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Discours préliminaire des Éléments de musique

instruments. Le clairon, la trompette, le cor, animent à la chasse, au combat, ceux dont nous nous sommes fait des compagnons et des auxiliaires. Le rhythme surtout exerce sur eux une influence puissante, comme nous l'avons remarqué ailleurs. Il les excite à une marche soutenue, mesurée, et en diminue la fatigue. Il est clair que tous ces effets dépendent immédiatement de causes spéciales, correspondantes à la nature vivante, et dont les lois, dès lors, ne sont pas exprimables en nombres. Peut-on concevoir qu'une sensation, essentiellement indivisible , soit en aucun sens représentée par une formule numérique? Une sensation, qu'est-ce, si ce n'est une certaine modification, un certain état de l'être radical ayant conscience de soi, de la substance rigoureusement une ? Voilà donc la musique des corps inorganisés, qui, par l'adjonction d'un nouvel élément, de l'élément physiologique, prend un caractère également nouveau, et, s' élevant dans une sphère plus haute, passe sous l'empire de lois d'un autre ordre, des lois supérieures de ce qui vit et sent.

Elle s'élève encore pour devenir la musique propre de l'homme, expression de sa nature complète, sous le triple point de vue physique, physiologique et moral; et conséquemment les lois de ces trois ordres s'y combinent, comme elles se

combinent dans l'homme même, et suivant le même mode de subordination.

Point d'art musical sans une base première, appelée échelle ou tonalité , et par ce mot qui reçoit différentes acceptions dans la langue peu fixée de la musique, nous entendons ici uniquement un système qui représente, en partant d'un son primitif, la génération progressive des sons dérivés, selon les lois physiques et physiologiques qui déterminent entre eux des rapports ou des intervalles invariables. Existe-t-il un pareil système dans un sens général et mathématiquement rigoureux? x\u point de vue de la pensée philosophique, il y a lieu de le croire, l'unité de la Création impliquant l'unité de ses lois et de ses manifestations diverses. Mais, foible partie que nous sommes de ce grand tout, ces lois se modifient à notre égard, suivant nos relations particulières avec l'ensemble des choses, dont nous n'avons ni le sentiment, ni la vision parfaite. Ainsi, quant à nous, tout système de sons étant nécessairement partiel , incomplet , aucun ne sauroit offrir cette sorte de rigueur qui correspond à la vérité absolue et universelle. Chacun a ses inconvénients, aussi bien que ses avantages. On comprend donc comment la tonalité fondamentale a varié chez les différents peuples, et y varie encore de nos jours. Le système musical des Grecs, imités

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depuis en cela par les Arabes et d'autres Orientaux, se composoit radicalement de quatre sons consécutifs liés entre eux suivant un certain ordre d'intervalles déterminés par leur théorie, qui admettoit des quarts de ton. Notre système, à nous, les rejette. Au lieu du tétracorde des Grecs, il a pour base une série de sept sons S qui forment ce qu'on a nommé l'échelle', ou la gamme diatonique-. Quoique de

1. La septième note n'a reçu que fort tard le nom qu'elle porte aujourd'hui. Une lettre lui est assignée dans la notation grégorienne, et Gui d'Arezzo, qui se prononce de la manière la plus formelle pour le système des octaves, ne songea certainement jamais à la retrancher de l'échelle diatonique. Mais, comme il se servoit, pour exercer les enfants, de la mélodie de l'hymne Ut queant Iaxis, où l'intonation s'élève d'un ton sur la première syllabe de chaque vers, on s'habitua à désigner par ut, ré, mi, etc., les notes de la gamme, de sorte que la septième qui rnanquoit dans ce développement harmonique de l'hymne manqua ainsi de nom propre, quoiqu'elle appartînt à l'échelle et qu'on eût trouvé un autre moyen de la désigner. 11 advint de là cependant que quelque successeur ou commentateur de Gui d'Arezzo, s'en tenant, par respect pour les six syllabes, aux notes qui empruntoient d'elles leur nom, imagina l'absurde système de l'iiexacorde, si embrouillé à cause de son cortège de nwances. L'hexacorde n'a jamais été qu'une ridicule anomalie; il n'eut sur l'Art, qu'il auroit plongé dans une barbarie profonde, aucune influence durable, et c'est pourquoi nous n'avons pas cru devoir en parler dans le texte.

