‹ De l'éducation des filles. Dialogues des morts, et opuscules divers, composés pour l'éducation de M. le duc de Bourgogne. Abrégé des vies des anciens philosophesChapitre 15 sur 112 · I. — MERCURE ET CHARON · texte numérisé non relu

I. — MERCURE ET CHARON

Coiuinent ceux qui sont préposés à l'édacation des princes doivent travailler k corriger leurs vices naissants , et à leur inspirer les vertus de leur état.

Charon. — D'où vient que tu arrives si lard ? Les hommes ne meurent-ils plus ? Avais-tu oublié les ailes de ton bonnet ou de ton chapeau ? T'es-tu amusé à dérober? .Tupiter t'a^itil envoyé loin pour ses amours ? As-tu fait le Sosie ? Parle donc, si tu veux.

Mercure. — J'ai été pris pour dupe ; car je croyais mener dans ta barque aujourd'hui le prince Picrochole : c'eût été une bonne prise.

Char. — Quoi ! si jeune?

Mer.— Oui, si jeune. II avait la goutte remontée, et criait comme s'il eût vu la mort de bien près.

Char.— Eh bien ! l'aurons-nous?

Mer. Je ne me fie plus à lui ; il m'a trompé trop souvent, A peine fut il dans son lit, qu'il oublia son mal , et s'endormit.

Char. — Mais ce n'était donc pas un vrai mal?

Mer. — C'était un petit mal qu'il croyait grand. Il a donné bien des fois de telles alarmes. Je l'ai vu, avec la colique, qui voulait qu'on lui ôtât son ventre. Une autre fois , saignant du nez , il croyait que son âme allait sortir dans son mouchoir.

Char. —Comment ira-t-il à la guerre ?

INÏer. — 11 la fait avec des échecs, sans mal et sans douleur. Il a déjà donné plus de cent batailles.

Char. —Triste guerre! ihie nous en revient aucun niorU

Mer. — J'espère néanmoins que s'il peut se défaire du badinage et de la mollesse , il fera grand fracas un jour. Il a la colère et les pleurs d'Achille; il pourrait bien en avoir le courage; il est assez mutin pour lui ressembler. On dit qu'il aime les Muses, qu'il a un Chiron, un Phœnix...

Char. — Mais , tout cela ne fait pas notre compte. II nous faudrait plutôt un jeune prince brutal, ignorant, grossier, qui méprisât les lettres , qui n'aimât que les armes ; toujours prêt à s'enivrer de sang, qui mît sa gloire dans le malheur des hommes. 11 remplirait ma barque vingt fois par jour.

Mer. — Ho ! ho! il t'en faut donner de ces princes, ou plutôt de ces monstres affamés de carnage ! Celui-ci est plus doux. Je crois qu'il aimeraja paix, et qu'il saura faire Ja guerre. On voit en lui les commencements d'un grand prince , comme on remarque dans un bouton de rose naissante ce qui promet une belle fleur.

Char. — Mais n'est-il pas bouillant et impétueux ?

Mer. — Il l'est étrangement.

Char. — Que veux-tu donc dire avec tes Muses? Il ne saura jamais rien ; il mettra le désordre partout, et nous enverra bien des ombres plaintives. Tant mieux.

Mer. — Il est impétueux , mais il n'est point méchant : il est curieux, docile, plein de goût pour les belles choses; il aime les honnêtes gens, et sait bon gré à ceux qui le corrigent. S'il peut surmonter sa promptitude et sa paresse, il sera mertTleilleux, je te le prédis.

Char. — Quoi! prompt et paresseux? Cela se contredit. Tu rêves.

Mer. — Non, je ne rêve point. Il est prompt à se fâcher, et paresseux à faire son devoir ; mais chaque jour il se corrige.

Char. — Nous ne l'aurons donc point si tôt?

Mer. — Non; ses maux sont plutôt des impatiences que de vraies douleurs. Jupiter le destine à faire longtemps W bonheur des hommes.

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