CHAPITRE III
ARCHITECTDRE,
Le temple chrétien nous a ofTert, dans un exemple particulier, l'image du développement général de l'Art, de son évolution progressive, semblable à celle de la Création qu'il reproduit sous le point de vue du Beau, comme la Science la reproduit sous le point de vue du Vrai : et le Vrai et le Beau étant identiques par leur essence, la Science et l'Art originairement émanés de la même source se résolvent, quant à leur objet, dans une même unité, celle de l'Être. Mais après avoir observé en quel ordre s'opère la génération des diverses branches de l'Art, nous avons à considérer le caractère distinctif, les lois propres, les formes variées de chaque art divers : comme, après avoir contemplé la Création dans son ensemble, on doit, pour la bien connoître, l'étudier encore dans les différentes casses d'êtres qu'elle renferme.
L'architecture est née avec l'homme, car l'homme
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eut toujours besoin d'abri contre l'inclémence de l'air et les attaques des animaux durant son sommeil; et lorsque cet abri nécessaire ne se présentoit pas de soi-même, il falloit que l'homme se le créât. Dans les flancs des montagnes il S3 creusa des grottes. Avec des pierres ou de l'argile il imita ces grottes dans la plaine; il les imita près des forêts avec des branches d'arbre, des écorces, du gazon, du feuillage; et l'art de bàtu' fut ainsi le premier art pratique, art fécond, art matrice de tous les autres arts, comme la masse solide de la terre est la matrice universelle des êtres qui ont successivement apparu à sa surface.
Par ce qui la caractérise spécialement, TarchiteC" ture représente donc le monde inorganique : aussi ses lois premières, comme les lois de ce monde, sont-elles des lois mathématiques, communes aux deux éléments qui s'unissent en elle, l'utile et le Beau. Dans ses rapports directs avec l'utile, indirects avec le Beau, elle dépend en effet des lois de la pesanteur, de la statique, de la cohésion et de la résistance des corps. Dans ses rapports directs avec le Beau, indirects avec l'utile, elle dépend des lois géométriques de la forme, ou des relations harmoniques des lignes. Et comme ces relations n'ont rien d'arbitraire, que, la forme génératrice étant donnée, toutes les cpmbinaisons d'où résultent les
formes complexes qui en dérivent sont également données, il s'ensuit qu'il existe, outre les variétés que peut offrir chaque type particulier, différents ordres généraux de formes architecturales.
La première condition de la beauté de la forme en architecture est la symétrie, parce qu'elle seule détermine un centre autour duquel toutes les parties s'ordonnent régulièrement, et produit le sentiment de l'unité. Il en est autrement dans la Nature, telle qu'elle se présente à nos regards avec ses horizons qui fuient, changent, se renouvellent sans cesse. Rien n'y est symétrique à l'œil, parce que l'œil n'embrasse qu'une imperceptible portion de l'œuvre immense du Créateur, qui, toujours progressif, n'est jamais achevé. Mais cette immensité même, d'où naît le sentiment de l'infini essentielle- ' ment un, éveille au dedans de nous le sentiment d'une unité plus vaste, plus intime, de l'unité absolue, mystérieuse, d'où émanent toutes choses et où toutes choses aspirent à rentrer. Dans l'Art, au contraire, l'œil embrasse à la fois tout l'ensemble de l'œuvre, et l'unité dès lors y doit être apparente, immédiatement saisie par la vue. Toutefois l'Art lui-même a tenté de reproduire ce caractère de la Nature, de se rapprocher d'elle à cet égard : et pour cela qu'a-t-il fait? Il a d'abord accru les proportions de son œuvre, et, multipliant les détails,
il en a exclu la symétrie, ne la conservant que dans les masses et dans les grandes lignes. De là des effets nouveaux pleins de puissance, quelques-unes de ces impressions indéfinies que l'on éprouve dans les gigantesques monuments consacrés à la foi chrétienne.
Mais si la symétrie, dans l'architectonique de l'Art, est un des éléments de la beauté, il n'en est pas le seul. La forme doit offrir encore une certaine élégance indéfinissable, parce qu'elle correspond à quelque chose d'immatériel, d'inexprimable dès lors dans le langage des corps, et l'artiste ici cesse d'être guidé par des lois positives précises. Si l'expérience vient à son aide, ce n'est guère qu'indirectement : elle lui enseigne ce qu'il doit éviter, beaucoup plus que ce qu'il doit faire. A moins qu'une vision immédiate , indépendante des règles et des calculs fondés sur les règles, ne lui révèle intérieurement le modèle idéal que son art doit réaliser, il n'aura point en lui le souffle créateur, il ne produira qu'une œuvre sans vie»
Cette vie qui anime l'œuvre où s'est incarné l'invisible exemplaire, cette vie qu'on sent en lui, qui s'exhale de lui, ne résulte pas uniquement de la beauté intrinsèque des formes. Ces formes doivent parler, et c'est ce qu'elles disent qui complète l'art. La construction la plus savante, la plus régulière,
la plus irréprochable à cet égard, n'est pas un édifice, dans le sens de l'Art, s'il n'exprime une pensée, s'il n'émeut celui qui le contemple, s'il ne le ravit, pour ainsi parler, dans une sphère au-dessus des sens. Sous ce rapport, l'architecture ou l'harmonie des formes présente quelque chose de semblable à ce qu'on retrouve dans la musique ou dans l'harmonie des sons. Ni l'une ni l'autre ne manifestent l'idée telle qu'elle est en tant qu'objet de la connoissance, l'idée pure, nette, précise, ou ne la déterminent, mais elles déterminent dans l'être qui voit ou entend un certain état interne ou des sentiments correspondants à un ordre d'idées. Celles que fait naître la vue de l'Alh ambra diffèrent totalement de celles qu'inspirent la cathédrale gothique, ou les temples d'Ellora.