2. Bien que notre gamme diatonique ne contienne que sept sons de, nature différente, le dernier appelle irrésistiblement un son com])lénientaiit', qui est l'octave de la tonique. Tant qu'il n'a point été perçu, l'oreille reste en suspens et comme en souiïraiice, faute d'un point de repos. Cela tient à ce que, dans le développement de cette série naturelle des sons dérivés, jusqu'à ce que la tonique ou le son générateur ne reparoisse, il est certain pour l'oreille que

très -grandes imperfections, que l'habitude nous dissimule, soient inhérentes à ce système relativement modernevrien jusqu'ici ne fait prévoir qu'on doive ultérieurement y en substituer un nouveau, qui d'ailleurs, quel qu'il fût, auroit aussi ses imperfections propres.

La tonalité une fois établie, l'art musical embrasse quatre choses : le rhythme, la mesure, le mouvement, l'expression.

Le rhythme a sa racine dans les lois premières du mouvement, car tout mouvement déterminé, ayant pour cause une force également déterminée, ne sauroit être conçu dans sa continuité indéfinie que comme le résultat d'une suite d'actions proportionnées chacune à l'intensité invariable de la force qui l'engendre, et renouvelées dès lors en des espaces de temps rigoureusement égaux. Ainsi donc tout mouv.ement déterminé indéfiniment continu implique trois conditions nécessaires : une pério-

la progression ait atteint son terme, ou que la fécondité, pour ainsi dire, du son générateur soit épuisée. Les sons en quelque sorte latents qu'il contenoit et que successivement il a produits au dehors se recomposent en lui, comme les couleurs du prisme se recomposent dans la lumière blanche où elles subsistent latentes aussi. La variété vient se résoudre dans l'unité première et dernière. Sous ce point de vue, la gamme diatonique comprendroit huit sons, au lieu de sept; et alors elle se composeroit de deux tétracordes semblables, ce qui rapprocheroit , à quelques égards , notre tonalité de la tonalité des Grecs.

dicité réelle ; la décomposition du mouvement total, dans ses rapports avec l'unité fixe de la force qui l'engendre, en une série de mouvements partiels accomplis dans une durée égale et décomposables eux-mêmes en parties aliquotes de cette durée et de la force génératrice ; enfin, deux temps, l'un fort, l'autre foible dans chacun de ces mouvements partiels, qui, puisqu'ils commencent et finissent, se composent dès lors d'une période croissante et d'une période décroissante. Or, ces trois conditions de périodicité, de décomposition du mouvement en partie correspondantes à son unité fondamentale, et décomposables elles-mêmes en aliquotes de cette unité; dans chacune de ces parties deux temps, l'un fort, l'autre foible : ces trois conditions, disons-nous, constituent l'essence du rhythme. Tous les mouvements de la nature, et spécialement les mouvements des astres dans leurs orbites si réguliers, sont, comme le pensoient les anciens, réellement rhythmés. Mais, à cause des étroites limites de nos facultés pendant la vie présente, si notre esprit conçoit l'existence de ces rhythmés merveilleux qui font de la Création comme une vaste harmonies ils échappent a notre perception :

1. On sait que Kepler fut conduit à la découverte des grandes lois qui portent son nom par dns ronsidi'rations tinS3s do l'ordre d'idées que nous indiquons ici.

et la raison en est encore qu'à notre égard , au moins, le rhytbme implique le son, parce qu'il n'est perçu et apprécié qu'au moyen du son.

