‹ De l'art et du beau (volume 2)Chapitre 26 sur 112 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Jetons un regard sur l'espace que nous venons de parcourir, résumons les piincipaux points établis dans les pages de ce livre.

L'homme est essentiellement actif. Pour le bien connoître , il faut donc rechercher les lois de son activité, en étudier le développement sous ses aspects divers, caractérisés par la nature des objets auxquels s'applique cette activité même, et par ses fins spéciales , lesquelles se résument dans la fin générale de l'humanité, qui se résume elle-même dans la fin générale et absolue de la Création.

Or, il existe pour l'homme trois sphères d'activité ou trois ordres d'action, unis sans doute parce que l'homme est un, mais néanmoins distincts puisqu'ils se rapportent à des termes difl'érents : l'Industrie, dont le terme est l'Utile; l'Art, dont le terme est le Beau, et la Science dont le terme est le Vrai.

Nous entendons par industrie l'ensemble des

puissances innées et des moyens acquis par lesquels l'homme conserve et développe l'organisme en luttant sans cesse contre le milieu où il est plongé, de sorte que d'abord esclave de la Nature, il s'affranchit progressivement de sa domination, parvient à la dominer elle-même , à l'assujétir à ses volontés, à disposer de ses forces fatales pour atteindre le but où il tend; l'associant ainsi à ses hautes fonctions, et, après s'être en quelque manière incarné en elle, après l'avoir réduite à n'être plus qu'une sorte d'extension de son propre organisme, l'entraînant avec lui dans son mouvement éternel d'ascension vers Dieu.

A ce premier développement de l'homme correspondent les manifestations prernières des facultés d'où procédèrent originairement les inventions utiles, les métiers, le langage même. Si la raison, aidée de l'expérience, les perfectionna dans la suite et continue de les perfectionner indéfiniment, ce n'est pas elle qui les créa, parce qu'elle ne crée rien, elle développe seulement. Ils furent le produit spontané de l'instinct, c'est-à-dire de l'action du principe spécifique qui constitue la nature particulière de chaque être, action que, dans les êtres inorganiques, on nomme affinité, l'affmité n'étant que l'instinct des corps bruts, comme l'instinct n'est que l'affinité des êtres doués d'organisation. En

vertu d'une loi primitive, universelle et souveraine, l'énergie de ce principe, laquelle n'est que l'efficace inhérente à la forme, dirige, dans chaque ordre d'êtres, dans chaque genre, chaque espèce, la force interne à la production de certains effets d'où dépend la coïiservation des individus, leur développement, comme aussi le développement et la conservation du tout immense dont ils font partie, ou de la Création entière. Il est clair, en effet, qu'aucun être ne sauroit agir que seloa sa nature, et que chaque être, quel qu'il soit, doit être déierminé par sa nature à produire les actes nécessaires à sa conservation; sans quoi, comment subsisteroit-il? Quelle autre cause détermineroit ces actes spécifiques nécessaires, les détermineroit dès l'origine et avant même, nous ne disons pas que la raison ait apparu, mais que l'organisme soit achevé?

Si l'homme se développoit seulement dans l'ordre de l'utile, il no différeroit de l'animal que par la supériorité de ses instincts et ne seroit pas plus perfectible que lui ; car, dans cet ordre même, le progrès, en tant qu'indéfini, dépend de la raison et resteroit sans elle fatalement renfermé, comme chez les êtres inférieurs, en des limites relatives à l'espèce entière, et que l'individu ne frauchiroit jamais. C'est à l'intelligence que l'homme doit le privilège de se perfectionner sans cesse , ainsi que le pouvoir tou-

jours croissant qu'il exerce sui' la iNature. Totalement absorbé en elle, il ne pourroit réagir sur elle, la dompter, la soumettre à son empire, s'il ne s'élevoit au-dessus d'elle par le don de l'intelligence. Et puisque là où elle n'est pas, tout a des bornes nécessaires et fixes, et que là oîi elle est ces bornes disparoissent, elle a évidemment une relation naturelle et directe à l'infini. On a vu , en effet, que l'intelligence, dans ce qui la constitue radicalement, est la faculté de percevoir le Vrai ou le nécessaire, l'invariable, fabsolu, c'est-à-dire de percevoir Dieu et les idées en Dieu. A finstant où elle nait, elle engendre des besoins nouveaux, et par conséquent ouvre à fhomme une nouvelle sphère d'action.

