RÉPONSE AH. ALPHONSE KABR
(Guêpes de septembre 1850.)
Au moment de mettre sous presse cette deuxième édition, je n*ai pas encore reçu de M. Alphonse Karr Tautorisation de reproduire ici Taiticle des Guépp auquel ma lettre répond.
Mais on en comprendra bien le sens par ma réponse même, et M. A. Karr qui, dans le numéro suivant des Guêpes^ est revenu sur ce sujet, n'a pas réclamé contre l'exactitude de mon analyse.
Paris, 23 octobre 1850.
Monsieur,
Vous m'accusez àc plaider :\q sais forcé de vous renvoyer celle incriminalion grave.
J'ai parlé du règne du carabinier royal, de 1815 à 1848, pour expliquer les implacables antipalbios que le régime piémontais a semées en Savoie et qui y fleurissent à présent. Vous déplacez les textes et les dates, et par là \ous changez le sens. — C'est ce que j'appelle plaider.
Je réclame uniquement pour Texaclitude. Car je ne regarde pas comme sérieux le régime constitutionnel établi, depuis lors, en Savoie. Et, je vous le demande à vous-même, ce qui s'est fait et se fait envers le Courrier des Alpes, le
Bon Sens, d'Annecy, l'Avenir^ de Niée, sont-ce les libertés dont vous dites que jouit la Savoie? Ces procédés ne sont-ils pas pires, n'étant pas francs, que ce que vous blâmez ailleurs?
Vous plaides encore, permettez-moi de vous le dire, quand vous imputez à Tétat de guerre les rigueurs de ce régime. Qu'est-ce que la guerre a eu à faire en Savoie? Et, aujourd'hui surtout, est-ce là une raison ou un prétexte?— D'ailleurs, a-t-on agi autrement, il y a six ans, en pleine paix, envers M. Jules Yiard, qui vous racontait l'autre jour, dans V Opinion nationale ^ comment alors son journal, malgré les libertés et le Statut ^ fut supprimé; comment lui-même fut expulsé avec sa femme et ses enfants?
«( Le parlement piémontais, dites-vous, a voté ces lois exceptionnelles, » •— Mais fussent-elles nécessaires au Piémont, il est bien clair qu'elles devaient être à la fois odieuses et inutiles à la Savoie. Et, cependant, ne les voulant pas, qu'importait le vote négatif de sa vingtaine de voix contre les deux cents et tant de votes du Piémont?
Veuillez remarquer ici, monsieur, combien ces barrières, ces discordances, ces oppositions, créées par la nature des choses, sont moins vaines, dans le fait pratique, que vous n'avez l'air de le croire. — De ce que la Savoie n'est pas Ilalienne mais Française; de ce qu'elle est séparée par la langue, par les mœurs, par des obstacles matériels du pays qui prétend la régir, il s'ensuit que toute loi com^ mune, fût-elle même excellente en soi, devient vaine, — au moins. Supposez le représentatif piémontais aussi parfa't que possible, vous savez d'avance que la majorité piémontaise et italienne exploitera la minorité savoisienne ; vous savez que la Savoie sera mal administrée, qu'elle se plaindra et qu'on ne l'écoutera pas. Gela est certain comme il est sûr que 22 n'égalent pas 200.
Et je vous défie de penser que, dans une chambre française quelconque, un député du Mont-Blanc, s'il parle avec bon sens et talent, n'aura pas autant d'influence sur le vote qu'un député de la Seine.
Parce que la famille qui règne en Piémont s'appelle la maison de Savoie^ cela fera-t-il que les députés lombards et piémontais entendront le français? ou que les députés de Savoie sachent parler italien? Singulier par/em^nf, où l'on parle sans se comprendre I
Les arguments de sentiment ont leur valeur : mais il ne faut ni l'exagérer ni la déplacer, car alors ils se tournent contre la thèse.
Le nom de maison de Savoie serait-il un titre de souveraineté étemelle, même après que cette famille aurait régné pendant des siècles à Pékin ou au Japon? ou bien si elle acceptait, dès à présent, ailleurs, des équivalents décuples? Ce serait pourtant toujours la maison de Savoie, comme elle l'était naguère lorsqu'elle régnait à Gagliari et que ces provinces se nommaient les départe* ments du Mont-Blanc, dj Léman, des Alpes-Maritimes.
