CHAPITRE PREMIER
Le développement de l'activité humaine dans ses rapports avec le monde physique, lié au développement intellectuel indéfiniment progressif, n'a comme lui aucunes bornes assignables. Il continue donc de s'opérer, et même avec une rapidité plus grande, à mesure que s'opèrent les développements de notre nature dans un autre ordre; et ces développements divers n'étant que les éléments du développement de cette même nature essentiellement une, ils s'enchaînent l'un à l'autre, ils se pénètrent l'un l'autre, se supposent et se produisent mutuellement.
Ainsi le développement dont l'Art est l'expression suppose le double développement des facultés de Têtre organique par lesquelles, en relation avec le monde phénoménal , nous percevons le réel , et des facultés propres de l'être intelligent par lesquelles, en relation avec le monde des essences, nous percevons le Vrai. Car l'Art implique le Beau essentiel , immuable , infini , identique avec le Vrai dont il est l'éternelle manifestation, et quelque chose qui le rende accessible à nos sens , qui le détermine au sein de la Création contingente ; et comme le Vrai ou l'Être infini est , dans son unité , la source d'où dérive l'inépuisable variété des êtres finis qui le manifestent dans l'univers, le Beau infini est la source d'où dérive le Beau créé , ou la variété inépuisable des formes limitées qui le manifestent dans l'espace et le temps.
L'intelligence pure perçoit le Vrai, l'idée dans sa pure essence, indépendamment des conditions qui la spécifient dans un être effectif; elle perçoit, par exemple, la sphère idéale abstraitement séparée de toutes ses manifestations possibles au sein du monde phénoménal. Mais dans l'ordre selon lequel s'opère le développement de l'homme, avant de percevoir l'idée pure, il la perçoit sous les conditions de son existence créée, unie au phénomène, liicarnée dans le phénomène, manifestée par le
CONSIDERATIONS PRELHIINAIRES. 3
phénomène. Or la manifestation de l'idée, du Vrai par le phénomène, étant proprement le Beau fini , le Beau qui est l'objet de l'Art, il s'ensuit que l'homme a le sentiment, la perception du Beau avant d'avoir celle du Vrai pur, et qu'ainsi, sous ce rapport, l'Art précède la Science. Cependant, comme on le voit, l'Art implique essentiellement l'intelligence, puisqu'il implique la vision de l'idée, et ses progrès dépendent en partie du progrès de l'intelligence, puisqu'il doit s'élever d'autant plus que l'intuition de l'idée est plus nette et plus vive. De là vient qu'aucun œuvre d'art ne sauroit être exécuté par des forces purement mécaniques. L'instrument de l'art doit être nécessairement intelligent. Tout ce que font les machines est du métier.
Puisque le Beau n'est, dans son essence, que la manifestation du Vrai , et que rien ne sauroit être manifesté que par la forme qui détermine et spécifie l'Être, il s'ensuit que le Beau est l'Être même en tant que doué de forme , et qu'ainsi la forme est l'objet propre de l'Art, non pas simplement la forme nécessaire, immatérielle, éternelle de l'idée pure , mais cette même forme réalisée sous les conditions de l'étendue dans le monde contingent des phénomènes, et conséquemment l'Art implique deux éléments inséparables ; l'élément spirituel ou
idéal dont le type premier est l'infini, l'élément matériel dont le type premier est le fmi. L'mi correspond à l'unité primordiale, absolue, et se résout en elle; l'autre aux manifestations limitées, partielles, diverses, dès lors, de cette unité première, et se résout en elles. Le rapport naturel de ces deux éléments, l'unité et la variété, constitue l'harmonie essentielle à l'Art.
On voit encore qu'il a, par l'un de ses éléments, une relation directe aux sens et aux facultés organiques, à l'aide desquelles nous percevons les existences phénoménales. Le tact, à cet égard, en offre comme une origine obscure, au degré où il peut produire la perception des formes. Mais ses développements dépendent tout entiers du sens de la vue et du sens de l'ouïe, immédiatement relatifs à la lumière et au son , ou aux deux moyens généraux de la manifestation de la forme. D'ailleurs la vue et l'ouïe, nous reportant au dehors de nous , sont les sens propres de l'intelligence qui perçoit le Beau dans sa source , dans son essence et son unité. Le goût et l'odorat, au contraire, nous ramènent au dedans de nous , à notre individualité , à notre organisme, en nous concentrant dans la sensation, et en outre ils ne produisent pas la perception de la forme.
Dans sa partie sensible ou dans celui de ses
éléments dont le type premier est le fmi, l'Art est donc uniquement relatif au sens de la vue et de l'ouïe. Les autres sens n'ont avec lui qu'une liaison éloignée, occasionnelle et presque nulle, ou plutôt lui sont, au toucher près, complètement étrangers. Notre nature, sous ce rapport, détermine dans l'Art deux grandes divisions correspondantes : l'une au sens de la vue, l'autre au sens de l'ouïe. De secrets liens les unissent sans doute, elles ont l'une et l'autre une source commune, un terme commun ; mais elles sont en même temps spécifiées par des différences aussi réelles, aussi profondes que le sont pour nous ces deux modes divers de percevoir et de sentir.