Mais le Vrai peut être perçu, soit immédiatement en lui-même, soit à travers le voile des choses extérieures ou des formes sensibles qui manifestent, au «ein de l'espace et du temps, les idées, les types, les modèles éternels de tout ce qui est. Le Vrai ainsi perçu prend le nom de Beau, et le Beau est le Vrai manifesté dans une forme sensible. Dès que l'homme en a la vision, il s'unit à lui par l'amour et cherche à le reproduire dans ses œuvres, à y incarner l'exemplaire divin que contemple l'œd interne. Voilà l'Art, et l'Art humain n'est qu'un rayonnement de l'Art, si on peut le dire, de Dieu même. Qu'est-ce que la Création? La inanil'estation pro-

gressive de l'Être infini sous les conditions du fini ou-les conditions de la limite, l'incarnation des idées divines en des formes matérielles. Dieu est donc le suprême Artiste, puisque la Création ne sauroit se concevoir que sous la notion même de l'Art. Mais réciproquement l'Art aussi ne sauroit être conçu que sous l'idée de Création. Or, toute vraie création étant impossible à l'homme, l'Art pour lui est le travail par lequel il s'efforce de reproduire, au point de vue du Beau, l'œuvre de Dieu dans ses propres œuvres; non pas seulement l'œuvre extérieure et matérielle que les sens perçoivent, mais tout ensemble le type éternel et sa forme sensible indivisiblement unis : et dès lors l'Art humain, relatif à la conception que l'homme s'est faite de Dieu et de l'univers, n'est jamais que l'incarnation de cette conception même , se développe avec elle et varie comme elle.

Il suit encore de ce qui vient d'être dit, que le Beau impliquant deux choses, le Vrai et la forme qui le manifeste , l'Art implique également deux choses, le modèle idéal et la forme extérieure dans laquelle il s'incarne, l'infini et le liui : l'infini, puisque le modèle, qui n'a d'existence que dans l'unité divine ou l'esprit le découvre, est inséparable de cette unité infinie et participe à son essence; le fini, puisque la forme qui le rend accès-

RÉSUMÉ ET CONCLUSIOIS. 349

sible aux sens est limitée nécessairement. La forme n'a donc de valeur possible que celle qu'elle emprunte du modèle qu'elle réalise au dehors; lui seul la détermine, et sa beauté dérive de la sienne. Sitôt qu'elle s'en sépare, n'ayant plus en soi de principe de vie, elle devient un corps inanimé, une s^rte de cadavre dont les traits peu à peu s'effacent, se décomposent, s'altèrent et blessent la vue qui les repousse avec dégoût ^

Et puisque le Beau réside primitivement, essentiellement dans l'idée, dans le type, et non dans la forme qui manifeste le type, rechercher la forme' pour la forme même, ou, en d'autres termes, réduire l'Art à l'un de ses éléments, la forme pure, ce n'est pas seulement le mutiler, c'est le détruire radicalement. La fonction de la forme est de rendre présent à l'esprit le modèle idéal, en dirigant vers lui le regard interne, de l'exprimer en ce sens. Elle ne fait que cela, ne peut faire que cela. Et que seroit une forme qui n'exprimeroit rien? Elle est le moyen, et non pas le but : le but, c'est la vision spirituelle qu'elle provoqua, la pensée qu'elle suscite, le sentiment qu'elle éveille; et la forme, dès lors, n'occupe dans l'Art qu'un rang subordonné;

\. Figurez-vous la plus IjcUe tèto du monde, et que, rien ne changeant dans les formes matérielles, cette tftte tout à coup devienne une tête d'idiot : que deviendra la beauté?

elle y est ce que , dans l'homme, le corps est à l'être véritable, à l'être intelligent et moral.

Des relations du type idéal et de la forme externe dérivent les lois générales de l'Art, lesquelles se spécifient dans les arts divers, expression des rapports de l'Art complet, essentiellement un, avec nos facultés diverses. Sur quoi, d'abord, nous faisons remarquer que les arts partiels, virtuellement contenus dans le premier de tous, l'architecture, en sortent par une évolution exactement semblable à celle des êtres dans la Création, et, en accomplissant leur développement spécial, conservent une indme liaison qui rappelle leur origine commune.