Sur ce principe superlatif de légitimité, superlatif inconnu jasqu'ici, nous pourrions, un de ces jours, voir quelque descendant du Connétable venir chasser tous les propriétaires de la vallée de Montmorency.
Autre argument de sentiment : le roi de. Sardaigne est brave sur le champ de
bstâtlle : soit. Il est brate comme un zouave, on ne peut rien dire de plaé fort. •— Altes-voiis troutor M un titre de souveraineté pour chacun des soldats des trois régimenls de zouaves? Mais une souveraineté, ce ne serait pas asset. Je vous avertis qu'elle doit éire de ce côté des Alpes, car vous la donneriez double et triple au delà, à Modène, à Parme, à Plaisancci à FlorencCi etc», la justice ne serait pas satisfaite, au moins suivant votre raisonnement.
De ce que le roi est brave et de ce que sa maison s'appelle de Savoie , résulte* t*il que la Savoie n'ait pas été cruellement opprim(^e sous Charles-Albert et sous ses prédécesseurs T Que ces princes n'aient pas fait longtemps peser sur la Savoie l'influence autrichienne dans ce qu'elle avait de plus illibéral et de plus antifrançais? S'ensuit-il qu'il n'en soit pas résulté une averaion populaire^ profonde, universelle ? S'ensuit-il que la Savoie n'ait pas été déplorablement admi« nistrée?
Cela surtout rcnd-it vraisemblable une meilleure administration pour l'avenir, quand les intérêts italiens du Piémont, s' agrandissant dc'mesurément, vont de plus en plus absorber l'attention des hommes d'Ëtat exceptionnels que sa bonne fortune lui a fait nsflire si à propos ?
Vous niez, mens eur, que la Savoie soîl pour le Piémont une province conquise. Ah ! vous n'avez pas vu ce lendemain de 1815 ; vous n'en parleriez pas si légèrement I La Savoie, en 1815, a été doublement conquise : elle l'a été sur la France, sans doute, mais encore plus sur elle-même ; car jamais peuple ne se donna avec plus d* enthousiasme et d'unanimité, comme le prouvent clairement les votes de 1792.
Vous niez qu'aujourd'hui la Savoie veuille se donner. Avouez pourtant que les précédents prêtent à cela une grande vraisemblance. Je crois connaître bien ce pays, et je suis convaincu que le vote de 1859 serait plus unanime encore que celui de 1792.
Qui dira lequel de nous deux se trompe ?
Le scrutin.
Celui qui s'en défie et le repousse prononce contre lui-même. « Mais de quel droit la Savoie réclamerait-elle cette épreuve? » De quel droit Vavez-vous imposée par vos dictateurs à Florence, à Parme, à Modène^ à Bologne?
L'insurrection?
Exigeriez-vous donc que la France envoyât des commissaires insurrection* nels à Ghambéry? Et quel est l'homme de bon sens et l'honnête homme qui demandera qu'on use des balles de fusil là où on peut agir par des boules do scrutin ?
« Mais les promesses de désintéressement de la France ne lui permettent pas de prendre la Savoie 1 s
De la prendre, non. Mais de Taccepter si elle veut être Française^ pourquoi pas? Or, la Savoie montrerait clairement qu'elle ne veut pas rester Sarde, si on ne la comprimait pas tout la terreur. Terreur, J'en conviens^ proportionnée à
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ce petit pays^ mais qui suffit bien pour empocher le8 libres manifestafietis populaires.
A quoi, enfin, la France s'est-elle engagée?
Publiquement à laisser lllalie à elle-même, à n'y pets substituer un maître à un autre.
Confidenliellemeut, sans doute, à donner la Lombardie au Piémont. C'était, certes, déjà beaucoup que de procurer au Piémont cet agrandissement sans s'assurer les passages des Alpes. Jamais, à aucune époque, et l'histoire diplomatique le prouve, jamais la France n'aurait consenti à un pareil accroissement de forces voisines, si souvent ennemies, sans prendre ses sûretés en Savoie et dans lo comté de Nice.
