CHAPITRE V
De la Guerre et de la Paix.
'absurdité, la nullité des motifs qui occasionnent la plupart des guerres, réloignement qu'un bon roi doit avoir pour toute guerre inutile et les moyens qu'il doit employer pour la prévenir, la folle jactance d'un prince fanfaron et l'humiliation dont elle mérite d'être suivie , tout cela se trouve parfaitement représenté dans la guerre déclarée à Grand-Gousier par Picrochole.
Aujourd'hui que quelques Picrocholes se mettent, comme des enfans mutins, en colère contre une nation libre; qu'ils pensent avoir une armée parce qu'ils ont rassemblé quelques bandits, et un trésor inépuisable parce qu'ils ont ajouté quelques millions à leurs dettes; avant qu'ils aient achevé de courir à leur honte et à leur perte, je voudroîs, s'ils entendent encore le françois, leur faire lire le récit d'une guerre qui ne ressemble pas mal à
celle qu'ils veulent entreprendre et leur en présage le succès.
Les fouaciers de Lerné, sujets de Picrochole, insultent gratuitement les bergers de Grand- Gousier et les maltraitent à coups de fouet. Les métayers du pays viennent au secours des bergers, chassent les ennemis à coups de bâton et de pierres, et s'emparent de leurs fouaces en les payant au prix courant, Picrochole entre en fureur, et, sans s'informer davantage, fait crier par son pays ban, et arriere-ban, ordre à tous ses sujets, sous peine de la hart, de s'assembler en armes, à l'heure de midi. En dînant, il distribue les emplois de l'armée, et ordonne qu'elle se mette en marche.
Elle se répand dans le pays sans ordre ni discipline, emmenant les bestiaux, la volaille, « abattant les noix, vendangeant les vignes, emportant les ceps, croulant tous les fruits des arbres. C'étoît un désordre incomparable. » On a beau supplier les soldats et se mettre à leur merci, « rien plus ne répondoient, sinon qu'ils vouloient leur apprendre à manger de la fouace. »
Mais une partie de l'armée, après avoir ravagé le bourg de Sevillé, étant entrée dans le clos de Pabbaye pour le piller , en est chassée avec perte et entièrement mise en déroute par le brave moine
frere Jean des Entommures^ armé du bâton de la croix, dont il les assomme, frappant sur eux sans dire gare, à tort et à travers. Ses moines le suivent, égorgetant avec de petits couteaux ceux qu^il blesse et qu^il renversé, dépouillant ceux qu^il tue; et croyez que c'étoit le plus horrible spectacle qu'on vit oncques. »
Cependant Picrochole s'avance d'un autre côté avec ses gens, assiège la Roche Clermaud et s'en empare.
Le bon roi Grand-Gousier, apprenant toutes ces nouvelles, est pénétré de douleur. Il s'étonne qu'un ancien ami et allié vienne ainsi brusquement l'assaillir. Il prie Dieu de l'inspirer, de l'aider, jure et proteste devant lui n'avoir jamais ni offensé ce roi ni fait aucun dommage à ses gens. « Bon Dieu, tu connois mon courage, car à toi rien ne peut être celé; si par cas il étoit devenu furieux, et que pour lui réhabiliter son cerveau tu me l'eusses ici envoyé, donne-moi et pouvoir et savoir le rendre au joug de ton saint vouloir par bonne discipline... Las! ma vieillesse ne requéroit dorénavant que repos, et toute ma vie n'ai rien tant souhaité que la paix; mais il faut, je le vois bien, que maintenant de harnois je charge mes pauvres épaules lasses et foibles, et qu'en ma main tremblante je prenne la lance et la masse, pour secourir
et garantir mes pauvres sujets. La raison le veut ainsi : car de leur labeur je suis entretenu, et de leur sueur je suis nourri, moi, mes enfans et ma famille. Ce nonobstant, je n'entreprendrai guerre que je n'aie essayé tous les arts et moyens de paix. »
Il fit assembler son conseil, où il fut décidé qu'on députeroit quelques hommes prudens vers Picrochole, pour lui demander pour quoi il en agissoit ainsi, et qu'on enverroit à Paris quérir Gargantua et ses gens, pour venir, sMl en étoit besoin, défendre les États de son père.
L'ambassadeur chargé de haranguer Picrochole lui adresse un discours plein de raison et de sagesse. Il lui rappelle ^ancienne amitié que Grand-Gousier lui avoit témoignée^ et sa fidélité à observer les traités. Quelle furie t'inspire donc? lui dit-il. Quelle rage d'attaquer ses terres sans en avoir été provoqué par lui ni par les siens? « Où est foi? où est loi? où est raison? où est humanité? oti est ctainte de Dieu ? Guides-tu ces outrages être celés aux esprits éternels, et au Dieu souverain, juste rétributeur de nos entreprises? Si le cuides, tu te trompes, car toutes choses viendront à son jugement. Sont-ce fatales destinées ou influence des astres qui veulent mettre fin à tes aises et repos ? Ainsi ont toutes choses leur fin et
période; et, quand elles sont venues à leur point superlatif^ elles sont en bas ruinées : car elles ne peuvent long-tems en tel état demeurer. j> Enfin, il le conjure de rentrer en lui-même, de s'en retourner paisiblement, de payer seulement les dommages faits par son armée, et de donner pour otages quelques seigneurs de sa cour.
