EMPRUNTS FAITS A DIVERS AUTEURS
Des observations d'un autre ordre pourraient peut-être encore appuyer l'opinion que les Annales sont dues à un écrivain moderne.
^ Il était appelé la mer des tempêtes, la mer impénétrable, la mer ténébreuse. Cf. Annales, 24: Qiianto viulentior cetero mari occanus. — Plus loin le vim turbinum est bien le tornado, le tourbillon ou le cyclone de la côte d'Afrique.
' Annales, II, 24: Ambiguas hominum et belluarum formas. — Ce n'était pas un bimple trait d'ironie que Montesquieu décochait aux paiHisans de Tesclavage, c'était bien un de leui-s arguments qu'il reproduisait quand il disait : « On ne peut se metli'e dans Te.sprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme et surtout une bonne âme dans un corps si noir. »
Ainsi on y voit des emprunts de mots et parfois de membres de phrases faits sans nécessité aux auteurs que nous appelons classiques et qui servaient à l'étude de la langue latine à la Renaissance.
«On appelle ordinairement Tacite, dit Ernesti*, Timita-
* teur de Salluste. On a raison si on entend parler des mots. » Mais non moins souvent il imite Vii^le et Tite-Live, ainsi
* que je l'ai remarqué dans mes notes, quand Fendroit m'est > revenu à l'esprit. J'en aurais signalé plus du double si je » n'avais reculé devant le travail de la recherche quand je » n'avais pas sous la main les numéros des livres et des cha- » pitres. »
Tacite aurait-il employé au courant de la plume les propres termes de ses devanciers et cela dans ce qu'ils avaient de banal? Cela ne paraît guère vraisemblable*.
On trouve encore dans les Annales un certain nombre d'expressions qui, après avoir été usitées au temps de Salluste, ne furent plus employées dans la langue romaine au i«' siècle de notre ère'; ce sont probablement des exprès-
A Taciti Opéra f éd. Naudet. Préface, page lv.
* Le début des Annalea (I, i): Urhem Romam a principio Reges hahuere est une réminiscence de Salluste, Bellum Catilinarium : Urbem Romam candidere atque habuere initia Trojani,
Parmi les exemples qu*on pourrait mettre sous les yeux du lecteur, nous signalerons le passage relatif à la ville de Londi'es. Pour exprimer son importance et son commerce, Tauteur des Annales emprunte les mêmes termes dont Salluste s'était servi pour parler de Vacca. Il est dit, Annales, XIV, 33 : « At Suetonius mira constantia medios inter hostes Londinium perrexit, cognomento quidem coloniae non insigne, sed copia negociatorum et cammeatuum maxime célèbre, » On lit dans la Guerre de Jugurtha, 47 : « Oppidum Numidainim nomine Vacca, forum rerum venatorium totius regni maxume celebratum, (Metellus) ratus id, quod res monel>at, frequenliam negociatorum et cammeatuum juvaturum exercitum.»
• Cf. Ross, Tacitus and Bracciolini, liv. I, ch. V: The Latin and the Allitérations in the Annals; liv. IV, ch. II : Language, allitération, accent and words.
Ainsi dans les Annales, XV, 36 : Haec atque talia plebi volentia fuere parait un pastiche d*un fragment de Salluste rapporté par Nonius : Multisque suspicionibus plebi volentia facturus habebatur. Cf. Salluste, éd. Bumouf, coll. Lemaire, page 415, note.
Au livre I, chap. 13, quand Tauteur, pour nous montrer Hateriusse jetant aux
130 DE l'authenticité des œuvres de tacite.
sions qu'ont fait revivre les grammairiens du moyen âge à la suite de Servius, Nonius Marcellus et Priscien.
Ce sont là toutefois des questions fort délicates et au sujet desquelles nous devons nous borner à appeler l'attention.
Néanmoins, par les diverses considérations que nous avons développées, on est fondé, croyons-nous, à attribuer la paternité des manuscrits de Tacite à un écrivain de la Renaissance, à quelqu'un de ces latinistes qui faisaient profession de révéler au public les documents ignorés de l'histoire et de la littérature de l'ancienne Rome.
Il n'y a là rien qui doive nous surprendre outre mesure. Qu'on veuille bien nous permettre de rappeler encore que les érudits de la fin du xv« siècle avaient à bon droit contesté l'authenticité du x« livre des lettres de Pline que les éditeui^ vénitiens prétendaient avoir tirées d'un ancien manuscrit. La possibilité de leur composition par un humaniste contemporain n'était pas mise en doute par ces érudits.
pieds de Tibère, dit : Amhulantis Tiberii genua advolveretur. G*est encore une réminiscence d'un fragment de Salluste conservé par Servius : Genua patrum advolvuntur. Cf. Salluste, éd. Burnouf, page 440.
Est peut-être encore dans le même cas la forme archaïque de inquies qu'on rencontre dans les Annales, I, 65, III, 4, pour inquietiM, Cf. Salluste, éd. Bumouf, page 381.