessoire ; où, bien qu'on renonce à l'unité de temps et de lieu, on ne trouve pas même Tunité d'intérêt. Étrange erreur des critiques les plus pénétrants; pas plus l'unité d'intérêt que celle de temps et de lieu ne mangue à notre grand poète; seulement, il s'en fait une idée un peu plus étendue que nous. Le théâtre de ses drames est la terre, c'est là son unité de lieu; l'éternité est la période pendant laquelle se passe l'action de ses pièces, voilà son unité de temps; et il proportionne a ces deux unités le héros de ses drames qui y rayonne comme point central et représente l'unité d'intérêt... Ce héros, c'est l'humanité, héros qui meurt sans cesse et sans cesse ressuscite, qui éprouve sans cesse l'amour et la haine, et pourtant aime plus encore qu'il ne hait; qui aujourd'hui rampe comme un ver et demain s'élève comme l'aigle au plus haut des cieux; qui, digne aujourd'hui d'une marotte et de-

I. Un ami de jeunesse de Heine. Vcir la noie à la page 2 50 de la Correspondimce inédite de Henri Heine, tom. H. (Paris, Michel Lcvy, 1867.)

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main d'un laurier, mérite plus souvent encore l'une et l'autre à la fois; c'est ce grand nain, ce petit géant, ce dieu préparé selpn la formule homœopafhique, en qui la divinité, bien qu'à une très-haute dilution existe cependant toujours. Ah ! par modestie, par pudeur, ne parlons pas trop de l'héroïsme de ce héros!

La même fidélité, la même vérité qu'on trouve dans Shakspeare, relativement à l'histoire, on l'y trouve également par rapport à la nature. On a coutume de dire qu'il lui présente le miroir. Cette manière de s'exprimer est mauvaise, car elle donne une idée fausse des rapports du poëte avec la nature. Ce n'est pas la nature qui se réfléchit dans l'esprit du poëte, c'est une image qui, semblable à celle du miroir le plus fidèle, est innée dans son esprit; il apporte, pour ainsi dire, le monde avec lui en venant au monde, et, lorsque, sortant des rêves de l'enfance, il arrive à avoir conscience de lui-même, il saisit aussitôt dans tout son enchaînement chaque partie du monde phénoménal extérieur, car il porte dans son esprit une image exacte de tout; il connaît les raisons dernières de lous les phénomènes qui paraissent énigmatiques à un es-

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prit ordinaire, et qui échappent ou ne se découvrent qu'avec peine lorsqu'on emploie les moyens ordinaires d'investigation. De même que le mathématicien, quand on lui donne un fragment de cercle, peut immédiatement rétablir le cercle entier et en trouver le centre, de même, quand le moindre fragment du monde phénoménal est présenté du dehors à l'intuition du poète, tout l'enchaînement universel de ce fragment se révèle aussitôt à lui; il connaît, pour ainsi dire, la circonférence et le centre de toutes chT)ses, il les conçoit dans leur plus grande compréhension et leur centre le plus profond.

Mais il faut toujours qu'un fragment du monde phénoménal soit présenté du dehors au poëte pour que cette merveilleuse opération par laquelle il complète le monde puisse se faire en lui. Cette perception d'un fragment du monde a lieu par les sens ; elle est, en quelque sorte, Tévénement extérieur d'où dépendent les révélations internes auxquelles nous devons les œuvres d'art du poëte. Plus les œuvres sont grandes, plus nous sommes curieux de connaître les événements extérieurs qui en ont été la première cause déterminante. Nous recherchons volontiers des renseignements sur les condi -

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lions réelles de la vie de l'auteur. Cette curiosité est d'autant plus folle, que, comme cela ressort déjà de ce qui a été dit plus haut, la grandeur des événements extérieurs n'est nullement en rapport avec la grandeur des créations qu'ils ont provoquées. Ces événements peuvent être très-petits, très-insignifiants, et ils le sont d'ordinaire comme l'est en général la vie extérieure des poètes. On pourrait dire pis encore de leur vie, mais je ne le veux pas. Les poètes se présentent au monde dans l'éclat de leurs œuvres, et c'est surtout lorsqu'on les voit de loin qu'on est ébloui par les rayons. Oh I ne les observons jamais de trop près! Ils sont comme ces charmantes lumières qui, par les beaux soirs d'été, brillent d'un si vif éclat sur les gazons et le feuillage, qu'on les prendrait pour les étoiles de la terre... On croirait que ce sont des diamants et des émeraudes, de précieux joyaux que les enfants d'un roi, jouant dans le jardin, ont suspendus aux haies et y ont oubliés... On les prendrait pour des gouttes ignées du soleil qui, perdues dans les hautes herbes, se, reposent à la fraîcheur de la nuit jusqu'à ce que, le malin revenu, l'astre de flamme les fasse remonter jusqu'à lui... Hélas! ne cherchez pas de jour la trace

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de ces étoiles, de ces diamants, de ces gouttes de soleil! Vous ne trouvez plus à leur place qu'un pauvre petit ver d'une laide couleur qui rampe mi-, sérablement le long du chemin, dont l'aspect vous dégoûte et que cependant, par une étrange pitié, votre pied ne veut pas écraser.

Quelle a été la vie privée de Shakspeare ? Malgré toutes les recherches faites à cet égard, on n'a presque rien pu découvrir, et c'est un bonheur. Il ne s'est conservé que quelques sottes traditions sur la jeunesse et la vie du poète. Selon les uns, il aurait abattu les bœufs chez son père, qui était boucher...; ces bœufs étaient peut-être les ancêtres de ces commentateurs anglais qui, probablement par rancune, lui reprochent partout son ignorance et .ses fautes contre l'art. Selon d'autres, il aurait été marchand de laine et aurait fait de mauvaises affaires. . . Le pauvre diable ! il s'imaginait sans douté qu'en se faisant marchand de laine, il finirait quelque jour par s'asseoir sur la laine. Je ne crois rien de toute cette histoire : beaucoup de bruit et peu de laine* . Je suis plus porté à croire que notre poëte

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