AVIS AUX LECTEURS
N monument va être érigé à Rabelais \par une souscription nationale. Un
éditeur à qui nous devons de nombreuses et charmantes éditions de nos vieux écrivains a eu V heureuse idée de réimprimer à cette occasion le curieux et intéressant écrit d'un critique distingué de la fin du siècle der- 7tier, Ginguené, sur V auteur de Pantagruel.
Le titre, un peu hasardé, de cet opuscule parut certainement un paradoxe en 1791 : De l'autorité de Rabelais dans la révolution présente.
Pour nous, qui, depuis un demi-siècle, avons tant fouillé le passé, tant scruté les origines de la Révolution, le paradoxe est une vérité, et Ginguené en donnait déjà toutes les preuves, en homme desprit et de sens qu'il était, dans ces pages que les lecteurs d'aujourd'hui auront plaisir à comparer avec les études de nos con-temporains sur Maître François.
L' auteur du petit écritque M.Jouaust rend à la lumière fait une observation digne de remarque : c'est quà son époque de fort libre pensée, par ce quHl nommait « unefausse décence », on mettait Rabelais à V index, tandis qu'autrefois d'illustres écrivains très orthodoxes l'avaient lu et relu, cité, imité sans scru-
pule. L'excuse des énormités de Rabelais est dans le singulier contraste qii offraient les
mœurs de son temps; le XVI^ siècle, en ce qui regardait les arts, avait une élévation, une délicatesse, une pureté de goût incomparable, tandis que, dans le langage et dans les manières, il gardait, sous certains rapports,
une étrange grossièreté. Les jovialités cyniques de Rabelais^ loin dètre alors des hardiesses, étaient le passeport de ses hardiesses véritables^ de tout ce qu'il y a de bon, de grand, de régénérateur dans son œuvre. Il ne sera jamais, il ne devra jamais être lu de tous, ni surtout de toutes : c'est là son expiation ; mais il sera toujours, malgré tout, médité y défendu, revendiqué, maintenu en haut rang dans la tradition nationale par les penseurs, par les amis de la science^ de la patrie et de r humanité: c^est là sa récompense. De ce qu'en a dit Ginguené, rien n'est à retrancher; beaucoup se pourrait ajouter. Cet Homère bouffon^ ainsi qu'ion Va nommé, bouffon dans la forme, si sérieux au fond, même dans son large rire, ne perd jamais de vue son but unique : rendre l'homme plus instruit et meilleur; connaître r œuvre de Dieu et y mettre r humanité à sa vraie place ; un rationnel et tolérant théisme, opposé au fanatisme sectaire, est le fond de sa pensée.
Ce génie si français va recevoir enfin sa consécration dernière au cœur de la France, au bord de cette belle Loire qu'il aimait tant, et c est justice.
Henri Martin.
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