‹ De l'éducation des filles. Dialogues des morts, et opuscules divers, composés pour l'éducation de M. le duc de Bourgogne. Abrégé des vies des anciens philosophesChapitre 26 sur 112 · XIV. DEMOCRITE ET HERACLITE · texte numérisé non relu

XIV. DEMOCRITE ET HERACLITE

Comparaison de Démocrite et d'Heraclite , où l'on donne l'avantage an dei-nier comme plus humain.

DÉM. — Je ne saurais m'accommoder d'une philosophie triste.

HÉRAC. — Ni moi d'une gaie. Quand on est sage , on ne voit rien dans le monde qui ne paraisse de travers et qui ne déplaise.

DÉM. — Vous prenez les choses d'un trop grand sérieux, cela vous fera mal.

IIÉKAC. — Vous les prenez avec trop d'enjouement ; votre air moqueur est plutôt celui d'un satyre que d'un philosophe. N'êtes-vous point touché de voir le genre humain si aveugle , si corrompu , si égaré .^

DÉM. — Je suis bien plus touché de le voir si impertinent et si ridicule.

HÉRAC. — Mais enfin ce genre humain dont vous riez , c'est le monde entier, avec qui vous vivez, c'est la société de vos amis , c'est votre famille , c'est vous-même.

DÉM — Je ne me soucie guère de tous les fous que je vois , et je me crois sage en me moquant d'eux.

HÉRAC. — S'iissont fous, vous n'êtes guère sage ni bon, de ne les plaindre pas et d'insulter à leur folie. D'ailleurs , qui

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VOUS répond que vous ne soyez pas aussi extravagant qu'eux?

DÉM. — Je ne puis l'être, pensant en toutes ciioses le contraire de ce qu'ils pensent.

IIÉRAC. — Il y a des folies de diverses espèces. Peut-être qu'à force de contredire les folies des autres , vous vous jetez dans une extrémité contraire, qui n'est pas moins folle.

DÉM. — Croyez-en ce qu'il vous plaira, et pleurez encore sur moi, si vous avez des larmes de reste; pour moi, je suis content de rire des fous. Tous les hommes ne le sont-ils pas? Répondez.

HÉRA.C. — Hélas ! ils ne le sont que trop ; c'est ce qui m'afflige: nous convenons vous et moi en ce point, que les hommes ne suivent point la raison. Mais moi , qui ne veux pas faire comme eux , je veux suivre la raison qui m'oblige de les aimer ; et cette amitié me remplit de compassion pour leurs égarements. Ai-je tort d'avoir pitié de mes semblables , de mes frères, de ce qui est, pour ainsi dire, une partie de moimême? Si vous entriez dans un hôpital de blessés, ririez-vous de voir leurs blessures ? Les plaies du corps ne sont rien en comparaison de celles de l'âme : vous auriez honte de votre cruauté, si vous aviez ri d'un malheureux qui a la jambe coupée ; et vous avez l'inhumanité de vous moquer du monde entier qui a perdu la raison !

DÉM. — Celui qui a perdu une jambe est à plaindre , en ce qu'il ne s'est point ôté lui-même ce membre ; mais celui qui perd la raison la perd par sa faute.

HÉRAC — Eh! c'est en quoi il est plus à plaindre. Un insensé furieux , qui s'arracherait lui-même les yeux, serait encore plus digne de compassion qu'un autre aveugle.

DÉM. — Accommodons-nous ; il y a de quoi nous justifier tous deux. Il y a partout de quoi rire et de quoi pleurer. Le monde est ridicule , et j'en ris. Il est déplorable , et vous eu pleurez. Chacun le regarde à sa mode , et suivant son tempérament. Ce qui est certain , c'est que le monde est de travers. Pour bien faire , pour bien penser , il faut faire , il faut penser autrement que le grand nombre : se régler par rautorilc et pat

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l'exemple du commun des hommes, c'est le partage des sots. HÉRAC. — Tout cela est vrai ; mais vous n'aimez rien , et le mal d'autrui vous réjouit. C'est n'aimer ni les liommes ni la vertu , qu'ils abandonnent.

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