VALEUR POLITIQUE
Trouve-t-on en compensation dans les œuvres de Tacite la marque de ce qu'on appelle, souvent à tort, un génie politique, c'est-à-dire d'un homme pour qui le droit et la vertu ne sont rien, qui ne voit que l'intérêt du pays ou de la dynastie qu'il sert, qui ne juge les principes et les actes qu'en raison de leur utilité; mais qui fait preuve d'une grande habileté dans les questions qu'il a à résoudre, d'un grand discernement dans les événements qu'il faut prévoir, qui sait dans les faits accomplis remonter à leur cause?
Entre autres remarques que peut faire tout lecteur attentif, nous signalerons la méprise complète de l'auteur des Annales au sujet du Sénat romain. Il nous peint le grand corps politique, il n'y voit que corruption, servilité sous les Césars, manque d'énergie. Or nous l'avons montré* : «Le Sénat ne fut pas un rouage inutile dans l'État, un instrument
1 Sënèqae, Consoîatio ad Marciam,
* Études sur la vie de Sénèque, page 76.
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toujours docile et passif dans les mains des princes. Loin de se laisser asservir par leur tyrannie, il immola Caius, jeta bas Néron, frappa Doraitien et durant un siècle on ne vit plus que des Premiers respectueux de ses droits et dévoués au bien de l'empire. Pline le Jeune et avec lui tous les écrivains qui vécurent sous les Antonins parlent du prestige et de la considération dont jouissait alors le Sénat. Juvénal lui-même montre quels sentiments il lui inspirait, en disant : Sacri in parte Senatus Esse velis.
» On ne saurait prétendre que Trajan et les princes qui lui succédèrent, aient consenti de leur plein gré à relever les prérogatives des Pères Conscrits, à limiter leur propre pouvoir. Est-ce donc un corps dépouillé de toute sève, de toute vigueur que celui qui sort vainqueur de la lutte et sait consolider sa victoire? »
Comment l'auteur des Annales, s'il avait eu le grand sens politique qu'on lui suppose, n'aurait-il pas reconnu cette ténacité au Sénat dans la revendication de son prestige, ainsi que sa puissante vitalité?
Nous avons lu avec attention ce que plusieurs admirateurs de Tacite ont écrit au sujet de sa politique, entre autres le C. Comelii Taciti Politica de Brothier^ Nous n'avons rien vu qui n'eût pu être dit par un historien de la valeur moyenne des hommes de talent. Aussi Machiavel, qui a trouvé dans les décades de Tite-Live matière à d'intéressants et instructifs commentaires, n'a point cherché à tirer des enseignements politiques des récits de Tacite. Il n'en parle même pas. Il semble ignorer qu'on possédait de son temps d'importants fragments des œuvres de l'historien romain.
« On est tout d'abord frappé, après avoir lu l'œuvre entière de Corneille, dit M. Ernest Desjardins, de cette vérité qu'il
1 Brothicr, C. Comelii Taciti Politica, éd. Naudet, t. V, page 244.
est avant tout historien ' . Une partie de ses drames présentent, en effet, dans leur ensemble, une suite extraordinaire de toutes les grandes époques de l'histoire romaine. Lorsque Racine cherche, en vrai poète tragique et qui sait son métier, les situations, les caractères et les récits les plus dramatiques pour en faire des œuvres d'art, comme Mithridate, Britannicus, Athalie, Bajazet, ce ne sont jamais les grandes personnalités qui déterminent le choix du vieux Corneille; ce qui frappe avant tout son esprit et attire sa prédilection, c'est l'intérêt historique. Il met les gi'andes leçons politiques au-dessus des personnes, l'événement avec SCS enseignements moraux au-dessus de l'homme, les idées particulières d'un temps et d'un pays au-dessus des passions générales et sans caractère déterminé. Aussi a-t-il touché à toutes les belles époques de l'histoire romaine et nous en a-t-il laissé un tableau complet où tout ce qui est grand est en lumière, où tout ce qui est décisif est approfondi, où tout ce qui est instructif porte ses fruits; son œuvre est, en un mot, un admirable et perpétuel enseignement historique. »
Aussi Napoléon disait-il : c Si Corneille eût vécu de nos jours, j'en eusse fait mon premier ministre. » Nul mieux que lui n'était à même d'apprécier le génie politique d'un auteur.