Mais si le Piémont s'agrandit au delà de ce que la France a prévu et voulu; s'il le fait sous l'inspiration et la protection de nos plus constants ennemis; si, de concert avec eux, il ne recule pas, pour gagner une province déplus, à nous créer avec la papauté une difticullé dangereuse à tous les points de vue; s'il devient un élément important, fondamental des coalitions futures contre la France, comment serions-nous engagés pour des hypothèses non consenties et si périlleuses?
Parce que la France a fait une générosité héroïque, serait-elle donc obligée à commettre une monstrueuse sottise?
Quoi 1 l'Angleterre gronde, arme et envoie ses flottes, parce que» pour châtier les brigands marocains, l'Espagne peut avoir à s'établir en face de Gibraltar : Cela, dit-elle, rompt l'équilibre des forces! — Le canal de Suez aussi romprait l'équilibre des intérêts, et l'Angleterre signiûe au monde civilisé qu'il ait à s'en passer (
Et l'équilibre ne sera pas rompu contre nous si les coalitions futures ont des facilités toutes préparées pour s'établir, du premier jour de la guerre, en Provence et en Dauphiné? si la coalition (anglaise, je suppose), s' appuyant sur le Piémont, puissance égale désormais à la Prusse, trouve un port tout prêt à Villefranche (et bien autrement utile que Trieste), pour les débarquements qui nous prendraient à revers, à deux pas de Toulon et de Marseille, quand nous serions absorbés peut-être sur le Rhin?
« L'Europe, dites-vous, se plaindra ! »
— Oui, sans doute, si beaucoup de Français l'y encouragent comme vous le faites !
a C'est exposer à une dangereuse discussion le principe nouveau du vœu des nationalités. »
— Pourquoi cette discussion serait-elle plus dangerejse à propos delà Savr" que sur Parme, Modène, Bologne ? Si ce principe doit échouer quelque partj j'aime mieux, je l'avoue, que ce soit pour Bologne que pour la Savoie. Et il y aurait plus de raison; car, après tout, le pape est un souverain italien, régnant sur des Italiens, et les Savoisiens sont une population française soumise à un gouvernement italien*
Vous laissez entendre que ce seraient les Ualienseax-m/^mes qui réclameraient contre ce principe 1 Nous aurions là un spectacle curieux 1
Lisez donc le m ^morandum sarde et les immenses déclarations des dictateurs sarJes à Bologne, Parme, etc., etc.
Au lieu de tous ces noms de pays italiens, dont on veut démontrer Tannexion comme nécessaire et légitime, écrivez partout la Savoie. Vous verrez s'il est aucun des raisonnements empruntés à la topographie, aux mœurs, aux intérêts commerciaux qui ne plaide pas, avec une force centuple, pour l'adjonction de la Savoî'3 à la France. Et ici^ il y a de plus la différence de langue d'une race à l'autre et le décret de Dieu : les Alpes I
Quoi ! vous aussi, mo.isieur, vous daignez copier ces palimpsestes, vieux de quarante a':s, retrouvés dans les décombres de l'ancien Constitutionnel! Vous argumentez aussi de parti clérical, de journaux cléricaux ! ' Sérieusement, \oulez-vous que les prêtres deviennent enfin citoyens? Accordez-leur le droit commun des citoyens. Et surtout n'imilons pas le SieclCf qui paraît croire que le progrès des idées libérales exige absolument et préalablement la ruine tôt le du calholicisme. Laissons-le s'asseoir sur le bord du fleuve et attendre, pour le traverser, qu'il ait cessé de couler. Ne donnons pas volontairement à la cause du progrès tant d'ennemis dangereux; — et j'ajoute tant d'amis plus dangereux encore.
Et enfin, agissons, en lout, sur ce principe infaillible : que l'équité est la plus profonde des politiques, soit à l'égard des peuples, soit vis-à-vis des corporations et des castes.
le suis, monsieur, votre très-humble et très obéissant seriri'cur.
ANSELME PETETIN.
Paiis. — Imp. de la Librairie Nouvelle, A. Boarailliat, IÇ, rue Breda.
Paris. — Imprimme d<' 1» Librairie \ouvelIo, \. Rotirdîtlint, 15. rii« Breda.
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