On peut diviser l'architecture en architecture religieuse et architecture civile, l'une symbole du dogme, l'autre symbole du principe caractéristique de la société et des mœurs qu'il engendre. Ainsi l'histoire des peuples est écrite dans leurs monuments, non l'histoire fugitive des accidents de leur existence, mais l'histoire plus profonde de leur vie morale et intellectuelle, de la nature de leurs croyances, de leur conception générale des choses : et comme, en pénétrant au-dessous de la surface dans les entrailles de la terre, on y découvre kS
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débris d'êtres qui ne sont plus, le squelette brisé, dispersé, d'un monde antique qui s'est évanoui; en pénétrant dans les entrailles du temps, on y découvre aussi les fragments épars et mutilés d'un autre monde, du monde primitif de l'homme, les débris pétrifiés de religions éteintes, les ossements gigantesques de ces êtres puissants qu'on appelle sociétés, nations, les membres disjoints, incomplets de vastes organismes que la pensée cherche à reconstruire et qu elle reconstruit en effet, à mesure que les lois de Dieu et de l'univers nous sont mieux connues.
Nous ne suivrons point l'art dans l'inépuisable variété de ses développements et des formes qu'il a revêtues. Ce seroit nous détourner de notre but, et quelques exemples suffiront pour éclaircir et pour justifier les principes généraux que nous avons établis déjà, et ceux qui nous restent à établir.
Les religions de l'Inde renferment toutes une idée panthéistique, unie à un sentiment profond des énergies de la Nature. Le temple dut porter l'empreinte de cette idée et de ce sentiment. Or le panthéisme est à la fois quelque chose d'immense et de vague. Que le temple s'agrandisse indéfiniment, qu'au lieu d'olTrir un tout régulier saisissable à l'œil, il force, par ce qu'il a d'inachevé, l'imaGrination à l'étendre encore, à l'étendre tou-
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jours, sans qu'elle arrive jamais à se le représenter tout ensemble comme un et comme circonscrit en des limites déterminées, l'idée panthéistique aura son expression. Mais, pour que le sentiment relatif à la Nature ait aussi la sienne, il faudra que ce même temple naisse en quelque manière dans son sein, s'y développe, qu elle en soit la mère, pour ainsi parler. C'est là, c'est dans ses ténébreuses entrailles q'ie l'artiste descendra, qu'il accomplira son œuvre, qu'il fera circuler la vie, une vie qui commence à peine à s'individualiser en des productions encore à l'état de simple ébauche : symbole d'un monde en germe, d'un monde qu'anime et qu'organise dans la masse homogène de la substance primordiale le souffle puissant de l'Etre universel.
Une pensée différente domine l'Egypte, pensée grave et triste dont nulle autre ne la distrait, qui, du Pharaon environné des splendeurs du trône jusqu'au dernier des Laboureurs, pèse sur l'homme, le préoccupe incessamment, le possède tout entier, et cette pensée est celle de la mort. Ce peuple a vu le temps s'écouler comme les eaux du fleuve qui traverse ses plaines nues, et il s'est dit que ce qui passe si vite n'est rien, et, se détachant de cette vie caduque, il s'est reporté par sa foi, par ses désirs et ses espérances, vers une autre vie perma-
nente, immuable. Pour lui l'existence commence au tombeau; ce qui précède n'en est qu'une ombre, une fugitive image. Ainsi ses conceptions religieuses et philosophiques, ses dogmes, en un mot, venant aboutir à ce grand mystère de la mort, son temple a été un sépulcre. Il l'a creusé comme le temple indien dans les profondeurs de la terre : mais ce qu'il exprime, ce n'est plus l'union absolue de Dieu et de la Nature se développant en Dieu par un travail interne de Dieu même. L'homme est présent partout dans le temple égyptien, c'est l'homme qu'il rappelle, mais dans ses rapports avec le monde que recouvre la tombe comme le voile mystérieux d'Isis. Par la grandeur des masses, la largeur des bases, les fortes proportions des parties diverses, il fait naître le sentiment d'une durée sans bornes. Le flot des siècles qui entraîne tout le laisse inaltérable. Symbole de la demeure future de l'homme, de la demeure où la mort l'introduit, il exhausse pour le recevoir ses voûtes moins pesantes; ses colonnes montent; la symétrie devient apparente; les ornements plus multipliés prennent des formes plus élégantes. Toutefois c'est encore un tombeau; la vie est au delà, en d'indivisibles régions dont les astres enflammés du firmament marquent la route. Dans le temple nul mouvement. Les moyens mis en œuvre pour élever la pensée au-dessus du temps et de ses
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vicissitudes produisent une impression insurmontable d'immobilité, et, dans les images qui le représentent, l'homme même ressemble par sa pose, par la roideur des membres, les traits sans expression, à une momie dans un cercueil.