Tout autre était son jugement au sujet de Tacite. M. Cayx, dans son Histoire de l'empire romain^, rapporte que Napoléon, devisant un jour sciences, Uttérature, histoire, dans les bosquets de la Malmaison, avec un des hommes de lettres qui l'entouraient, lui dit : e Tacite explique fort bien comment les Césars s'étaient rendus odieux par leurs débauches
^ Ernest Desjardins, Le grand Corneille historien, page 13. > Cf. Pançkoucke, édition de Tacite, 1. 1, préface, pages 63, 64.
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et leurs cruautés ; mais d'où vient que ces empereurs étaient en même temps les idoles du peuple? C'est ce que Tacite ne dit pas et c'est ce qu'il eût fallu expliquer. »
Il revint encore sur cette question. « Peu après la victoire d'Austerlitz, le 30 janvier 1806, Napoléon recevant l'Institut qui venait lui adresser ses félicitations, s'adressant à M. Suard, secrétaire perpétuel, lui dit qu'il devrait faire un commentaire sur Tacite et rectifier les erreurs et les faux jugements de l'historien. »
On a voulu ne voir là que la haine du tyran contre la revendication du droit et de la liberté. Qu'un tel sentiment ne fût pas étranger au jugement de celui qui était alors le maître de l'Europe, c'est fort probable. On ne peut toutefois douter que Napoléon ait été sincèrement convaincu que son appréciation de Tacite à rencontre de l'opinion générale était fondée ; il savait qu'un chef d'État ne pouvait acquérir la confiance et la gloire que s'il rachetait ses fautes en accomplissant des choses belles et utiles.
L'auteur des Annales aurait certainement dit ce que les Princes et le Sénat avaient fait de grand et de bien, s'il l'eût su. Mais il ne connaissait pas suffisamment son sujet; il sentait, en effet, son impuissance et il en fait l'aveu.
« La plupart des choses que j'ai dites et quç je dirai dans cet ouvrage paraîtront minutieuses et peu dignes du souvenir, je ne l'ignore pas*. On ne saurait comparer nos Annales avec les écrits de ceux qui ont eu à parler des anciens temps de Rome. Ceux-ci avaient à i^aconter de grandes guerres, des sièges de villes, des défaites ou des captivités de rois, et, quand ils s'occupaient des affaires intérieures, c'étaient les discussions des consuls et des tribuns, les lois agraires, les lois sur le blé, les luttes du peuple et
1 Annales, IV, 32-33.
des grands; la carrière était libre; la mienne est étroite et sans gloire... La description des pays, la variété des guerres, les morts illustres des chefs soutiennent et éveillent Tattention de ceux qui lisent; mais moi je n'ai à parler que d'ordres barbares, de continuelles accusations, d'amitiés perfides, de condamnations injustes, de procès qui ont tous la même issue, et le lecteur ne rencontre que l'uniformité et la fatigue. »
Ce qu'aurait dû faire l'auteur des Annales et des Histoires j
des écrivains qui honorent notre siècle et notre pays l'ont fait. Par une patiente étude des médailles, des inscriptions, des monuments figurés et des textes anciens, ils nous ont montré quelle était l'administration du vaste empire romain; comment, malgré les vices inséparables de toute grande société, Tordre, la paix et la justice y régnaient; comment on a pu appeler, non sans raison, le siècle des Antonins un âge d'or. Aussi leurs ouvrages, écrits en style clair, correct et élégant, avec éloquence quand il y a lieu, sont-ils bien supérieurs, en mérite historique, à ceux des vrais ou faux Romains.