I. Abattu, du Isitin dejectus
achevé de tuer et de dissiper entièrement la troupe envoyée par Picrochole et fait prisonnier le capi~ taine.
Celui-ci fut présenté à Grand-Gousier, et interrogé par lui sur Tentreprise de Picrochole et sur ce qu^il prétendoit par tout ce vacarme. « A quoi répondit que sa fin et sa destinée étoit de conquêter tout le pays, s^il pouvoit, pour Tinjure faite à ses fouaciers.« C^est, dit Grand-Gousier, trop entrepris : qui trop embrasse peu étreint. Le tems n^est plus d^ainsi conquêter les royaumes, avec dommage de son prochain frère Christian. Cette imitation des anciens Hercules, Alexandres, Annibals, Scipions, Césars et autres tels est contraire à la profession de PÉvangile, par lequel nous est commandé garder, sauver, régir et administrer chacun ses pays et terres, non hostilement envahir les autres; et ce que les Sarrazins et Barbares jadis appeloient prouesses, maintenant nous appelions briganderies et méchancetés.
« Mieux eût-il fait soi contenir dans sa maison, royalement la gouvernant, que mUnsulter en la mienne, hostilement la pillant : car par bien la gouverner Peut augmentée, par me piller sera détruit. Allez-vous-en, au nom de Dieu, et remontrez à votre roi les erreurs que vous connoîtrez. Quant à votre rançon, je vous la donne entière-
renient, et veux que vous soient rendus armes et cheval. Ainsi faut-il faire entre voisins et anciens amis, etc. »
Ce capitaine, de retour chez Picrochole, voulut rengager à faire la paix avec Grand-Gousier : l'un des flatteurs du roi Taccusa d'être un traître, et soutint que la victoire étoit sûre. Un coup d'épée au travers dij corps fut sa réponse. « Ainsi périsse, ajoûta-t-il, qui blâmera les fidelles serviteurs du roi. » Mais Picrochole, furieux de la mort de son favori, fit mettre ce capitaine en pièces par ses gardes. L'armée commence à murmurer contre lui ; mais il n'en donne pas moins ordre de marcher à l'ennemi.
Cependant tous les peuples alliés à Grand- Gousier lui envoient offrir des secours. Il n'en accepte qu'une partie, et son fils Gargantua s'avance avec cette troupe, bien disciplinée et fournie de toutes les munitions nécessaires, contre celle de Picrochole, oîi le désordre règne, où rien n'est ni prévu ni soumis. La victoire ne fut pas long-tems incertaine. Picrochole, vaincu et mis en fuite avec ceux de ses gens qui purent échapper à la mort, en fut bientôt abandonné. Réduit à la plus affreuse misère, il n'en fut consolé que par une vieille qui lui prédit que son royaume lui seroit rendu à la venue des Cocquecigrues.
« Depuis ne sait-on ce qu'il est devenu. Toutefois, l'on m'a dit qu'il est de présent pauvre gagne* denier à Lyon , colère comme devant, et toujours s'enquérant à tous étrangers de la venue des Cocquecigrues, espérant, selon la prophétie de la vieille, être, à leur venue, réintégré dans son royaume. »
Ne croyez-vous pas voir les plus entêtés de nos ci-devant princes, grands et petits seigneurs, et féodaux de toute espèce, vingt ans encore après la Constitution finie et consolidée, errer dans les villes étrangères, s'enquérant toujours d'une contre-révolution, comme Picrochole de ses Cocquecigrues?
Gargantua, loin d'abuser de sa victoire, pardonne aux vaincus, rend la liberté aux prisonniers, conserve au fils de Picrochole les États de son père; et, comme son trop jeune âge Tempêchoit de régner, il établit une régence pour maintenir l'ordre et veiller aux intérêts du trône et à ceux du peuple. Puis il récompensa magnifiquement les officiers de son armée, et les renvoya chez eux comblés d'honneurs et de bienfaits.
Il fait bâtir pour frère Jean des Entommures, qui l'avoit si bien aidé dans cette guerre, l'abbaye de Théleme, oîi tout fut institué au rebours des autres couvens; oîi il n'y eut ni cloîtte hi murs;
où les femmes et les hommes vivoient dans une liberté décente; où, enfin, il n^y avoit d^autre règle que celle-ci :
Fais ce que tu voudras.