‹ De l'autorité de Rabelais dans la révolution présente et dans la constitution civile du clergé;Chapitre 19 sur 67 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De r ancien ordre judiciaire, du parlement et des juridictions inférieures.

lEN des gens, même parmi ceux qui n'approuvent pas entièrement le nouvel ordre judiciaire, approuvoient encore moins Pancien, et se sont égayés de tous tems aux dépens des cours dites souveraines, et du hazard qui, le plus souvent, dictoit des jugemens suprêmes; et de l'art avec lequel on y savoit prolonger, nourrir, et, pour ainsi dire, engraisser un procès ; et de la dureté des formes, et de la rapacité des juges; en un'mot, de tout ce qu'il y avoit de ridicule et d'injuste dans l'administration de la justice. Mais personne, que je sache, ne l'a fait d'une manière aussi originale, aussi piquante que Rabelais. Ici surtout, ses plaisanteries sont des emportepièce. Un auteur qui sous le dernier règne en

eût osé dire autant se fût mis dans de belles affaires !

Pantagruel vouloit que Panurge consultât sur son mariage le bonhomme Bridoye, juge d'un village voisin. Il envoie chercher Bridoye; mais un huissier du parlement de Myrelingues Tétoit venu ajourner pour comparoître personnellement, « et devant les sénateurs rendre raison de quelque sentence par lui donnée d. Il étoit parti le jour précédent pour se présenter au jour de Tassignation.

a Je veux, dit Pantagruel, entendre ce que c'est. Il y a plus de quarante ans qu'il est juge, et pendant ce tems il a donné plus de quarante mille sentences définitives. De deux mille trois cent neuf autres sentences par lui données fut appelle par les parties condamnées en la cour souveraine du parlement de Myrelingues : toutes par arrêt d'icelle ont été ratifiées, approuvées et confirmées, les appels renversés et mis au néant. Que maintenant donc il soit ajourné personnellement. Sur ses vieux jours, lui qui partout le passé a vécu si saintement en son état, ne peut être sans quelque désastre : je lui veux de tout mon pouvoir être aidant en équité. Je sais aujourd'hui la malignité du monde être tant aggravée que bon droit a bien besoin d'aide. »

Le jour suivant, à Theure de Tassignation, Pantagruel arriva en Myrelingues. Les présîdens, sénateurs et conseillers le prièrent d'entrer avec eux, et d'ouïr la décision des causes et raisons qu'allégueroit Bridoye d'une sentence qui ne sembloit du tout équitable à icelle cour. « Pantagruel entre volontiers, et là trouve Bridoye au milieu du parquet assis, et pour toutes raisons et excuses rien plus ne répondant, sinon qu'il étoit vieux devenu, et qu'il n'avoit la vue si bonne comme de coutume, alléguant plusieurs misères et calamités que vieillesse apporte avec soi; pourquoi ne connoissoit tant distinctement les points des dez comme il avoit fait par le passé. Dont pouvoit être qu'en la façon qu'Isaac, mal-voyant, prit Jacob pour Esati, ainsi à décision du procès dont étoit question il auroit pris un quatre pour un cinq; notamment référant que lors il avoit usé de ses petits dez, et que, par disposition de droit, les imperfections de la nature ne doivent être imputées à crime; et qui autrement feroit accuseroit non l'homme, mais nature.

« Quels dez entendez-vous, mon ami? demandoit Trinquamelle, grand président d'icelle cour. — Les dez des jugemens, répondit Bridoye, desquels dez vous autres. Messieurs, ordinairement usez en cette votre cour souveraine : aussi font tous autres

juges en décision des procès. — Et comment, demandoît Trinquamelle, faites-vous, mon ami » ? — Je fais, répondit Bridoye, comme vous autres, Messieurs, et comme est Tusance de judicature, à laquelle nos droits commandent toujours déférer.

« Ayant bien vu, revu, lu, relu, paperasse et feuilleté les complaintes, ajournemens, comparitions, commissions, informations, avant-procédés, productions, allégations, dits, contredits, requêtes, enquêtes, répliques, dupliques, lettres royaux, compulsoires, déclinatoires , évocations, renvois, conclusions, appointemens, exploits, et autres telles dragées et épiceries de part et d^autre, comme doit faire le bon juge, je pose sur le bout de la table, en mon cabinet, tous les sacs du défendeur, et lui livre chance premièrement, comme vous autres, Messieurs. Cela fait, je pose les sacs du demandeur, comme vous autres, Messieurs, sur Pautre bout visum visu. Pareillement, et quant et quant je lui livre chance.

— Mais, mon ami, demandoit Trinquamelle, à quoi connoissez-vous l'obscurité des droits prétendus par les parties plaidoyantes ? — G)mme vous autres, Messieurs, répondit Bridoye, savoir est

I. Ce mon ami^ que Trinquamelle dit à chaque phrase, marque la supériorité aristocratique d'un premier président de cour souveraine parlant à un juge de village.

quand il y a beaucoup de sacs de part et d^autre; et lors j^use de mes petits dez, comme vous autres, Messieurs. J^ai d^autres gros dez bien beaux et harmonieux^ desquels j^use , comme vous autres, Messieurs, quand la matière est plus liquide, c^est-à-dire quand moins il y a de sacs.

— Cela fait, demandoitTrinquamelle, comment sentenciez-vous, mon ami ? — tomme vous autres, Messieurs, répondit Bridoye, je donne sentence pour celui duquel la chance livrée par le sort du dez judiciaire premier advient*.

— Voire mais, demandoit Trinquamelle, mon ami, puisque par sort et jet de dez vous faites vos jugemens, pourquoi ne livrez- vous cette chance le jour et Theure propre que les parties controverses comparoissent par-devant vous sans autre délai ? De quoi vous servent ces écritures et autres procédures contenues dans les sacs ? — Comme à vous autres^ Messieurs, répondit Bridoye, elles me servent de trois choses exquises et authentiques. Premièrement pour la forme, en omission de laquelle ce qu^on a fait n^est valable. Davantage, vous savez trop mieux que souvent en procédures judiciaires les formalités détruisent les matérialités et substances.

« Secondement, comme à vous autres, Mes-

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