L'Art impliquant le sensible, le fini, comme un de ses éléments, Dieu n'est point l'objet de l'Art. Mais, sous la forme finie, extérieure, sensible, qui est l'objet de l'Art, se révèle quelque chose de lui, c'est-à-dire le type immatériel de cette même forme, l'éternelle idée qu'elle manifeste et qui l'illumine comme un rayon du Beau infini.
Le Beau infini est le Verbe ou le resplendissement, la manifestation de la forme infinie qui contient dans son unité toutes les formes individuelles
finies.
Plus une forme finie s'en rapproche ou plus elle implique dans son unité relative de formes diverses
harmoniquement liées, plus elle a de beauté ou plus elle participe au Beau infini, éternel.
Cependant la beauté dans la créature a encore une étroite relation au Bien, parce que le Beau et le Bien se résolvent dans le \rai , qui est leur commun principe.
Supposez une forme de l'ordre le plus élevé réalisée dans l'univers, cette forme incarnée constituera un être individuel, et cet être, dont la forme est impérissable, pourra être ou bon ou mauvais : d'où un double caractère de la même forme indivisible, selon la diversité des rapports dans lesquels l'être qu'elle spécifie est avec Dieu, selon que par son amour prédominant il tend vers lui ou vers soi, selon qu'il viole les lois qui doivent le ramener au centre universel, ou qu'il y obéit; car l'amour aussi s'empreint dans la forme et s'y manifeste. Appliquons ceci à un exemple que nous puiserons dans les croyances chrétiennes, parce qu'il éclairera d'autant mieux notre pensée que ces croyances sont plus absolues.
Au point de vue du christianisme, le Beau essentiel, en tant qu'objet de l'Art, c'est-à-dire manifesté sous les conditions de la limite ou de l'organisme, est le Christ, en qui l'idéal existe à son plus haut degré. Qu'est-ce, en effet, que le Christ? Le Verbe fait chair , le Dieu-Homme, l'être en qui
OONSIDÉRAÏIOXS PRÉLIMINAIRES. 7
l'amoui substantiel a consommé l'miion du fini et de l'infini, et qu'il pénètre, qu'il anime, comme il anime "lOieu même. Le Verbe est descendu jusqu'à l'huma] ùté, l'humanité s'est élevée jusqu'au Verbe. Sous ceite forme sensible, expression de notre na^ ture, riîsplendit la forme incréée, inaccessible aux sens, e^a qui se contemple le souverain Être et par laquelle, il se connoît. Le Créateur et la Création, que l'homme résume en soi, sont là tout ensemble distincts et un , celui-là incorporé dans son œuvre , celle-ci spiritualisée dans son exemplaire éternel. C'est le Beau complet, le Beau dans ses rapports avec le Vrai et le Bien.
Le Beau dans ses rapports avec le faux et le mal, le Beau séparé de Dieu ou correspondant à l'individualité pure, a son type dans Satan, la plus parfaite des natures créées, mais la plus éloignée de Dieu, la plus perverse , la plus souffrante. La forme reste avec sa beauté "essentielle, impérissable, et l'on frémit en la voyant. Le mal est là, l'idéal du mal incarné dans cette forme. Les ténèbres rayonnent de cette face, la haine scintille dans ces yeux, l'orgueil inflexible siège sur ce front. Cette forme ravissante, isolée du Créateur, isolée de la Création, est .suspendue dans le vide comme un météore effrayant.
Il y a donc deux genres de beauté : la beauté ma-
R Dli L'ART ET DU BEAU.
lérielle ou individuelle de la forme, et la beauté idéale de cette même forme où resplendit le Beau infini de qui elle découle et auquel elle demeure unie. De l'union de ces beautés résulte la Beauté suprême, sous le point de vue de l'Art.
La beauté déchue, concentrée en sol et dès lors en rapport inverse avec le Beau infini, est encore beauté, en ce sens qu'elle exprime la nature essentielle de l'être, son type idéal, éternel ; mais cette beauté m^me, modifiée par l'état désordonné de l'être ou exprimant aussi cet état, s'empreint d'un caractère qui repousse et glace, comme une manifestation du mal. Dans les teintes louches et flétries de la fleur vous découvrez les traces de la larve hideuse qui la dévore intérieurement et l'infecte de son venin.
Le laid est ou une forme qui nous répugne, par une secrète disconvenance avec notre mode particulier de sentir, mais celui-ci n'est que relatif, ou une disproportion marquée dans une forme naturelle, une violation de ses lois harmoniques, et c'est le laid absolu. La laideur néanmoins, à travers laquelle reluit, en quelque sorte, le Beau idéal clans ses relations avec le Vrai et le Bien, peut occuper dans l'Art un rang plus élevé, plaire davantage, toucher, émouvoir plus profondément que la simple beauté physique.