Transporté dans la Grèce, l'art égyptien s'y modifia profondément. L'humanité acquit chez les Grecs une pleine conscience d'elle-même; elle se sentit distincte de Dieu et de la nature, au sein desquels l'avoit absorbé le panthéisme oriental. L'infatigable activité, l'abondance de vie qu'elle trouvoit en soi, lui ouvrirent d'autres perspectives, empêchèrent qu'elle fût dominée par cette sombre idée de mort où l'Egypte étoit ensevelie. Tout au contraire, avide de jouissances, elle S3 plongea avec une ardeur enthousiaste et naïve dans l'existence présente qui lui sembloit inépuisable. Repliée sur elle-même, elle chercha ses horizons en soi, et s'enivrant de sa propre excellence, elle en vint jusqu'à s'adorer. Pour l'imagination des Grecs, Dieu n'étoit que le type idéal de l'homme, et c'est pourquoi ils multiplièrent les dieux presque à l'infini. L'homme dès lors, l'homme parfait, l'homme divinisé fut le modèle du Beau. Le temple, conçu comme le séjour de ces divinités humaines, se rapprocha par ses dimensions et par ses formes de l'habitation de l'homme réel. L'unité y devint plus sensible, en
même temps que la Beauté, la grâce, Texquise harmonie des lignes et des proportions ramenées à celles de l'homme, portèrent l'art, sous ce rapport, à son plus haut point de perfection. Élargissez le temple grec, cette harmonie se perd, parce qu'elle a son principe dans l'harmonie du corps humain, dont la beauté s'altère toujours plus au delà d'une certaine grandeur que déterminent des lois invariables. Mais de là aussi il résulte que l'art grec n'exprime ni le vague infmi de Dieu, ni l'immensité de la Nature, et que les puissants effets qui émanent de ces sources fécondes lui sont étrangers. Il ravit par un charme plein de douceur et de mélodie, par je ne sais quoi d'achevé, de pur et de suave, mais sans jamais transporter l'homme audessus de la terre et au-dessus de lui-même; il reste constamment l'objet de sa contemplation. Rien ne l'entraîne dans les espaces illimités de la rêverie, dans les profondeurs du mystère; rien n'éveille en lui les aspirations vers un terme inconnu qui fuit toujours, ni les joies du monde invisible, ni ses tristesses inénarrables.
Ainsi les Grecs développèrent l'art merveilleusement sous une de ses faces, et, dans ses progrès comme dans sa décadence, il suivit les phases de leur pensée et de leur civilisation, en conservant jusqu'à la fin son caractère fondamental; car, en
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tout ordre de choses, il existe une relation inaltérable entre la cause primitive et ses successifs effets, entre la production, variable seulement en certaines . limites, et son principe générateur.
j Les Romains n'eurent jamais de conception religieuse et philosophique qui leur fût propre, et, au temps de leur grandeur, ayant adopté la conception grecque, ils adoptèrent aussi, par une conséquence nécesssaire, l'art grec, qu'en tout genre ils se bornèrent à imiter. Leur génie les entraînoit dans une autre sphère ^ Peuple guerrier et politique, la domination fut son bu', constant, son but exclusif; et ce qui le distingue de tant d'autres peuples qui brillèrent aussi par les armes, ce qui indique en lui le sentiment profond, quoique vague et confus, de l'unité où tend le genre humain, c'est que toujours sa force fut dirigée par une sagesse prévoyante et calme; qu'il ne sut pas seulement conquérir, mais organiser ses conquêtes, se les assimiler ; c'est qu'à l'instinct du commandement qui lui étoit comme naturel, il joignit la science administrative
1, Excudent alii spiraatia mollius œra,
Credo equidem ; vivos ducent de marmore vultus, Orabunt causas melius, cœlique meatus Describent radio et surgenlia sidéra dicent : Tu regere imperio populos, Romane, mémento ; Ilae tibi erunt artes, pacisque imponere morem, Parccre subjectis, et debellare supcrLos.
/EneiiL, lib. V v. 8i8-85i.
et que, plus qu'aucun autre peuple ancien, il cultiva, développa celle du droit. Détourné par ses graves pensées, par cette vie toute pratique, des spéculations de la philosophie et de la culture des arts, il ne vit guère dans Tune qu'un amusement de l'esprit, et dans les autres qu'une sorte d'ornement propre à relever l'éclat du pouvoir, et des jouissances pour la richesse.
Toutefois, comme on le reconnoitra surtout quand nous parlerons de l'architecture civile, l'art grec subit chez les Romains des modifications relatives en partie aux application^ nouvelles qu'il reçut, en panie à l'idée qui dominoit le peuple-roi, à ses habitudes, à ses mœurs. Voulant imprimer à ses iionuments une plus haute majesté, quelque chose .le sa propre grandeur, il en accrut les dimensions, ce qui eut pour eiïet d'altérer l'élégance délicate, l'exquise simplicité, la parfaite harmonie des formes de l'art grec. Et, en même temps, tout ce qui se rattachoit à la Ville éternelle participant à ses destinées, les monuments romains durent offrir un caractère particulier de stabilité et, pour ainsi dire, de durée impérissable. D'où l'introduction de la voûte, commandée d'ailleurs par les nécessités' mêmes de ces vastes constructions, et qui multiplia les courbes dans l'architecture. Presque entièrement rejetées des Grecs, leurs temples aux nrofils
si gracieux tout ensemble et si arrêtés ne présentent que des combinaisons de la ligne droite. Ils semblent ne s'en écarter qu'à regret, même dans la colonne, que, le plus souvent, ils ont soin d'y raccorder par les cannelures qui en dissimulent la rondeur. De la voûte cependant sont sorties des beautés dignes de l'art, et comme un art nouveau, lorsqu'en s'exhaussant elle devint le dôme des immenses basiliques chrétiennes ; et le germe de cette transformation apparoît déjà dans le Panthéon d' Agrippa, modèle, à notre gré, de l'architecture religieuse romaine.
