‹ De l'échange et du louage (volume 2)Chapitre 1 sur 125 · CHARLES HIIMGRAY, LIBRAIRE-ÉDITEUR · texte numérisé non relu

CHARLES HIIMGRAY, LIBRAIRE-ÉDITEUR

10, KUE DE SELNE.

^VvV.

L'échange ne tiendra pas plus de place ici que dans le Code civil. S'il est, entre tous les contrats commulatifs, celui qui joue le plus grand rôle dans les siècles de décadence et de barbarie, il devient, aux époques de progrès social, l'un des moins fréquents dans les rapports civils internes, l'un des plus étrangers au mouvement de la propriété.

En effets lorsque la monnaie est rare et pes courante, lorsqu'elle est resserrée dans les mains d'un petit nombre d'individus, qui se suffisent à eux-mêmes par la vaste étendue de leurs terres et par le? services de leurs esclaves ou de leurs vassaux , le commerce des choses s'opère principalement par la voie des échanges. Le cercle de ces échanges est d'ailleurs fort borné. La propriété foncière sommeille dans l'immobilité^ et tous les efforts du législateur ont bien moins pour but de la répartir entre un plus grand nombre de possesseurs, (juede la conserver immuable et perpétuelle dans les grandes familles qui jouissent presque seules de ses bienfaits. Quant à la propriété mobilière, doiit le brillant essor balance de nos jours les influences terriennes, elle n'est encore considérée, aux époques dont nous parlons, que comme d'une nature

II RREFACE.

inférieure et presque vile! Vilis mobilhim Possessio, Etudiez, dans les clia:Us épiques d'Homère, les scènes de la vie héroïque du monde grec; vous verrez les chefs de famille se procurer avec des cuirs de bœuf, avec du fer ou des ciptifs, etc. , etc., les choses qui doivent satisAiire à leurs besoins (1). Rome ne connut aussi (|ue l'échange dans l'état de simplicité primitive (|ue regrettait Pline, alors qu'il avait sous les yeux le tableau de la plus elfroyable corruption que l'or enfanta jamais. Descendez enfin dans notre moyen-âge, et interrogez les légendes , qui sont la curieuse et candide épopée de la barbarie moderne. Le dimanche et les jours de fête un marché se tient devant la porte de l'église ou du monastère; là, entre gens rustiques d'une même seigneurie les fruits de la terre et lescroîts d'animaux sont échangés contre les produits d'une grossière industrie. L'artisan reçoit de l'agriculteur le prix en nature de sa main-d'œuvre; l'agriculteur est vêtu par l'ouvrier qu'il alimente. Quelques ventes se (ont bien çà et là ; mais il faut en être sobre; l'argent est rare, on le garde pour payer les cens féodaux et les deniers emphytéotiques , pour oili ir à l'église quelques dons pieux !

(i) Quantum feliciore sevo, quant res ispœ permutubanîur inler se , sicut et trojanis teraporibus factitatum Horaero ciedi convenit !! Alios coriis boum, alios ferro captivisque rébus mutasse tradit. Ex quâ consuetudine muleta legum antiquarum pécore constat etiain Romœ (Pline, liv, 33, C, III, y. aussi les Inst, de Eccept. vend,, ^ a.

PREFACE. JH

pour acheter, en cas de calamité, des prières et des indulgences!

Quelquefois on s'aventure à sortir de l'enceinte de la seigneurie; un convoi se forme d'un certain nombre d'habitants, qui partent ensemble avec leurs charrettes et leurs provisions. Mais ce n'est pas encore de l'argent qu'ils emportent; ils voiturent des denrées pour payer ce qu'ils achèteront. Ecoutez cette naïve histoire rapportée par l'historien des évêques de Tout ; elle montre comment les salines de l'est débitaient leurs produits aux habitants des provinces voisines.

« Dans un certain temps, un assez grand nombre » de paysans de la partie du Barrois se formèrent en » troupe, comme c'est l'usage des gens de cette * classe^ et ayant pris leurs voitures et des den- » rées, arrivèrent à Yic-aux-Salines pour acheter 3» du sel. Après avoir payé, avec les choses qu'ils » avaient transportées, le sel qui leur avait été li- » vré, ils repartirent et arrivèrent accablés de fa- » ligue à Gondreville, où ils essayèrent de passer » la Moselle. Mais le gué était difficile; ils avaient » de la peine à le franchir; c'était le jour où l'on » célébrait dans le pays la fêle du bienheureux » saint Mansuy. Les habitants du lieu leur firent de >' graves reproches de s'occuper de leurs affaires » et de leur retour, en un jour si solennel, et de ne » pas prendre part à la joie publique. Les voyageurs » répondirent en plaisantant , que la fête ne les reï> gardait pas, car le saint n'était que le saint des

JV PP.irACE.

» Leucqiies {i), cl non pas ic leur. Mais lout à » coup, ô miracle! leurs bœufs deviennent furieux, » poursuivant et frappant leurs maîtres à coups de » corne. Alors ceux-ci n'eurent rien de mieux à » faire que d'aller se jeter aux pieds de l'autel de }> saint Mansuy , et de promettre avec de ferventes » prières d'être à l'avenir plus respectueux et plus » prudents. Le saint écouta leurs voix suppliantes, » et leur permit de retourner dans leur pays (2). » L'historien qui m'a fourni cette anecdote n'est pas un Homère pour le style et l'imagination; mais la couleur locale se trouve là dans toute sa vérité, et j'ai pensé dès lors qu'il me serait permis de lui faire cet emprunt, à l'imitation des jurisconsultes romains, qui vont chercher des exemples dans les poétiques récits de V Iliade.

Mais lorsque la civilisation a élargi le cercle des communications et des besoins, lorsque la richesse monétaire s'est augmentée, et que l'argent, signe représentatif de toutes choses, est plus ou moins répandu dans les mains de tout le monde, l'échange

(i) Ancien nom des habitants de la Lorraine et de l'cvéché de Toul.

(2) « Quodam tempère, «« moris est rusticorum, quidam » Barrensium partiuni , non parvo numéro rustici, grege facto , » sureptis vchiculis et rerum copiis, vicos cxpetierunt salina^

» RUM ; UATÏSQUE in COEMPTIONEM RERUM VENALIUM CONVECA-

» TATioNiBus, ad sua redire cupicnles, salis comrnercia refe- » rebant, cl jam ex maxima parte expleto itinere, Gundolfi » \illam transgressi, ad alveum Mosellae cum illâ suâ Rliœda » squalentes laborc, rustici pervenerant, etc., etc.» Hist. de Toul (cil. 19), par Adson.

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