XVIÎ. — SOCRATE ET ALCIBIADE
Le bon gouvernement est celui où les citoyens sont élevés dans le respect des lois, dans l'amour de la patrie et du genre humain, qui est la grande patrie.
Soc. — Vous voilà devenu bien sage à vos dépens , et aux dépens de tous ceux que vous avez trompés. Vous pourriez
être le digne liéros d'une seconde Odyssée : car vous avez vu les mœurs d'un plus grand nombre de peuples dans vos voyages, qu'Ulysse n'en vit dans les siens.
Alcib. —Ce n'est pas l'expérience qui me manque, mais la sagesse; mais , quoique vous vous moquiez de moi , vous ne sauriez nier qu'un homme n'apprenne bien des choses quand il voyage , et qu'il étudie sérieusement les mœurs de tant de peuples.
Soc. — Il est vrai que cette étude , si elle était bien faite , pourrait beaucoup agrandir l'esprit : mais il faudrait un vrai philosophe, et un homme tranquille et appliqué, qui ne fût point dominé comme vous par l'ambition et par le plaisir ; un homme sans passion et sans préjugé , qui chercherait tout ce qu'il y aurait de bon en chaque peuple , et qui découvrirait ce que les lois de chaque pays lui ont apporté de bien et de mal. Au retour d'un tel voyage, ce philosophe serait un excellent législateur. Mais vous n'avez jamais été l'homme qu'il fallait pour donner des lois; votre talent était pour les violer. A peine étiez-vous hors de l'enfance , que vous conseillâtes à votre oncle Périclès d'engager la guerre, pour éviter de rendre compte des deniers publics. Je crois même qu'après votre mort vous seriez encore un dangereux garde des lois.
ALCIB. — Laissez-moi là , je vous prie ; le fleuve d'oubU doit effacer toutes mes fautes : parlons des mœurs des peuples. Je n'ai trouvé partout que des coutumes , et fort peu de lois. Tous les barbares n'ont d'autres règles que l'habitude et l'exemple de leurs pères. Les Perses mêmes, dont on a tant vanté les mœurs du temps de Cyrus , n'ont aucune trace de cette vertu. Leur valeur et leur magnificence montrent un assez beau naturel ; mais il est corrompu par la mollesse et par le faste le plus grossier. Leurs rois , encensés comme des idoles , ne sauraient être honnêtes gens , ni connaître la vérité ; l'humanité ne peut soutenir avec modération une puissance aussi désordonnée que la leur. Ils s'imaginent que tout est fait pour eux ; ils se jouent du bien , de l'honneur et de la vie des autres hommes. Rien ne marque tant de barbarie dans une
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naliou , que cette forme de gouvernement; car îi n'y a plus de lois; et la volonté d'un seul homme , dont on flatte toutes les passions, est la loi unique.
Soc. — Ce pays-là ne convenait guère à un génie aussi libre et aussi hardi que le vôtre. Mais ne trouvez-vous pas aussi qu3 la liberté d'Athènes est dans une autre extrémité ?
Alcib. — Sparte est ce que j'ai vu de meilleur.
Soc. — La servitude des Ilotes ne vous paraît-elle pas contraire à l'humanité? Remontez hardiment aux vrais principes, défaites-vous de tous les préjugés : avouez qu'en cela les Grecs sont eux-mêmes un peu barbares. Est-il permis à une partie des hommes de traiter l'autre comme des bêtes de charge ?
Alcib. — Pourquoi non, si c'est un peuple subjugué?