Considéré dans ses rapports avec l'art musical, le son est complexe; on y doit distinguer deux choses, le timbre qui exprime la forme intime et permanente dont il est le retentissement, et le rhythme qui exprime, non cette forme, mais celle du mouvement. De là vient que le timbre n'implique essentiellement qu'un son correspondant à la forme intime essentiellement une, tandis que le rhythme, au contraire, implique plusieurs sons consécutifs, parce que la forme du mouvement total n'est déterminée que par une série de mouvements partiels, liés entre eux suivant une loi constante qu'ils manifestent sensiblement.

Le rhythme peut avoir deux origines diverses, selon qu'il procède par une progression numérique de termes pairs ou impairs, d'où le rhythme binaire et le rhythme ternaire. Ces deux genres de rhythmes renferment tous les rhythmes possibles. Ils ne se résolvent jamais l'un dans l'autre, mais ils peuvent se mêler et se combiner d'une multitude de manières, au gré de l'artiste, suivant la nature des impressions qu'il a pour but de produire. On découvre ici l'un des liens qui unissent la poésie à la musique; car l'harmonie du vers, sa cadence.

dépend d'un rhythme qui, pour le fond, ne diffère point du rhythme musical; et le simple langage parlé, principalement lorsqu'il se passionne, en offre encore des traces profondes.

Le mouvement, au sein de l'univers, étant la manifestation de la vie, le rhythme ou la forme du mouvement exprime les modifications des êtres vivants, leur état interne, tel qu'il résulte de l'ensemble des causes qui agissent sur eux et sur lesquelles ils réagissent. En rapport naturel avec certaines conditions physiologiques, il tend à son tour à réaliser ces conditions en ceux dont il affecte les organes, et conséquemment à modifier, suivant son caractère spécial, leur sensibilité. De tous les sentiments que peut éprouver l'homme, il n'en est pas un qui n'ait son rhythme propre, et le rhythme seul commence déjà à les réveiller en lui. C'est au rhythme que la musique doit, en grande partie, sa puissance. Privée du rhythme, ellen'existeroit pas: elle ressembleroit à une langue où les mots, se succédant sans être enchaînés par une loi qui les lie entre eux et les ramène à l'unité, ne formeroient dès lors aucun sens.

La mesure marque les relations du rhythme avec le temps. 11 la renferme donc essentiellement dans sa notion, non pas toutefois selon l'absolue rigueur de la règle à laquelle la soumet notre système

musical, où cette règle sévère ne s'est introduite qu'assez tard et progressivement. Quoique mesurée d'une certaine manière, la musique religieuse, d"où la nôtre est sortie, ne la connoissoit pas, et nous dirons ailleurs pourquoi. La mesure a deux fonctions ; elle manifeste un élément particulier du rhythme, la périodicité, et, par sa forme symétrique, elle contribue à réaliser l'une des conditions du Beau, en produisant le sentiment de l'ordre dans un ensemble de sons, comme l'architecture le produit dans un en emble de plans et de lignes.

La nature des effets que le rhythme détermine, dépend aussi, à un haut degré, des différentes vitesses du mouvement. Le même chant avec le même rhythme, selon qu'il est exécuté dans un mouvement vif ou un mouvement lent, change de caractère, au point quelquefois de devenir presque méconnoissable. Ceci a sa raison dans les lois Universelles de la Création. Le mouvement, selon sa vil esse ou son intensité, y correspond à des ordres divers de phénomènes généraux, comme il correspond, dans les êtres doués de sensibilité et d'instinct, à des ordres différents de sensations et d'actes spontanés, et dans l'homme à des ordres de sentiments également divers. Le rhythme du pouls n'est pas le même dans la gaieté et dans la tristesse, dans l'impétueuse colère et dans la sympathie calme et tendre.

Les trois éléments dont nous venons de parler, le rhythme avec la mesure et le mouvement qui en dérivent, concourent donc tous à l'expression : ils en sont comme les bases physiques et physiologiques, sans néanmoins être l'expression même, ainsi que nous allons essayer de l'expliquer.

