CHAPITRE PREMIER
Importance de Vautoplastie relativement à la structure de l'organe qiûelle restaure.
Sans doute le chirurgien autoplaste ne peut élever . très haut ses prétentions relativement à ses créations organiques; sans doute, il ne peut rien au-delà de la forme extérieure, et d'une formé qui n'approche que d'assez loin de la forme, naturelle; mais c'est déjà beaucoup d'être parvenu jusque-là. De la sorte, en effet , il répare les difformités les plus affreuses , il rend à la société étonnée des malheureux qu'aupara^vaut elle repoussait de son sein comme un objet d'horreur et de dégoût. Considérée d'ailleurs sous le point de vue anatomique, l'auloplastie, malgré les défauts qu'on peut lui reprocher, présente un degré de perfection qui manque à la plupart des autres opérations, elle est éminemment réparatrice, et, ce qu'il importe bien de faire sentir, elle répare les pertes de subtance pour la guérison desquelles tous les autres moyens restaurateurs sontimpuissans; elle est la ■ ressource extrême de la chirurgie sous ce rapport.
On objecte à l'autoplastie qu'elle ne tientpas toujours exactement ce qu'on attend d'elle; que quelquefois elle donne d'abord les plus heureux résultats, et; qu'ensuite au bout d'au certain temps , on voit la
parlie qu'elle a restaurée s'altérer, et reprendre quelque chose de sa difformité primitive. Ces faits sont de la plus grande exactitude; et si quelques chirurgiens partisans trop enthousiastes de cette opération, les ont passés sous silence, tandis que d'autres, ses détracteurs, non moins exclusifs que les premiers, les ont présentés comme plus graves qu'ils ne le sont en réalité, soutenant que le même avenir attend sous ce rapport toutes #ies opérations autoplastiques, le tort, je me hâte de le dire, est également de l'un et de l'autre côté j historiens de la science, les uns et les autres auraient dû avant tout rapporter fidèlement. Mais peut-on induire de là quelque chose de défavorable à l'autoplastieV Je ne le pense pas.
D'abord tout en reconnaissant comme entièrement vrai ce qui a été dit de la tendance de la plupart des produits autoplasliques à se détériorer surtout par le recoquillement et l'affaissement des lambeaux transplantés, il faut bien se'garder d'ériger ce fait en règle générale; car il existe des cas dans lesquels on observe précisément le contraire. La tendance à la détérioration de la partie formée se révèle, en effet, surtout dans les cas où cette partie est libre dans une plus ou moin» grande étendue, comme les lèvres, les paupières; mais elle est presque entièrement nulle, dans les circonstances inverses; ainsi le temps n'apporte aucun changement fâcheux aux produits de la bronchoplastie; au contraire même , il les perfectionne et assure davantage de succès de l'opération.
En second Heu, il ne faut pas tourner contre l'autoplastie palpébrale, labiale, etc., les résultats fâcheux que j'ai pre'ce'demment cités ; ils dépendent peutêtre plus de l'enfance de l'art autoplastique et de son imperfection, que de cet art lui-même. Quoi! parce que la difformité primitive aura reparu après telle ou telle opération , il en faudrait conclure que cette opération est essentiellement mauvaise! La conséquence ne serait pas logique. J'ai fait une cheiloplastie, il y a six ou sept ans,, sur un homme quia été ensuite long-temps infirmier à l'hospice de la Faculté ; c'était la première opération de cette espèce que je pratiquais ; je pris un lambeau trop petit, le résultat fut peu satisfaisant; je rnc suis bien gardé d'en rien conclure contre l'opération ellemême; j'ai recommencé sur d'autres malades, en modifiant ma manière de faire, et j'ai obtenu des succès.
L'autoplastie présente deux écueils contre lesquels viennent souvent se briser les calculs du chirurgien, savoir: la difficulté de l'appréciation exacte de l'étendue qu'il convient de donner au lambeau d'emprunt, et l'incessante contractilité du tissu inocîulaire qui s'établit sous ce lambeau après son agglutination. Eh bien! ces écueils ne sont pas insurmontables : avec de la pratique , un coup d'œil exercé et une connaissance approfondie du raccourcissement qui peut résulter pour un lambeau donné de la contraction de la cicatrice qui recouvre sa face interne, on peut
arriver à calculer rigoureusement les dimensions de ce lambeau; en outre, en y mettant tous ses soins, en exerçant un certain degré de compression en temps opportun, sur la face externe du lambeau, comme je Fai dit précédemment, on diminue singulièrement les inconvéniens de la contraction de ce tissu de cicatrice connu depuis long-temps, et dont on a beaucoup trop exagéré la fâcheuse influence dans ces dernières années.
Au reste , il y a deux considérations qu'il ne faut pas perdre de vue ici : d'une part, si forte qu'elle soit , la contractilité du tissu de cicatrice a cependant des bornes; au bout d'un certain temps, ce tissu se ramollit et n'offre guère pi us de contractilité que le tissu ordinaire; et, d'un autre côté, à la faveur de certaines modifications opératoires, on arrivera certainement à rendre les effets de cette contractilité beaucoup moins redoutables. MM. DiefFenbach et Serre de Montpellier n'ont-ils pas déjà, par exemple, très heureusement modifié la cheiloplastie sous ce rapport, en proposant, dans certains cas, de conserver des portions de la membrane muqueuse labiale, et de les faire servir à doubler la peau qui est destinée à former la lèvre nouvelle? Delpech lui-même n'u-t-il pas proposé pour d'autres cas le doublement de la peau déplacée?
L'autoplastie n'a certainement aucune influence bien marquée sur la texture de l'organe qu'elle reproduit , elle ne peut qu'opérer un déplacement de parties, et modeler celles-ci suivant la partie nou-
velle qu'elle veut obtenir; mais si elle est tout- à-fait inhabile à donner à celle-ci la structure de celle qui a été mutilée ; cependant il ne faudrait pas inférer de là que la partie transplantée conserve rigoureusement sa texture et son organisation: en théorie, la chose né se concevrait pas, et, en fait, il n'en est pas ainsi. On ne concevrait pas que la partie transplantée ne fût pas modifiée dans sa structure, car elle a été isolée de ses vaisseaux et de ses nerfs ; et bien qu'à la faveur de ses adhérences plastiques elle ait contracté de nouveaux rapports nerveux et vasculaires, il est évident qu'il y a, entre cet état et l'ancien, de réelles différences qui doivent modifier le mode de vitalité et de nutrition du lambeau. Du reste', l'observation établit clairement que la structure de la partie transplantée est modifiée, au moins quand il y a eùde grands changemens dans ses rapports, puisque, comme je l'ai montré précédemment, la peau devient plus épaisse, moins velue,, etc.
Le rôle de l'autoplastie n'est pas toujours borné, sous le rapport anatomique, à la reproduction d'une forme organique analogue à celle qui a été détruite, elle assure encore souvent l'intégrité d'organes voisins de celui qui a été réparé. La blepharoplastie empêche l'inflammation de l'œil par le contact continuel de l'air, l'obscurcissement de la cornée ou même des altérations plus profondes encore; la cheiloplastie obvie à l'ulcération des gencives, à Taltération des dents; la vésico-plastie vaginale s'oppose à
l'ulcération du vagin par le contact continuel de l'urine, etc. En un mot, l'organe nouveau, si Ton pent ainsi dire, accepte la part de solidarité de l'organe qu'il remplace.