A raison de causes nombreuses qu'il seroit trop long d'exposer, il se passa des siècles avant que le Ghristianisne pût enfanter un art correspondant à sa conception de Dieu, de la Nature et de l'Homme. Lorsque après les persécutions il lui fut permis de se produire au grand jour, il dut consacrer à la célébration de ses mystères des édifices auparavant destinés à d'autres usages, en les accommodant aux exigences particulières de son culte. Ainsi modifiés ils servirent de type aux premiers temples qu'élevèrent les chrétiens, et Saint-Paul de Piome avec ses hautes nefs, Saint-Paul, dont l'origine remonte à Théodose le Grand, en offre un remarquable exemple. Sans se détacher entièrement de l'art grec, on s'en éloigna toujours davantage, et de ces changements successifs naquit et l'architecture by-
zantine et celle qu'on a nommée romane, analogue au caractère grave et simple du Christianisme dans les premiers temps. Le cintre romain s'y marie avec élégance à la colonne greccpe, altérée néanmoins dans ses proportions, et l'on commence à y discerner, avec une pensée mystique inconnue des anciens, un sentiment nouveau de la Nature, une tendance à la reproduire dans sa grandeur et sa variété, quelque chose de triste et de solennel qui porte aux rêveries mystérieuses.
Ce n'étoit pourtant pas encore l'expression parfaite de l'idée chrétienne, telle que l'Église la développa. Elle ne reçut sa pleine manifestation que dans la cathédrale si improprement appelée gothique, véritable création du génie chrétien. Peu importe ce qu'il put emprunter à l'architecture byzantine et à l'architecture arabe. Ces emprunts, que d'ailleurs on a exagérés, ne constituent point l'art qui, du douzième au quinzième siècle, couvrit l'Europe de ses monuments. Ce qui les caractérise, c'est l'unité de pensée, c'est le travail organique qui de tant d'éléments divers a fait un seul tout, de tant de formes diverses une seule forme, dont les innombrables parties s'enchaînent, s'appellent, s'engendrent l'une l'autre, concourent harmonieusement à un but commun, se fondent en un corps unique et vivant.
ARCHITECTURE. h-
Nous avons essayé, dans le chapitre précédent d'expliquer la cathédrale chrétienne. Ajoutons qu'elle présente une évidente combinaison des ar chitectures antérieures, sans néanmoins en être ni la reproduction , ni l'imitation. Tout y est natif inspiré. La ressemblance dérive d'idées analogues mais rattachées à une conception générale différente Ainsi les cryptes ménagées au-dessous des parvis rappellent les temples souterrains de l'Egypte et de l'Inde. La voûte et la colonne, étroitement unies dans l'édifice supérieur, y représentent l'art romain et l'art grec , mais modifiés selon le caractère de la conception qu'ils doivent exprimer. Les arcs des voûtes forment en se croisant l'ogive montante, qui s'appuie sur des groupes de colonnes effilées. Chaque type a perdu quelque chose de sa beauté propre, mais l'ensemble a gagné en profondeur d'effet , en harmonie grandiose. Le temple indien donne le sentiment du travail interne de la Nature et de ses énergies. Ici la Nature apparoît dans la magnificence de son développement accompli. Or les lignes arrêtées, inflexibles, les formes rigoureuses de l'architecture grecque et romaine, sont étrangères à la Nature dont l'expression, essentielle à l'art chrétien, constitue en partie sa puissance. Ces formes, ces lignes , introduites sans modifications dans la cathédrale chrétienne , y créeroient des dissonances cho-
qualités. Plus achevés, les détails mêmes nuiroient à l'effet total , détruiroient ou affoibliroient l'impression générale qui doit se résumer dans un mystérieux sentiment de l'infini, dans une sorte de vision vague du monde caché sous le voile flottant des phénomènes , et dans une aspiration véhémente à ce monde éternel , future demeure de l'homme purifié. Ce n'est donc pas pour avoir manqué de la faculté de sentir le Beau tel qu'il est l'objet de l'art grec, et de l'habileté d'exécution nécessaire pour le reproduire, que les artistes du moyen âge se sont ouvert une voie différente , mais parce qu'ils ont eu l'exquise aperception d'un autre genre de Beau, d'un Beau plus élevé , plus spirituel , réalisé par eux avec une perfection égale à celle que l'on admire dans les chefs-d'œuvre de l'antiquité. Les types fmis du Beau offrant la même diversité que nos conceptions du Beau idéal, il s'ensuit que l'art, quoique un dans sa source , participe aussi à cette diversité, et que, n'ayant point, sous ce rapport, de modèle absolu, on ne sauroit le soumettre à des règles exclusives.
Un changement nouveau s'opéra au temps de la Renaissance. L'esprit religieux s'étant affoibli, il se fit une alliance entre l'art antique et l'art chrétien : l'ogive et le plein cintre se mêlèrent. On emprunta au temple grec ses lignes élégantes, en conservant
la variété des ornements délicats du gothique , et en substituant aux formes légères et sveltes des tours dont la pointe se perd dans les nues la voûte latine devenue le large dôme des Brunelleschi et des Michel-Ange. L'idée et le sentiment chrétien subsistent encore, à un certain degré , dans ces magnifiques monuments, mais ils y ont subi des modifications profondes. Les pensées de l'homme et ses désirs qui se détachoient de la terre , et montoient, et montoient encore, sans fin, sans terme, comme l'édifice des âges de foi, se sont arrêtés et s'infléchissent avec les courbes du dôme , qui semblent les retenir dans une sphère moins haute. Le Christianisme s'est, en quelque sorte, implanté dans la vie terrestre , et chaque jour il y pousse de plus nombreuses racines, chaque jour ses branches s'abaissent pour abriter le voyageur insouciant et distrait. Enfin le caractère de la vieille cathédrale disparoît entièrement. L'art païen a envahi le temple , il y règne presque sans partage , et ce temple, qui n'est plus l'expression de l'univers et du Dieu qui le remplit de soi , sera Saint-Pierre de Rome , le symbole imposant d'une autre grandeur et d'une autre puissance, de la puissance et de la grandeur de la Papauté qui l'éleva près des palais superbes d'où elle commande au monde.