Nécessairement semblable en cela à tous les autres arts, qui ne sont comme elle que des fragments de l'Ai t complet essentiellement un , parce qu'il correspond à l'unité divine et à. l'unité de l'œuvre divin, la musique a pour terme le Beau infini, et, dès lors, ce qu'elle représente, ce qu'elle tend à reproduire, ce ne sont point les choses telles qu'elles sont, mais leur type éternel, le modèle idéal qu'elles recouvrent, en quelque manière. Car, selon la pensée de Rousseau, admirablement vraie en ce sens : « Hors le seul être existant par lui-même, il « n'y a rien de beau que ce qui n'est pas. »

Ainsi la musique n'imite point, elle crée, elle concourt à réaliser le monde immatériel où l'esprit se dilate sans fin. Par elle donc aussi l'homme exprime ses conceptions, progressives comme lui, de Dieu et de l'univers ; il s'exprime lui-même, dans ses rapports avec la Cause suprême, avec ses semblables, avec la Nature, en manifestant, non l'idée, mais le sentiment lié à l'idée. Ainsi l'expression dérive d'abord, dérive immédiatement des lois mo-

raies, des lois de l'intelligence et de l'amour; car l'idée c'est l'intelligence, et le sentiment c'est de plus r amour. Tout chant doit donc être expressif, il doit parler, il doit émouvoir, ou il n'est qu'un vain assemblage de sons morts, une masse inanimée, une sorte de cadavre aérien , que repousse instinctivement l'ouïe interne. Mais, pour que l'expression soit possible, il faut que le son, dans ce qu'il a de plus intime , ait une relation essentielle avec les sentiments qu'il manifeste et qu'il excite, une relation active et conséquemment dépendante d'une puissance spéciale qui lui est inhérente, puissance distincte du rhythme, du mouvement, de la mesure, bien qu'elle ait avec eux des rapports étroits. Or ceci oblige à concevoir divers ordres de sons correspondants aux divers ordres de.sentiments, et, dans chaque ordre, des diflerences, des nuances en nombre indéfini, qu'elles résultent soit d'un nombre indéfini de sons simples, ce qui a lieu dans la nature, soit de la combinaison de plusieurs sons simples, selon le procédé de l'Art, forcé de n'admettre que des sons séparés par des intervalles appréciables. Qu'on n'oublie pas ces deux derniers points, nous y reviendrons bientôt.

Mais si le son a en soi une puissance expressive, cette puissance doit être appliquée, mise en jeu par l'artiste dont elle n'est que l'instrument. 11 faut

donc que l'artiste possède une autre puissance, celle de se rendre propre le sentiment qu'il veut exprimei* et communiquer. Alors il passera de lui dans son œuvre, sous la forme dont l'aura revêtu son mode particulier de sentir, de sorte que, en l'exprimant, il se sera exprimé lui-même. Outre le caractère général de son œuvre, il y aura empreint son caractère à lui, il s'y sera, en quelque façon, incarné individuellement. Et ce qui est vrai du compositeur, du créateur réel, est également vrai de celui qui exécute simplement son œuvre. Le chanteur aussi doit trouver en soi le sentiment qu'exprime le chant, et ce sentiment, il le rendra avec plus ou moins de vérité, plus ou moins d'énergie, selon le degré d'énergie et de vérité de ses impressions internes, et toujours avec des nuances relatives à sa manière propre de sentir. De là, dans la composition comme dans l'exécution , ce que nous nommerons l'accent. L'accent appartient à l'artiste : il est l'écho, le retentissement de sa nature intime, et, joint à la puissance essentielle inhérente au son, il constitue dans l'Art l'expression qui se compose de deux éléments unis et distincts.

Nous avons dit qu'au moyen du son soumis aux lois de l'art musical l'homme exprimoit ses conceptions de Dieu et de l'univers, et s'exprimoit luimême dans ses rapports, soit avec des semblables,

soit cavec la Nature ; vaste sphère qui embrasse tout ce qui est et peut être, le monde spirituel des essences et le monde des purs phénomènes, les êtres doués d'intelligence et ceux qui, relégués en de moins hautes régions, descendent graduellement jusqu'aux corps bruts privés de toute spontanéité comme de toute organisation.