Quelques-uns ont cherché le principe de l'Art dans l'imitation. Évidemment l'imitation en est un des éléments, mais elle n'en est pas le principe. L'Art n'est qu'une face du développement de l'homme, de ses puissances actives. Il naît d'un ordre de besoins nouveaux que produit en lui l'évolution de ses facultés supérieures, il marque une phase de sa croissance. Absorbé d'abord dans la vie purement physiologique, son action première, déterminée par d'aveugles appétits relatifs au corps, a pour unique but de les satisfaire. Il tend à l'utile exclusivement, en cela semblable à l'animal privé d'intelligence, de la vision du Vrai, et par là même du sentiment du Beau. Dès que ce sentiment apparoît dans l'homme, il se manifeste dans ses œuvres où commence à briller la lumière nouvelle qui l'illumine intérieurement. Comme les rayons réfractés par l'atmosphère dissipent peu à peu les ténèbres de la nuit et annoncent le lever de l'astre caché encore sous l'horizon, l'Art annonce le lever de la science dont il est l'éclatante aurore. Car tout se tient, tout s'enchaîne : aucun progrès ne s'opère brusquement, ne s'accomplit dans une sphère isolée. Ce qui a précédé l'Art, ce qui le suit, en est inséparable. Le Beau qui implique le Vrai implique aussi l'utile ; il s'unit, s'incorpore à lui. Leurs lois, quoique diverses, se lient en vertu d'une harmonie
fondamentale qui les ramène à l'unité. Les proportions les plus parfaites dans leur rapport avec le Beau sont également les plus parfaites dans leur rapport avec l'utile. Dans un organisme vivant, les formes les plus belles sont en même temps les mieux appropriées à leurs fonctions. Nul art ne dérive de soi, ne subsiste par soi-même, pour ainsi dire solitairement. UArt pour Vart est donc une absurdité. Le perfectionnement de l'être dont il manifeste les progrès en est le but. Il est comme le point de concours de ses besoins physiques et de ses besoins intellectuels et moraux, et les arts, en effet, peuvent être classés selon leur relation à ces besoins divers. Du besoin de se créer des abris, des demeures de plus en plus commodes et du désir de les orner ; du besoin de s'assembler pour accomplir des actes soit religieux, soit civils, est née l'architecture avec ses annexes, la sculpture, la peinture, qui se développent sous l'influence de plusieurs autres besoins inhérents à la nature supérieure de l'homme. Sœur de la poésie, la musique opère la liaison des arts qui s'adressent directement aux sens avec les arts propres de l'esprit, et leur objet commun est de satisfaire des besoins de l'ordre moral, de seconder les efforts de l'humanité pour atteindre sa fm, de la soulever de la terre et de lui imprimer un mouvement perpétuel d'ascens'on. Se figure-t-on un
art qui ne soit bon à rien? un art de bâtir sans un but d'utilité pratique? un art de la parole indépendant de TefTet que la parole doit produire, et un effet de ce genre qui, bon ou mauvais, n'ait pas en soi et dans celui qui l'a cherché, voulu, un caractère moral? Non-seulement donc l'Art a sa racine dans les puissances natives, radicales, essentielles de l'homme, il en est l'exercice, la manifestation sous un certain mode ; mais encore, en unissant les lois de l'organisme aux lois de l'intelligence et de l'amour, il les dirige vers le même terme, la perfection de l'être dans ce que sa nature contient de plus élevé : merveilleux enchaînement qui nous fait comprendre par ce qui se passe en nous l'harmonie de tous les ordres d'êtres, leurs relations mutuelles, leur commune tendance et l'unité de la Création, image et reflet de l'unité de Dieu même.
De ces considérations il s'ensuit que l'Art n'est point arbitraire, qu'il ne dépend point des fantaisies capricieuses d'une pensée sans règle, qu'ayant, comme les êtres eux-mêmes, des conditions essentielles, nécessaires d'existence et de développement, on ne peut, sans le détruire, ni en changer les bases à jamais invariables ni en altérer les lois. Ces lois résultant de l'union des lois de l'ordre physique et des lois de l'ordre intellectuel, l'Art, sous ce rapport, correspond à la faculté au'on a nommée ima-
glnatioD, OU au pouvoir que l'homme possède de revêtir l'idée d'une forme sensible qui la manifeste extérieurement, d'incarner dans la Nature les types éternels, et l'Art est pour l'homme ce qu'est en Dieu la puissance créatrice : d'où le mot de poésie^ dans la plénitude de sa primitive acception ^
Cependant, si les œuvres de l'Art dépendent radicalement de la nature des choses et de leurs lois, sur lesquelles l'homme ne peut rien, ils dépendent encore de la manière dont il sent et conçoit ces mêmes choses. L'artiste se manifeste donc individuellement dans son œuvre, il lui imprime son caractère propre, nouvelle source de variété. Et, comme l'individu est lui-même l'expression du milieu social où il vit, que nul n'échappe à l'influence de tout ce qui constitue la société humaine à une époque déterminée, à l'influence des doctrines reçues, des croyances établies, de la civilisation, des mœurs, de la philosophie, de la religion, l'Art, chez les différents peuples, aux différentes périodes de leur développement eL du développement général de l'humanité, dont il représente les états successifs, éprouve des modifications profondes. Le Beau en est l'immuable objet, mais l'esprit l'aperçoit sous d'^s aspects divers; et ce qu'il importe d'observer,