Le principe caractéristique de la société dérivant
de sa religion ou de sa conception des choses, Tarcbitecture civile dut offrir partout une ressemblance marquée avec l'architecture religieuse ; on dut reconnoître en elles l'ineffaçable empreinte d'une origine commune. Il nous reste peu de monuments de l'Orient, et ces monuments mutilés sont comparativement trop modernes pour que nous puissions constater en détail cette analogie. A Benarès quelques édifices, quoique postérieurs de bien des siècles aux temples de Salcette et d'Ellora, quoique d'une époque où la sève religieuse antique étoit presque tarie , présentent néanmoins dans leur masse compacte, où domine l'expression de la force, de visibles rapports avec l'art primitif, né du sentiment exalté des énergies de la Nature unie à Dieu, absorbée en Dieu. Des relations semblables peuvent encore être aperçues, soit dans les descriptions que les anciens nous ont laissées des vastes constructions de Ninive et de Babylone , soit dans les débris qui couvrent les lieux aujourd'hui déserts, où l'orgueil des monarques persans éleva jadis leurs immenses palais et leurs sépulcres immenses.
Les pyramides d'Egypte , qui ne sont aussi que des sépulcres, formoient, dans cette terre de la mort, les vrais palais des rois ^ , et s'il s'est conservé
1. Monument à la fois reli^'ieux et civil, l'obélisqae dérive évi-
quelques autres traces des royales demeures des Pharaons, leurs ruines se confondent tellement avec les ruines des temples, qu'il seroit au moins bien difficile de les en distinguer ; circonstance, au surplus, qui confirme ce que nous avons dit de l'unité fondamentale des diverses branches de l'art.
Elle n'est pas moins remarquable chez les Grecs. Entre le Parthénon et les Propylées, on reconnoît une parenté manifeste ; même caractère, mêmes lignes, même élégance gracieuse et noble. En ce pays où le peuple régnoit, point de palais fastueux, mais des édifices destinés à tous, des théâtres, des portiques, et partout le sentiment de l'homme dans sa beauté et sa liberté. Sa maison est le temple en petit; le temple est sa maison agrandie, ornée, proportionnée à sa nature idéale. L'art s'épanouit avec volupté, comme la fleur sous un ciel serein. Il recherche la lumière, les souffles caressants, les suaves harmonies, les riantes perspectives. Descendu de l'Olympe, il y remonte par les douces pentes du mont parfumé.
L'architecture civile prit à Rome beaucoup plus de développement que dans la Grèce ; elle y fut appliquée à des monuments beaucoup plus variés, et c'est surtout dans ces monuments que l'art romain
demment de la pyramide et la lie aux autres parties de î'ai-chii3Cture égyptienne.
se sépare de l'art grec, par l'emploi constant de la voûte, moins légère et moins élégante que la colonnade et son architrave, mais d'une majesté plus sévère et d'une plus grande solidité. On voulut qu'ils vainquissent le temps, qu'ils participassent à l'éternité du peuple-roi, aux destins de l'empire fondé sur le sol prophétique du Gapitole; point central, mystérieux, d'où la puissance romaine étendit ses rayons sur le monde entier , et où le monde entier, ses dieux en tête, vint fléchir 1q genou et s'organiser dans l'unité.
Guerrière et conquérante, Rome brilloit encore par la science du droit et le génie administratif; et, après qu'elle eut attiré à soi les richesses de l'univers, corrompue par le luxe, dévorée de l'ardeur des jouissances, elle se précipita, bacchante effrénée, en des orgies sans exemple , sans nom , dans tout ce que purent enfanter de plus excessif des mœurs cruelles et voluptueuses, et toutefois empreintes d'une étonnante grandeur.
Cette société se retrouve avec ses caractères dans les productions de l'art. Les arcs de triomphe, élevés jusqu'au fond des plus lointaines provinces, les magnifiques colonnes d'Antonin et de Trajan, les palais même des gardes prétoriennes près de quelques demeures impériales, rappellent et l'esprit martial, et la fierté et la gloire du peuple qui sou-
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mit tous les autres peuples. Ces monuments , les premiers surtout, sont purement romains. On croit voir, en les contemplant, les nations se courber pour passer sous ces voûtes ornées de leurs dépouilles.
La grave et vaste basilique où le magistrat rendoit ses arrêts offroit quelque chose d'analogue aux formes solennelles de la jurisprudence et à l'austérité de la loi. Le génie de l'administration se montroit partout, dans les ponts qu'on admire encore, dans les masses colossales des aqueducs et leurs coupes hardies, dans les portes des villes , d'une beauté si simple et d'un aspect si imposant, dans une multitude d'autres ouvrages d'utilité publique, dont plusieurs ont duré jusqu'à nos jours. Mais, à partir des temps où le luxe envahit l'empire, où le Romain, fatigué de ses vieilles vertus et se plongeant avec fureur au sein des plaisirs, embrassa la vie comme une courtisane, ce qu'il demanda principalement à l'Art ce fut de servir et d'exciter ses désirs insatiables. De là tant de monuments entassés, pressés sur le sol qu'ils surchargent, théâtres, arènes, thermes, portiques, molles et somptueuses villas. Quelle frénésie de convoitise, quels prodiges de puissance, du Golisée , ce temple du meurtre , aux palais sous-marins de Gapréel L'Art cependant, las de flatter les pas*
sions sensuelles et féroces , eut aussi son côté moral; il avertit l'homme de la fragilité de son existence d'un moment, de la vanité de ses grandeurs qui se résolvent en un peu de poussière, et le caractère du peuple romain primitivement agriculteur, et qui toujours conserva le goût de la nature champêtre, est encore rappelé par ses tombeaux dlspersés le long des chemins dans la campagne. On diroit que ceux qui reposent là, fuyant le tumulte des cités pour revenir s'asseoir au foyer rustique , surpris par le soir se sont endormis sur le bord de la route.