De là deux parties dans la musique, deux branches séparées, quoiqu'elles aient une commune racine : l'harmonie et la mélodie.

L'harmonie, ou la science des accords, exprime le monde inférieur et les rapports des êtres dans ce monde, elle en est la voix. Mais ces rapports harmoniques ne se pénètrent pas de manière à se concentrer dans une unité correspondante à une pensée réelle; ils ne font point un sens, parce qu'ils n'émanent point d'une nature intelligente. Fondés sur les lois physiques de la résonnance des corps sonores, ils dépendent de ces lois, comme les rapports des formes extérieures relatives à la vue dépendent des lois géométriques; et ces deux ordres de rapports sont également représentés par le nombre, qui en est l'expression naturelle. Ainsi, la série des accords, ou plutôt les différentes séries engendrées par un accord primordial, et qui s'engendrent ensuite l'une l'autre, suivant certaines règles invariables dérivées de leur nature et consti-

tutives des modulations correspondent aux relations qui unissent les formes essentielles et intimes des corps, et en manifestent les lois, identiques au fond avec celles de ces accords mêmes : de sorte que, dans cette classe d'êtres, dans la classe, disonsnous, des êtres inorganiques, l'harmonie musicale représente, exprime l'harmonie de la Création.

Quoique modifiée par les lois physiologiques des êtres vivants, la musique, quant à ceux doués seulement de sensibilité et d'instinct, s'élève peu audessus de ce qu'elle est à l'égard des êtres inférieurs, elle reste dans le même ordre fondamental , c'està-dire qu'en manifestant des formes, des natures plus parfaites et les rapports qui subsistent entre elles , elle ne sort point de la sphère de la fatalité, delà nécessité, elle n'exprime aucunes conceptions, elle n'a pas en soi la puissance qui lie spontanément et combine ces rapports, en les comparant à un type idéal qu'elle aspire à réaliser; en un mot, dépourvue de l'élément intellectuel , réduite à ce qui est du domaine des sens et du pur instinct, elle manque du principe générateur de la mélodie. •

Qu'est-ce, en effet, que la mélodie? Une silite de sons déterminés qui s'appellent et s'enchaînent comme les mots dans le discours. Correspondante au sentiment inséparable de l'idée, elle exprime un sens, une pensée, en exprimant sa relation avec

l'impression qu'elle produit sur ceux à qui elle est présente; elle exprime les passions, les affections, l'état interne, quel qu'il soit, d'une nature personnelle ; elle exprime enfin ce que ressent en soi l'être qui, contemplant le Beau infini dans son immuable essence, s'unit à lui par un amour qui devient sa vie même, et le cherche et le découvre avec ravissement sous le voile mystérieux de ses manifestations terrestres, et, de toute l'ardeur d'un désir qui renaît sans cesse de lui-même, s'efforce de le reproduire tel qu'il le perçoit. Rien de semblable dans le monde des corps, ni dans le monde que régissent les lois purement physiologiques. C'est pourquoi, étrangère à ces deux mondes, la mélodie est l'expression des êtres intelligents et d'eux seuls. Elle se distingue encore de l'harmonie en ce qu'elle procède, comme le langage, par une suite de sons successifs et simples, tandis qu'à raison de son essence même l'harmonie implique le concours de plusieurs sons simultanés. De plus, suivant la remarque d'un écrivain qui, quoiqu'on puisse lui reprocher des opinions trop exclusives, a fait preuve d'un esprit vraiment philosophique en traitant de l'art musical, « le principe harmonique de la ré- (( sonnance des corps sonores, ne donnant que des « progressions de douzièmes, n'est applicable qu'à '( l'harmonie des accords, et ne peut faire naître