Nous montrons ensuite qu'ils se divisent en deux branches principales, les arts relatifs au sens de la vue, et les arts relatifs au sens de l'ouïe, entre lesquelles la danse, qui ajoute le mouvement à la statuaire et implique le rhythme musical, forme une naturelle transition. La première de ces branches comprend les arts plastiques et les arts du dessin ; la seconde se compose de tous les autres arts, depuis la musique jusqu'à l'éloquence. En traitant de chacun de ces arts particuliers, nous faisons voir que, quelle que soit la diversité des moyens qu'ils enjploient, ils tendent tous au même but, s' aidant et se suppléant mutuellement, reposent sur les mêmes principes, se développent dans

le même ordre, s'altèrent par les mêmes causes, et que, dans leurs phases variées, ils ne sont jamais que l'expression des croyances régnantes, qu'ils en suivent fatalement le progrès et la décadence, naissent avec elles, s'éteignent avec elles; qu'ainsi, aux époques où aucunes croyances n'ont encore remplacé celles que le temps a usées, il n'existe proprement point d'art, ce qu'on appelle de ce nom n'étant ou qu'une froide et stérile imitation de l'art ancien, ou que d'impuissantes tentatives pour en créer un nouveau , la recherche inquiète d'une forme dont le modèle, vaguement pressenti, est encore inconnu. L'artiste alors, sans autre guide, sans autre appui que sa pensée, son inspiration personnelle, est lui-môme le type idéal qu'il s'efforce de reproduire, type au moins imparfait, toujours obscur, incompréhensible souvent, et qui, ne correspondant à aucune conception générale des choses, à aucune foi vivante dans les âmes, n'y remue rien de profond.

Telles sont les bases fondamentales de la philosophie de l'Art. Il ouvre une sphère nouvelle à l'activité de l'homme qui de l'ordre de l'Utile passe dans l'ordre du Beau. Parvenu là, il s'élève encore. Après avoir contemplé le Vrai sous la forme sensible dans laquelle il s'incarne pour se révéler au sein de l'espace et du temps, il perce l'enveloppe

qui le voilait et le contemple, d'une vue immédiate, dans son éternelle essence. La Science naît, et la Science est le travail de l'homme s'eflbrçant de concevoir les phénomènes variables, relatifs, contingents, dans leurs causes immuables, absolues, nécessaires, ou de reproduire intellectuellement l'œuvre de Dieu, manifestation de Dieu même.

Ainsi, par l'Industrie, par l'empire qu'il exerce sur la Tsature contrainte d'obéir à ses volontés, l'homme s'assimile, pour user de ce mot, corporellement la Création, il en fait comme une extension de son propre organisme. Il s'associe par l'Art à faction créatrice de Dieu, il exprime dans ses œuvres l'exemplaire divin, opère, selon la mesure de sa puissance, l'union du fini et de l'infini, réalise le Beau ; et comme, en s'assujétissant la Nature, il s'incorpore, il s'assimile la création phénoménale; en réalisant l'archétype incarné en elle, il s'assimile ce divin modèle, qu'il ne sauroit reproduire s'il ne le possédoit en soi, s'il n'étoit devenu soi à un certain degré que détermine son progrès même. Par la Science enfin, continuant de pénétrer en Dieu, il se nourrit du Vrai, il se l'assimile, et participe ainsi toujours plus à la suprême intelligence. D'où l'on voit que, pour lui, se développer c'est s'unir à Dieu, et que le terme de son développement, s'il étoit possible qu'il eût jamais un terme.

seroit l'union parfaite avec Dieu, ou Dieu reproduit selon tout ce qu'il est : de sorte que la tendance et la fin particulière de l'homme sont identiques avec la tendance et la fin générale de la Création. Le monde qu'il habite, résumé en lui, s'élève avec lui, et concourt, par les forces qu'il lui prête, à l'accomplissement de ses hautes fonctions, coordonnées à celles qu'exercent, en vertu des mêmes lois, d'autres êtres dans les autres mondes; car rien n'est isolé, tout gravite vers un centre commun et coopère àl'unité perpétuellement croissante. En notre état présent, nous n'en apercevons qu'une ombre. Confinés en un point de l'univers, à peine connoissons-nous quelques-unes des relations qui nous lient à l'ensemble des choses; mais nous savons que ces relations harmoniques existent, nous en concevons la nécessité; et, dans le développement indéfini qu'implique notre nature, elles se découvriront à nos regards selon les invariables lois de l'ordre universel, à mesure que s'étendra, sous d'autres conditions organiques ou d'autres conditions d'espace et de temps, la sphère de nos fonctions, et par conséquent celle de notre puissance, de notre intelligence et de notre amour. Dieu n'a mis de bornes à ses dons que les bornes mêmes qui les rendent possibles, la limite inhérente à ce qui est fini et ne seroit point s'il n'étoit fini. Mais cette

limite éternelle éternellement fuira devant nous, semblable aux ombres qui se replient devant l'astre du jour, lorsque, émergeant à l'horizon, il monte et monte encore; et notre grandeur est de sentir que, si l'expansion de notre être, au sein de l'Etre de qui tout émane., est et sera toujours finie, elle n'a de terma que l'infini même.

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