Avant de parler de l'architecture des nations chrétiennes, laquelle ne se développa qu'assez tard, nous nous arrêterons quelques instants à celle des Arabes. On y trouve une confirmation des principes exposés précédemment. Les peuples musulmans n'eurent jamais d'architecture religieuse: pourquoi? Parce que leur religion, pur déisme, sépare totalement Dieu de son œuvre, ne le fait connoitre ni en lui-même ni dans ses rapports avec la Création, le reléguant au fond des impénétrables ténèbres de son unité absolue. L'univers dès lors n'est point pour elle l'expression de l'Être infini. Ne correspondant par ses dogmes à aucune conception des choses, elle n'a en soi aucune vertu plastique. Le temple est arbitraire et vide , il ne procède
point d'elle: prolem sine matre creatam. Et c'est par une raison semblable que, chez les chrétiens, le protestantisme s'est montré si stérile au point de vue de l'art. Il a des lieux de réunion, il n'a point de temples, parce qu'il n'a point de sanctuaire où réside la force génératrice du temple, la Divinité dont il émane.
Mais si l'Islamisme n'a pu enfanter une architecture religieuse, exprimer par elle une pensée qui lui manquoit, l'Arabe civiUsé a empreint de son génie d'autres monuments, où l'art, quelque emprunt qu'il ait pu fairj. à l'architecture byzantine ainsi qu'à celle de l'Hindoustan, se manifeste sous des faces nouvelles. Né sous un ciel de feu , dans une contrée en partie couverte de montagnes arides et de plaines de sable parsemées de rares oasis, ce peuple dut à son climat, aux habitudes qu'il produisit, aux mœurs qu'il engendra, les principaux traits qui le caractérisent. Vivant sous la tente , et trop souvent de rapine , pour suppléer à ce que le sol lui refusoit, errant avec ses coursiers et ses chameaux d'un lieu à un autre sans jamais se fixer en aucun, l'esprit d'indépendance, le courage audacieux, la fierté personnelle, durent surtout le distinguer. Les liens de famille et de tribu furent les seuls qu'il connut, avec ceux de l'hospitalité par lesquels il se rattachoit à l'humanité dont le s'''paroit
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son existence isolée et nomade. Actif seulement aux jours du combat, lorsque ses besoins ou ses convoitises le poussoient à quelque entreprise, replié d'ailleurs en lui-même, immobile sous les larges plis de son manteau de poil, toutes ses énergiques facultés se concentroient dans la vie interne. La simplicité même de cet état primitif le détournoit de ,1a science, dont la culture exige une civilisation plus avancée. Que lui restoit-il donc? La poésie, mais une poésie à part, en harmonie avec son soleil, ses solitudes brûlantes , avec ses souffrances et ses joies, ses instincts, ses aspirations. Allant où l'esprit l'emportoit, il se créa, pour les habiter, des régions plus belles, plus heureuses. Son ardente imagination peupla l'univers d'êtres invisibles, de génies puissants, bons et mauvais, que l'homme initié aux arts magiques pouvoit s'assujettir par la vertu de certains charmes. Cette croyance inculquée dès le berceau , nourrie par des récits merveilleux que les générations setransmettoient, changeoit à ses yeux l'aspect du monde , l'enchantoit en quelque manière. Rien, dans ce qui frappoit ses regards, ne lui donnoit le sentiment des grandes énergies de la Nature ; il y substitua ces forces d'un autre ordre , personnifiées, volontaires et libres, indépendantes des lois fatales de la Création inférieure; et lorsque, haletant sur une terre nue, dans une atmosphère em-
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brasée, il s'abandonnoit à ses vagues désirs, ce qu'il aimoit à se représenter, c*étoient des eaux et des ombrages, une lumière afïoiblie et douce, dont les reflets se projettent à travers un épais feuillage sur les ondes limpides de la source près de laquelle il respire la fraîcheur avec volupté. Tel étoit pour lui le type parfait de la beauté dans la Nature.