« l'idée du chant à qui que ce soit, pas même au « musicien le plus exercé et le plus instruit; ou, « s'il la lui fait naître, ce ne peut être que d'une « manière très -indirecte; car il n'est ni possible, « ni vraisemblable même, qu'on parvienne jamais « à découvrir dans la résonnance des corps impas- « sibles (sur lesquels seuls il est possible d'obtenir « les sons harmoniques et concomitants d'un son (( principal) quelque chose de commun avec l'ex- (( pression imitative de nos sentiments, qui est « l'objet essentiel du chanta »

Toutefois, l'harmonie et la mélodie se lient l'une à l'autre, comme la Nature est liée avec l'homme; mais l'harmonie doit être subordonnée à la mélodie, comme la Nature doit l'être à l'homme, comme dans la peinture la couleur est subordonnée au dessin, et le paysage à la figure humaine : car toutes ces choses se tiennent intimement et sont entre elles dans le même genre de rapports.

Nous l'avons dit ailleurs. Dieu est le suprême artiste, et son œuvre, c'est l'univers, au sein duquel les arts partiels, résultats pour nous de la décomposition de l'Art complet, se mélangeant, se pénétrant par une sorte de puissance organique, se résolvent

1. Villotcau, Recherches sur les analogies de la musique avec les arts qui ont pour objet l'imilalion du langage, t. I, préf., p. LXVI.

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et se confondent dans une magnifique unité. Il existe donc une musique non moins vaste que la Création, une musique universelle qui embrasse tous les sons, tous les bruits, et leurs combinaisons innombrables, et leurs lois de tous ordres ; mais nous ne la comprenons pas, parce que nous ne connoissons ni ne sentons qu'une foible partie delà Nature, dont l'ensemble immense qui, de toutes parts fuit dans l'infini, se dérobe à nos sens et à notre pensée même. Depuis la goutte d'eau qui gémit en se brisant sur un brin d'herbe, jusqu'à l'Océan qui ébranle avec des mugissements formidables les bases souterraines de la terre; depuis le jonc des bords du fleuve jusqu'à l'oiseau qui soupire la nuit au fond des forêts; depuis l'insecte imperceptible qui murmure des tristesses ou des joies inconnues dans le calice d'une fleur, jusqu'à l'homme dont les chants s'élèvent de monde en monde vers leur éternel Architecte, chaque être a sa voix dans ce concert divin. S'il en est qui nous frappent comme des dissonances, c'est qu'isolées à notre égard, leur relation au tout nous échappe : elles ne se lient pour nous à rien d'ordonné. Que dans l'œuvre le plus parfait de notre art même, retranchant les intermédiaires, on rapproche des parties dès lors sans convenance mutuelle , nous éprouverons la même sensation étrange et pénible, nous porterons le même jugement. Les limites si

resserrées qui nous pressent se manifestent en tout. Nécessairement bornée comme nous, incomplète comme nous, notre musique est le rapport de l'harmonie totale à notre nature particulière.

Pour exprimer ses conceptions, pour leur donner une forme sensible , l'Art a besoin d'organes. Les uns correspondent au monde inférieur : ce sont les instruments, en nombre indéfini, qui, par la variété de leurs timbres et de leurs diapasons, représentent celle des voix au moyen desquelles les êtres divers se manifestent selon leur nature. L'homme également se manifeste par sa voix incomparablement plus parfaite. Elle est l'organe principal de l'Art; aucun autre ne le sauroit suppléer, quoique l'homme puisse aussi faire passer quelque chose de soi dans les organes de son invention, les animer de sa vie, et conséquemment se manifester par eux , en une certaine mesure, comme Dieu lui-même se manifeste par les êtres les plus humbles de la Création. Une diflérence ineffaçable subsiste néanmoins toujours entre ces deux genres d'organes : d'où deux genres distincts de musique, la vocale et l'instrumentale. La première correspond directement à la mélodie, la seconde h l'harmonie, bien que ces deux éléments de l'Art se combinent dans l'une et dans fautre. Mais la mélodie des instruments dérive primitivement de la voix, en est une imitation, comme l'har-

monie des voix se rapporte aux accords originairement donnés par les instruments, en vertu des lois absolues de la résonnance des corps.

