CHAPITRE Y
Les corps ont une langue directe, immédiate, et les couleurs sont les mots de cette langue. Elle exprime la forme extérieure, comme la langue des sons exprime la forme interne, et ces deux langues sont intimement liées, ont une même racine, dépendent des mêmes lois fondamentales. Puisque la forme est une, il est bien évident que ce qui exprime la forme doit être également un. Or ce qui exprime, manifeste la forme, indépendamment de tout mode particulier de perception, est ce que partout on appelle lumière. La lumière donc correspondant à la forme essentiellement une est essentiellement une aussi. La diversité que présentent les manifestations de la forme est donc uniquement relative aux divers modes de percevoir l'agent, le moven universel de sa manifestation, ou à ses rapports différents avec les sens divers. Ainsi la lumière essentielle, immuable en soi, est son pour l'ouïe,
couleur pour la vue, c'est-à-dire que, selon la nature de l'organe sur lequel elle agit, elle excite des sensations spéciales, mais toutes néanmoins représentatives de leur objet et du même objet. Si l'œil et l'oreille ne formoient qu'un même appareil physiologique, les sensations correspondantes à chacun d'eux s'uniroient dans une même perception plus complète.
Gomme les sons, les couleurs sont pour ellesmêmes indéterminées, elles ne représentent comme eux que des formes vagues, flottantes, insaisissables. Dans le langage parlé, les consonnes déterminent le son , elles en marquent pour ainsi dire les contours en le limitant, et ainsi limité il exprime l'idée nette et précise qu'il doit manifester ou rendre visible à l'esprit. Dans le langage des couleurs, le dessin aussi détermine l'image, il en marque les contours en la limitant, et ainsi limitée elle exprime la forme nette et précise qu'elle doit manifester à l'esprit; car les sens ne sont que des intermédiaires, que les conditions organiques de la perception essentiellement spirituelle. Le dessin, dans le langage des couleurs, a donc les mêmes fonctions et la même importance que la consonne dans le langage parlé. jNégatif comme elle, il est comme elle le moyen nécessaire par lequel s'oDÔre la détermination extérieure de l'objet.
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La couleur, en eiïet, n'est que la lumière eUemême, la lumière primitive décomposée, réduite à quelques-uns de ses éléments séparés des autres; et le dessin, c'est l'ombre ou une simple négation, négation qui a néanmoins indirectement, dans la pensée de l'artiste, une valeur positive, puisqu'elle correspond à ce qui détermine en lui le modèle idéal de la forme qu'il veut exprimer, ou à cette forme môme, en tant que distincte de toute autre forme. Considéré comme une simple détermination des contours, le dessin n'a donc qu'une fonction négative; mais considéré comme le moyen par lequel l'artiste manifeste la forme qui est l'objet de sa vision interne, il a une fonction positive; car sans lui la forme, positive essentiellement, resteroitinapercevable. Il est, nous le répétons, à la couleur ce que la consonne est à la voyelle; il la détermine en la limitant. Elle ressembloit au vague langage des sons, qui ne parlent qu'aux sens et à ce qui en nous correspond directement aux sens : il en fait une langue articulée qui parle à l'esprit.
La manifestation du Beau infini ou de l'Être absolu est infinie comme lui, sans quoi, n'en étant pas la réelle manifestation, le Beau infini ou l'Être absolu, éternellement plongé dans des ténèbres impénétrables, seroit éternellement invisible, inintelligible. La lumière essentielle, indivisible, sans
parties et sans bornes, est le moyen par lequel il est manifesté, et cette lumière est une avec ce qu'elle manifeste.
Ainsi le Verbe est lumière, et la lumière incréée, éternelle, est tout ensemble la splendeur du Beau et le Beau même. Mais, pour manifester le Beau fmi, la même lumière doit être fmie, limitée comme lui, et cette limite, qui spécifie en la déterminant extérieurement chaque forme distincte, est rigoureusement nécessaire pour sa manifestation, impossible sans elle et contradictoire.
Aussi le dessin, expression de la limite, et fondement dès lors de tous les arts qui ont pour objet la manifestation de la forme dans ses rapports avec le sens de la vue, est-il commun à la sculpture et à la peinture. Et puisque la sculpture reproduit le type idéal, le Beau spirituel qui reluit à travers l'enveloppe corporelle, non moins parfaitement que la peinture, on voit déjà que cette haute partie de l'Art, après laquelle tout est secondaire, dépend entièrement du dessin; d'où la dénomination â!arts du dessin, pour distinguer ceux qui, par quelque procédé que ce soit, représentent à l'œil les formes sensibles.
La différence fondamentale de la sculpture et de la peinture consiste en ce que l'une dessine en relief son modèle dans une masse solide, et que l'autre
PEINTURE. II i
le dessine sur une surface plane, de sorte que le relief résulte, pour celle-ci, d'un eflet d'optique. A l'exception du coloris, le germe de ce que la peinture a de propre, mais simplement le germe, se retrouve néanmoins dans la sculpture; car la sculpture tient compte aussi du jeu de la lumière et de l'ombre; elle a aussi ses parties fuyantes, dans le bas-relief surtout. Or, du jeu de la lumière et de l'ombre dérive le clair-obscur, qui a tant ajouté à la puissance de l'art; et de la nécessité d'indiquer les plans successifs et l'interposition des milieux transparents pour marquer les rapports de distance, sont nées la perspective linéaire et la perspective aérienne.
A l'aide de ces divers moyens, la peinture, embrassant un champ plus vaste que la sculpture, peut représenter tous les objets et les relations entre ces objets, la terre et les innombrables accidents, le ciel et ses aspects variés, en un mot la nature entière, la nature morte et animée, passionnée et intelligente. Elle continue en quelque sorte l'œuvre de la sculpture , qui , supérieui'e à certains égards, plus monumentale et plus grandiose par sa parenté plus prochaine avec l'architecture, est resserrée, sous d'autres rapports, en des limites beaucoup plus étroites.
L'architecture et la sculpture se lient direclement
au monde extérieur, qui en forme le cadre; elles s'harmonisent avec les lieux, la lumière et l'air. La peinture, elle, ramène ces choses dans le domaine immédiat de l'Art; elle crée les lieux, l'air, la lumière; elle en dispose et les combine et les modifie à son gré, reproduisant même, avec les êtres naturels, dans ces lieux de sa création, les œuvres de l'architecture et de la sculpture. Ce dernier art a bien essayé quelques ébauches de paysage * ; mais quelque admirable que soit ce travail dans sa sphère, l'effet n'en sauroit être en aucune manière comparé k celui du paysage peint. Il est même à remarquer que, pour arriver en ce genre à un commencement de vérité, pour obtenir une sorte de perspective purement linéaire, la sculpture est forcée d'adoucir les reliefs, de les indiquer à peine sur les plans reculés, c'est-à-dire de se réduire presque au simple dessin. Des reliefs plus saillants, plus rapprochés de la ronde bosse, détruiroient toute espèce d'illusion, toute harmonie entre le fond et les objets qui s'en détachent, comme on en peut voir des exemples sur quelques tombeaux, magnifiques d'ailleurs, dans le musée du Gapitole. Ainsi le vrai paysage appartient exclusivement à la peinture. Par elle donc, l'Art reçoit une immense extension,