De la combinaison de ces choses est née l'architecture arabe. Elle ressemble à un rêve brillant, au caprice des génies, qui s'est joué dans ces réseaux de pierre, dans ces délicates découpures, ces franges légères, ces lignes volages, dans ses lacis où l'œil se perd à la poursuite d'une symétrie qu'à chaque instant il va saisir, qui lui échappe toujours par un perpétuel et gracieux mouvement. Ces formes variées vous apparoissent comme une puissante végétation, mais une végétation fantastique ; ce n'est point la nature, c'en est le songe. La lumière voilée prend des teintes moelleuses, une sorte de velouté aérien, analogue à ce monde de féerie, et qui en augmente l'illusion. Partout des canaux murmurants, des fontaines jaillissantes, une impression de langueur qui assoupit les sens. Que l'amour, un amour plus passionné, plus sensuel que tendre, anime ce magnifique palais, toute la vie de l'Arabe est là dans son exemplaire idéal. De conception dogmatique des choses, de pensée sociale, nul ves-
tige. Cette ravissante demeure n'est destinée qu'à l'individu, ne rappelle que lui. Les mœurs hospitalières des fils d'Ismaël auront pourtant aussi leur expression plus rapprochée des habitudes simples de son primitif état. Sur les sentiers arides du désert, près d'une source et de quelques palmiers, il élèvera des abris, des lieux de repos pour le voyageur, des caravansérails, des tentes de pierre. Jusqu'à l'invasion des peuples du Nord, l'architecture civile des nations chrétiennes, du moins en Occident, fut, comme leur architecture religieuse, exclusivement romaine. Puis l'art s'affaissa sous les ruines de l'empire, mais pour renaître avec un caractère nouveau. Il reparut informe encore, lorsque l'institution féodale commença elle-même à s'organiser. D'autres idées, d'autres mœurs marcjuèrent de leur empreinte ses rudes productions. Il se résuma d'abord tout entier en deux édifices, l'église et le château, auxquels on pourroit joindre, comme une sorte d'intermédiaire, le couvent. A cette époque de violence et de désordres, celui-ci recueilloit au fond des forêts et des vallées incultes, à l'ombre de la croix protectrice du foible, ceux qui, portant avec douleur le poids de la société ou d'eux-mêmes, cherchoient dans le travail du corps le repos de l'esprit, la paix dans le sacrifice de soi, la liberté dans l'obéissance, les joies intimes de
rhomme intérieur dans la contemplation de Dieu et des mystères de la vie future. Que leur falloit-il? Une demeure simple, pauvre et sévère, conforme à la profession qu'ils faisoient de détachement du monde et des choses du monde. Cependant, à mesure que ce détachement même devint une source de richesse et de pouvoir, le monastère s'agrandit, s'orna, sans néanmoins perdre entièrement son caractère primordial. De modestes cellules groupées autour d'un cloître, tel en fut le type, qui rappelle tout ensemble la vie retirée et la vie commune. La pauvreté est dans la cellule, la richesse dans le cloître où se déploient toutes les beautés, toutes les magnificences, toutes les délicatesses de l'art. On y peut suivre son progrès, depuis les premiers essais du roman jusqu'à la perfection du gothique; après quoi l'art, passant à travers la Renaissance, se transforme et retombe dans l'imitation de l'antique. Le couvent, comme l'église, annonce alors l'affoiblissement de la foi, une préoccupation dominante de l'institution positive, humaine ; il exprime enfin l'idée terrestre substituée à l'idée mystique.
Le château féodal, situé d'ordinaire sur le sommet de rochers presque inaccessibles, ressemble à l'aire de l'aigle. Son aspect sombre, ses tours massives percées d'ouvertures étroites, ses créneaux
pareils à d'énormes dents, éveillent le sentiment d'un pouvoir redoutable, d'une domination farouche et mêlée toutefois de je ne sais quelle fierté rude et noble. En le voyant, on a sous les yeux le spectacle d'une société divisée en elle-même, où les armes remplacent le droit et la loi. Symbole de la puissance solitaire et indépendante, de la force et de la grandeur personnelle, il représente merveilleusement ces temps d'anarchie où, les liens de l'humanité n'existant plus dans l'ordre politique, l'homme individuel, sans souci d' autrui, se faisoit lui-même toute sa destinée.
Lorsque la police des États prit une forme moins irrégulière, qu'une meilleure organisation de la justice et de la force réprimante ramena quelque sécurité et avec elle un développement d'industrie et de richesses, le château, peu à peu, descendit de ses rocs escarpés ; il cessa d'être une citadelle pour devenir la demeure pacifique d'un pouvoir garanti par les lois et sûr de lui-même. L'art y réalisa progressivement ses types variés, en suivant toutes les phases de l'architecture religieuse. Aux massives lonstructions des siècles antérieurs succéda le gothique élégant de légèreté et riche de détails ; vint ensuite la Renaissance, dont le style, qui marque pour le temple un commencement de décadence, est au contraire admirablement approprié aux édi-
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fices deslinés aux usages de la vie domestique et civile ; enfin reparut l'art grec et romain , mais alourdi ou maniéré, privé de sa grandeur et de sa grcâce native. L'architecture arabe elle-même pénétra chez les nations occidentales, à Venise surtout à cause de ses relations multipliées avec l'Orient ; et, dans le reste de l'Italie, à Rome, à Florence, à Pise, à Sienne, à Yicence, à Vérone, les palais se modelèrent en quelque sorte sur les idées, les mœurs, les habitudes sociales des âges où ils furent élevés, sur la nature même des gouvernements; car ils présentent des caractères très-différents dans les pays soumis à un seul et dans les républiques, là où régnoit sans contestation une puissante aristocratie, et là où des luttes intestines entre les factions tour à tour victorieuses faisoient de la cité comme une arène où les partis se disputoient la domination. Il y eut des temps où les villes, partagées entres des familles ennemies, ressembloient à des forêts de tours , où chaque palais étoit une forteresse; et, quoique plus modernes, quelquesuns de ceux qu'on admire à Florence ont encore, dans leur masse austère, quelque chose de cet aspect. Le palais ducal de Ferrare, avec ses fossés et ses ponts-ievis, et le palais du doge à Venise n'offrent-ils pas le même contraste que les gouvernements de ces deux cités; celle-ci obéissant à un
es DE L'ART ET DU BEAU.
homme investi par elle d'une haute magistrature ; celle-là gouvernée par un maître qui ne relève que de soi ?
Un autre genre de monuments appartient à l'époque de l'aflraiichissement des communes, cette grande révolution qui en préparoit une plus grande : nous voulons parler des hôtels de ville. Ce n'est point le château royal ou aristocratique; c'est le palais du peuple, le lieu où s'assemblent les citoyens pour exercer leur souveraine puissance, délibérer sur leurs intérêts, où siègent les magistrats librement élus. Orné au dehors, modeste au dedans, il rappelle l'opulence de la communauté et l'égalité de ses membres. Les lignes en sont simples et sévères. Point de larges frontons couronnant des portails énormes; rien non plus de petit, d'étroit eî; d'abaissé. De tous ceux qui entreront là aucun ne courbera la tête, mais aucun ne l' élèvera au-dessus de celle d' autrui. Le beffroi, s'élevant au-dessus de l'édifice, achevoit d'en marquer le caractère. Voix solennelle de la cité, il convoquoit le populaire à la maison commune, l'appeloit aux fêtes publiques ou à la défense de ses droits, s'il arrivoit qu'ils fussent menacés.