La voix de l'homme correspondant à ce que l'Art a de plus sublime, étant, pour ainsi dire, le lien qui l'unit au Beau infini, toutes les autres doivent se grouper, s'ordonner autour d'elle, l'accompagner, selon le sens aussi juste que profond du mot. Elles lui créent un lieu harmonique, comme la peinture, en reproduisant la nature extérieure, crée à l'homme son lieu nécessaire. Toutefois , de même que la peinture admet, bien qu'en un rang moins élevé, le pur paysage, l'Art aussi admet' une musique purement instrumentale. On ne doit pas croire cependant que ni l'un ni l'autre soient étrangers à l'homme. Il y est à la fois présent et caché : caché, parce qu'il n'y a point de manifestation immédiate; présent, parce que l'œuvre de l'artiste exprime et communique les impressions qu'il a reçues de la nature, les sentiments qu'elle a réveillés en lui.

Au-dessus de l'Art et de ses lois dans son unité immense et complexe, l'Art n'a pu inventer d'instrument qui, sous ce rapport, en reproduise l'image. Mais cette espèce d'instinct profond qui est le génie de l'humanité, lui a créé un organe propre, mélange de métaux divers et de timbres dès lors différents, unis par la fusion en un corps d'une forme

déterminée par certaines courbes géométriques, la cloche en un mot. S'il étoit possible de s'élever à une hauteur où tous les bruits de la terre, sans cesser d'être perçus, se confondissent en un seul bruit, on entendroit comme un son unique, et dans ce son une prodigieuse multitude d'autres sons. Ce seroit vraiment la voix de la nature, indéfiniment variée, rigoureusement une. A notre égard, la cloche est cette voix. Elle ne rend pas seulement un son, le son principal dont l'oreille saisit immédiatement l'unité puissante. Chaque particule de métal rend aussi, selon sa nature, ses connexions, sa densité, sa masse, un son particulier perceptible, surtout à des distances peu grandes.

Ces sons élémentaires, parties intégrantes du son principal, tourbillonnent et bruissent, comme les voix innombrables d'êtres fantastiques, autour de la cloche ébranlée. Us l'enveloppent d'une sorte d'atmosphère vivante, pleine de prestiges indéfinissables. De là ses merveilleux elïels. Lorsqu'elle vient à vibrer, tout vibre au même instant, les corps bruts, les êtres animés; quelque chose frémit et s'émeut dans les entrailles de l'homme, ravi hors de lui-même, emporté, ce semble, en des espaces illimités par les ondes sonores, qui se déploient comme une mer sans rivage. Au sein de ce monde peuplé de formes indécises, aériennes, ses flottantes

rêveries se dessinent comme des ombres fugitives à l'horizon d'un vague infini.

L'orgue décompose et ramène, sous l'empire des lois musicales, le son indéfiniment complexe de la cloche. Pour l'étendue, l'éclat, la puissance, il n'a point de rival. Il est la voix de l'église chrétienne, et comme l'écho du monde invisible qu'elle manifeste symboliquement. Ses proportions, sa forme, ont un aspect architectural, et de ses profondeurs sort un volume de son suffisant pour remplir l'édifice Je plus vaste. Tantôt il provoque le recueillement et la contemplation par une harmonie voilée, mystérieuse*; tantôt il émeut d'une tristesse sainte, ou enflamme les désirs d'une céleste ardeur. Quelquefois il gronde comme l'orage, mugit comme la tempête sous les voûtes tremblantes; quelquefois on diroit les soupirs des esprits, devinés plutôt qu'entendus, saisis seulement par l'ouïe interne. Que faut-il de plus pour en faire une création d'un ordre unique? 11 manque cependant, à d'autres égards, de certaines qualités dont nous parlerons quand nous aurons à le considérer dans ses rapports avec le caractère spécial de la musique religieuse. Ce que nous voulons surtout remarquer ici, c'est le sentiment exquis, l'inspiration qui a guidé les

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