‹ De l'art et du beau (volume 2)Chapitre 24 sur 112 · Séries et Iticiikis ordu. llorat · texte numérisé non relu

Séries et Iticiikis ordu. llorat

sans règle apparente. Le discours devient figuré, le coloris en est plus vif, le mouvement plus varié. Quelquefois rapide, impétueux, il court, il bondit; quelquefois il se meut avec lenteur,, fléchissant k chaque pas et comme affaissé sous une tristesse pesante. On entend tour à tour des sons tendres et doux qui reposent, et des accents heurtés, des cris aigus qui font tressaillir. Le drame est plein de ces effets; mais il faut qu'ils soient inspirés, qu'ils se présentent d'eux-mêmes : cherchés, calculés, ils ont toujours quelque chose de faux qui refroidit au lieu d'émouvoir.

La passion abonde en images, parce que l'élément physiologique y domine, et qu'elle a dès lors une liaison étroite avec la sensation. D'un autre côté, le Beau dans l'Art implique essentiellement l'image, puisqu'il implique une forme sensible qui réalise extérieurement l'exemplaire idéal. L'écrivain doit donc être doué d'une vive et féconde imagination. C'est elle qui, contenue dans les bornes du Vrai, donne au style l'éclat, le relief, la vie. A quelque degré qu'on y retrouve les autres qualités qu'exige l'art d'écrire, si l'imagination ne l'a point pénétré de son soufile puissant, de sa vertu plastique, on y sent une certaine sécheresse dont l'impression ressemble à celle qu'on reçoit de la nature morte et d'une campagne nue. Nous ne parlons

point ici de l'imagination qui invente un sujet fictif, une épopée, un diame, en dispose les parties, en combine dans une vaste unité les incidents divers; mais de l'imagination du langage, de celle qui anime l'expression et la rend vivante.

Nous l'avons déjà dit, la forme extérieure ne contenant point en soi le modèle qu'elle doit révéler, sa fonction propre est d'exciter l'esprit à le reproduire lui-même. Sous ce rapport, l'art d'écrire ne diffère point des autres arts, et ses procédés aussi sont les mêmes au fond. La langue se refuse-t-elle à exprimer directement ce que l'artiste a conçu, ce qu'il à senti; il le fait jaillir de la combinaison des termes qu'elle fournit, de leur fusion, de leur contraste. Par l'heureux choix des mots, par leur disposition, par les idées accessoires qu'ils réveillent, par des nuances indéterminées qui laissent pressentir toujours quelque chose au delà, il dilate la sphère de la vision intellectuelle, il ouvre à la pensée des horizons immenses, à la rêverie des perspectives qui s'enchaînent à d'autres perspectives, des lointains qui fuient dans l'espace sans bornes. De là le sentiment de l'infini, et avec lui l'idéale beauté, ce je ne sais quoi qui nous ravit dans les œuvres immortelles qu'on a lues cent fois, qu'on relit encore, tant le charme en est inépuisable.

Ce charme, elles le doivent en partie à l'élément

harmonique du langage, au rhythme, au mouvement, à la mélodie. La puissance propre de la musique, combinée avec celle de la simple parole, en augmente l'effet. Mais l'harmonie qui touche, émeut, qui ébranle l'imagination, et par de secrètes affmités aide la conception même, ne consiste point dans une suite monotone de sons cadencés. Elle doit correspondre à la nature, à l'ordre des pensées et des sentiments, se développant, variant avec eux, par des modulations délicates ou de soudaines dissonances, quelquefois limpide et brillante, quelquefois sombre, lugubre, flexible à toutes les expressions, grave, périodique, austère, heurtée, âpre, suave, légère. A cet égard encore, les grands écrivains ont, comme les grands compositeurs, chacun leur caractère, et, pour user de ce mot, leur forme harmonique qu'on reconnoît immédiatement; mais tous aussi ont su la plier aux besoins variés de l'Art et paroître toujours nouveaux en demeurant toujours eux-mêmes.

Le Beau et le Yrai étant identiques par leur essence, point de Beauté sans vérité, et conséquemment, alors même que l'écrivain, dans sa hardiesse et sa liberté, s'élève au-dessus des règles ordinaires, il doit être constamment guidé par une sévère raison, laquelle n'est que cette espèce de jugement instinctif qui résulte de la perception simultanée des

rapports souvent si déliés, si compliqués des formes, des images, des expressions, entre elles et avec l'objet qu'elles sont destinées à manifester. Toutefois, en ce qui touche les rapports de l'expression et de l'objet, la vérité n'est pas dans l'Art l'exacte imitation de la Nature, mais la reproduction du type idéal que l'esprit seul découvre, et qui, en s'incar- )iant dans la Nature, y reste inaccessible aux sens, lesquels n'en perçoivent que l'inerte enveloppe : d'où deux procédés très -divers pour peindre la Nature même. Les anciens étoient admirables en ce point. Ils avoient d'abord merveilleusement compris que le Beau, ayant une relation nécessaire à l'intelligence, n'étoit pas, quanta nous, dans les choses mêmes, mais dans les impressions que nous en recevons, dans les pensées et les sentiments qu'elles font naître en nous. C'est pourquoi jamais ils ne décrivoient simplement pour décrire, jamais ils ne manquoient de joindre à la peinture des objets extérieurs un sentiment, une idée morale qui reportoient immédiatement le regard interne vers le principe éternel du Beau. Par un motif semblable, au lieu de s'étendre sur les détails, ils peignoient l'ensemble , choisissant le trait le plus frappant, et laissant après Timagination achever le tableau; car ils savoient qu'ainsi ils l'agrandissoient indéfiniment, et l'embellissoient de toutes les

créations dont la pensée et la rêverie peuvent animer une perspective sans limites.

En d'autres temps, on s'est, au contraire, appliqué à décrire uniquement la nature, la nature telle qu'elle est, telle que la perçoivent les sens, et dés lors on s'est jeté dans une stérile profusion de détails qui éblouissent et où la vue s'égaie. Pas une nuance de forme, de couleur, de son, pas un accident de lumière et de mouvement qui ne soit rendu à l'aide de métaphores et de comparaisons accumulées, dont chacune prise à part peut avoir sa beauté, mais qui se mêlent et se confondent tellement, qu'incapable de les démêler, de les ramener à un tout que l'esprit saisisse, l'attention succombe épuisée de fatigue, et que de tant de richesses qui ont rapidement passé sous les yeux, il ne résulte qu'une sorte de vertige ^ Cette manière de peindre appartient à la décadence de l'Art. Elle l'envahit d'ordinaire aux époques où régnent dans la société d'abjectes doctrines de matérialisme et des philosophies sensuelles. Mais on ne s'arrête pas là : il faut descendre la pente jusqu'au bas. L'Art se corrompt toujours davantage. On en vient à ne plus voir, à

t. Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.

Page 1