A tout cela Picrochole ne répond autre chose, sinon : a Venez les quérir, venez les quérir; ils vous en broyeront delà fouace!» L'ambassadeur retourne vers Grand-Gousîer a qu'il trouve à genoux, tête nue, incliné en un petit coin de son cabinet, priant Dieu qu'il voulût amollir la colère de Picrochole et le mettre au point de raison, sans y procéder par force ». L'ambassadeur lui déclare qu'il ny a rien à espérer de Picrochole, qui lui paroît hors de sens, délaissé de Dieu, et qui, pour tout éclaircissement^ ne lui a dit que quelques mots de fouaces, d'oti il conclut qu'il faut que l'on ait fait outrage à ses fouaciers.
Grand-Gousier prend des informations, apprend le sujet de la querelle , et reconnoît, ainsi que son conseil, qu'elle est injuste, puisque les fouaces ont été payées. Cependant, dit-il, puisqu'il n'est question que de quelques fouaces, j'essaierai de le contenter, car il me déplaît trop de lever guerre. On avoit pris cinq douzaines de fouaces; il en
commanda cinq charretées qu'il envojra vers Picrochole, avec une somme considérable d'argent» pour un des fouaciers^ blessé dans le premier choc, et le don d'une belle métairie à perpétuité. Picrochole et son général crurent qu'ils avoient peur. Ils rejetterent les propositions de paix; et, pour dernier outrage, ils prirent argent et fouaces, et bœufs et charrettes, et renvoyèrent les ambassadeurs sans mot dire, sinon qu'ils n'approchassent pas davantage et qu'ils se tinssent prêts à la guerre.
Après ce bel exploit, les généraux et les courtisans de Picrochole l'environnent, le félicitent, et lui proposent de partager son armée en deux, dont l'une ira se ruer contre Grand-Gousier et ses gens. « Elle n'aura pas de peine à les vaincre, et là, disent-ils, vous recouvrerez de l'argent à tas, car le villain en a du comptant. Villain, disonsnous, parce qu'un noble prince n'a jamais un sou. Thésauriser est fait de villain.
« L'autre partie tirera cependant versl'Aunis,la Saintonge, TAngoumois, la Gascogne, etc., et prendra sans résistance villes, châteaux et forteresses. Vous saisirez tous les vaisseaux à Bayonne à Saint-Jean-de-Luz, à Fontarabie, et, côtoyant la Galice et le Portugal, vous pillerez tous les lieux maritimes jusques à Lisbonne. Par la cor-
bieu ! FEspagne se rendra ; vous passerez le détroit, qui, de votre nom, sera nommé la mer Picrocholine. « Voici Barberousse qui se rend votre esclave. Je, dit Picrochole, le prendrai à merci. — Voire, dirent-ils, pourvu quUl se fasse baptiser. » Ils poursuivent ce plan de campagne, et conduisent Parmée en Afrique, en Barbarie^ puis à Maîorque, à Minorque, en Sardaigne, en Corse, enfin en Italie, et à diousias Rome. « Le pauvre monsieur du Pape se meurt déjà de peur. « Par ma foi , dit Picrochole, je ne lui baiserai pas sa pantoufle. » L^armée passe ensuite en Asie, et Ta bientôt conquise. Ici les conquérants ne parlent plus au futur^ ni au présent , mais au passé, et traitent la chose comme faite.
Pendant ce tems-là, la première partie de Tarmée, après avoir vaincu Grand-GoUsier^ s^est avancée au nord, comme Fautre au midi, s^est emparée des royaumes et des empires septentrio* naux, et vient enfin se réunir à Fautre en Turquie. On tue, on extermine tous ces mécréans, et Picrochole donne leurs biens à ceux qui Font servi honnêtement. « La raison, dit-il, le veut, c^est équité, d Là-dessus, il se met à leur faire la distribution des terres, et eux de le remercier et de faire des vœux pour lui.
Là présent étoit un vieux gentilhomme, nommé
Echephron, éprouvé en divers hasards, et vrai routier de guerre, lequel, oyant ce propos, dit : a J'ai grand'peur que toute cette entreprise ne soit semblable à la farce du pot au lait, duquel un cordonnier se faisoit riche par rêverie; puis, le pot cassé, n'eut de quoi dîner. Que prétendez-vous par ces belles conquêtes? Quelle sera la fin de tant de travaux et de traverses? — Ce sera, dit Picrochole, que, nous retournés, nous reposerons à notre aise. » Dont dit Echephron : « Et si jamais n'en retournez? car le voyage est long et périlleux. N'est-il pas mieux que dès à présent nous nous reposions, sans nous mettre en ces hasards ? — Oh I dit Spadassin, pardieu, voici un bon rêveur»,. Qui ne s'aventure n^a cheval ni mule, dit Salomon. ^- Qui tfop s'aventure^ dit Ëdhephron, perd et cheval et mule. t> Rien de tout cela ne touche ni les généraux ni Picrochole, qui se levé en disant : ce Sus! qu'on dépêche tout^ et qui m'aime me suive! »
Il ne faut pas oublier que cette scène d'un si bon comique parut sous le règne d'un roi qui ne rêssembloît que trop à Picrôchole, et à qlli il en mésadvint comme à lui. C'est' ainsi que^ sous le règne d'un autre roi conquérantj Boileau osa ridiculiser cette même fantaisie de guerroyer, en Se servant des mêmes armes, et faisant usager comme
Rabelais, d^une conversation. connue entre Cinéas et Pyrrhus. Ce qui n'empêche pas que Boileau n^ait été nommé un vil flatteur par des gens de lettres qui ont accablé de flatteries un roi bien audessous de Louis XIV, et les maîtresses de ce roi, et les favoris de ces maîtresses , et les catins de ces favoris.