Lorsque les grandes monarchies européennes achevèrent de se former, lorsque le pouvoir devint absolu, l'architecture aussi exprima ce pouvoir d'un
seul dans une société moralement décrépite, qui, brillante encore de la gloire des armes, voit, au sein de la corruption que voile un instant la politesse et l'élégance des mœurs, s'éteindre chaque jour son antique esprit et ses croyances antiques. Tout s'efface devant le souverain qui absorbe en soi la nation esclave. Quand il eut dit : l'Étal cest moi, il fallut lui bâtir une demeure proportionnée à cette monstrueuse prétention. Alors, ramené presque au métier, l'art sans inspiration s'enfla, pour ainsi parler, au lieu de s'agrandir; il construisit, sous le nom de palais, une maison gigantesque, transformée depuis en bazar par un ignoble et cauteleux despotisme de boutique.
On le voit, dans chacune de ses branches, l'Art, comme nous l'avons établi d'abord, n'est que la forme extérieure des idées, l'expression du dogme religieux et du principe social dominant à certaines époques. Imiter l'art ancien, le reproduire est donc un précepte absurde et faux; parce qu'il exigeroit que l'artiste fût pénétré de la conception antique, qu'il y crût; parce que cette conception ne représenteroit point l'état actuel de l'intelligence et de la société. Aussi, quelque habile qu'elle fût, l'imitation ne put-elle jamais imprimer à ses productions le caractère de vie inséparable de cette spontanéité qui réalise immédiatement un modèle interne. De
là vient que l'Art, reflet et symbole des croyances des peuples, de ce qui les constitue intellectuellement ce qu'ils sont, parcourt des cycles successifs, offre des périodes de croissance et de dépérissement. Il se perd quand l'artiste, entraîné par le mouvement contemporain, n'a plus foi à la conception à laquelle se rattachent ses œuvres, ou quand ses œuvres ne se rattachent à aucune conception. C'est ce qu'on a vu dans la Grèce, à Rome ; c'est ce que nous voyons de nos jours, avec cette différence que maintenant l'art, après avoir subi l'influence d'un matérialisme grossier et d'un scepticisme presque universel, tend à sortir de cet abaissement, exprime à sa manière l'inquiète recherche d'un type du Beau correspondant à l'idée inconnue, au dogme pressenti, mais obscur et confus encore, que l'humanité en souffrance appelle ardemment.
Si l'art n'est point l'imitation de l'art ou de ses créations accomplies déjà, il n'est pas davantage l'imitation de la Nature, en ce sens qu'il s'efforce de reproduire , non les apparences phénoménales , mais leur archétype idéal, tel qu'il subsiste en Dieu, immuable, éternel comme lui. Pour que les grands monuments de l'art s'harmonisent avec la nature, il faut que l'art même modifie celle-ci. Les jardins que Le Nôtre a portés à un si haut point de perfection en offrent un remarquable exemple.
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Qu*est-ce que l'artiste s'y est proposé? De fondre par degrés l'œuvre de l'art dans l'œuvre de la nature. Et pour y parvenir , qu'a-t-il fait? Il s'est emparé de la nature elle-même, de la nature vivante ; il en a lié les lignes et les plans aux plans et aux lignesarchitecturales, jusqu'à ce que, par une sorte d'affranchissement successif, la nature, dégagée des liens que l'art lui imposoit, reprenne, avec sa liberté, son caractère natif et propre. Passant ainsi, par d'insensibles nuances, d'une impression à une autre impression, de manière qu'elles s'unissent en un sentiment indivisible, on perçoit le Beau simultanément sous ses deux formes les plus générales , celle qu'il revêt dans la Nature, et celle qu'il revêt en nous-mêmes, laquelle, exprimant ses relations avec notre intelligence, représente les phases de son dévoloppement.
Mais le Beau étant essentiellement un, il existe des rapports intimes, de secrètes harmonies entre ses manifestations dans la Nature et ses manifestations dans les œuvres de l'homme. La lumière grise et terne ou brillante et dorée, le ciel habituellement serein ou orageux, l'aspect riant ou âpre du sol , les formes des plantes , leurs couleurs , toutes ces choses et mille autres encore réagissent sur l'art , contrastent ou s'harmonisent avec ses monuments, en accroissent l'effet ou l'altèrent. Transpor-
tez le Parthénon dans une contrée brumeuse et froide, il y sera étranger, il ressemblera au Grec lui-même exilé de sa patrie, et regrettant, sur les bords de quelque fleuve glacé, le soleil de l'Attique et ses douces brises, et ses gracieuses collines, et ses horizons enchantés. Chaque édifice a sonsite propre d'où dépend sa beauté pittoresque. Le château féodal se dresse, comme le spectre de la guerre, sur un roc isolé et nu. Le monastère recherche le silence et l'ombre des bois, le calme des eaux tranquilles. L'église champêtre s'élève sur la pente du coteau , au-dessus des cabanes du pauvre , pour le bénir et le protéger. Partout vous trouverez de semblables harmonies, et partout elles ajoutent au charme de l'art un autre charme non moins ravissant. Elles associent la pensée de l'homme à la pensée de Dieu, et sa vie passagère à la vie perpétuelle de la Création ; elles opèrent la mystique union de sa nature à la Nature universelle, de ses œuvres et de l'œuvre divin, dont il aspire, par un puissant instinct qui révèle sa grandeur, à reproduire le type éternel.