Soc. — Le peuple subjugué est toujours peuple; le droit de conquête est un droit moins fort que celui de Thumanité. Ce I qu'on appelle conquête devient le comble de la tyrannie et J l'exécration du genre humain, à moins que le conquérant n'ait fait sa conquête par une guerre juste, et n'ait rendu heureux i le peuple conquis en lui donnant de bonnes lois. Il n'est donc pas permis aux Lacédémoniens de traiter si indignement les Ilotes, qui sont hommes comme eux. Quelle horrible barbarie que de voir un peuple qui se joue de la vie d'un autre, et qui compte pour rien ses mœurs et son repos ! De même qu'un chef de famille ne doit jamais s'entêter pour la grandeur de sa maison , jusqu'à vouloir troubler la paix et la liberté publique de tout le peuple, dont lui et sa famille ne sont qu'un membre ; de même c'est une conduite insensée , brutale et pernicieuse, que le chef d'une nation mette sa gloire à augmenter la puissance de son peuple en troublant le repos et la liberté des peuples voisins. Un peuple n'est pas moins un membre du genre humain , qui est la société générale, qu'une famille est un membre d'une nation particulière. Chacun doit i infiniment plus au genre humain , qui est la grande patrie , I qu'à la patrie particulière dans laquelle il est né : il est donc infiniment plus pernicieux de blesser la justice de peuple à peuple, que de la blesser de famille à famille contre sa repu-
DIALOGUES DES MOilTS. 149
blique. Renoncer au sentiment, non-seulement c'est man- (}uerde politesse et tomber dans la barbarie, mais c'est l'aveuglement le plus dénaturé des brigands et des sauvages ; c'est n'être plus homme, c'est être anthropophage.
Alcib. — Vous vous fâchez! il me semble que vous étiez de meilleure humeur dans le monde ; vos ironies piquantes avaient quelque chose de plus enjoué.
Soc. — Je ne saurais être enjoué sur des choses si sérieuses. Les Lacédémoniens ont abandonné tous les arts pacifiques , pour ne se réserver que celui de la guerre : et comme la guerre est le plus grand des maux , ils ne savent que faire du mal ; ils s'en piquent; ils dédaignent tout ce qui n'est pas la destruction du genre humain, et tout ce qui ne peut servir à la gloire brutale d'une poignée d'hommes qu'on a-ppelle les Spartiates. Il faut que d'autres hommes cultivent la terre pour les nourrir, pendant qu'ils se réservent pour ravager et pour dépeupler les terres voisines. Ils ne sont pas sobres et austères contre eux-mêmes, pour être justes et modérés à l'égard d'autrui : au contraire , ils sont durs et faroucb£g contre tout ce qui n'est point la patrie , comnie si la nature humaine n'était pas plus leur patrie que Sparte. La guerre est un mal qui déshonore le genre humain : si on pouvait ensevelir toutes les histoires dans un éternel oubli, il faudrait cacher à la postérité que des hommes ont été capables de tuer d'autres hommes. Toutes les guerres sont ciyijes ; car c'est toujours l'homme contre l'homme qui répand son propre sang, qui déchire ses propres entrailles. Plus la guerre est étendue, plus elle est funeste : donc celle des peuples qui composent le genre humain est encore pire que celle des tamilles qui troublent une nation. Il n'est donc permis de faire la guerre que malgré soi , a la dernière extrémité , pour repousser la violence de l'ennemi. Comment est-ce que Lycurguen'a point eu d'horreur de former un peuple oisif et imbécile pour toutes les occupations douces et innocentes de la paix , et de ne lui avoir donne d'autre exercice d'esprit et de corps que celui de nuire par la guerre à l'humanité?
150 DIALOGUES DES MOfiTS.
Alcib. — Votre bile s'échauffe avec raison : mais aimeriezvous mieux un peuple comme celui d'Athènes , qui raffine jusqu'au dernier excès sur tous les arts destinés à la volupté ? 11 vaut encore mieux souffrir des naturels farouches et violents, comme ceux de Lacédémone.
Soc. — Vous voilà bien changé ! vous n'êtes plus cet homm e
i (ixH«?^v5i décrié dans une ville si décriée : les bords du Styx font de l)eaux changements! Mais peut-être que vous parlez ainsi par complaisance, car vous avez été toute votre vie un protée sur les mœurs. Quoi qu'il en soit, j'avoue qu'un peuple qui par
v/^\^ la contagion de ses mœurs porte le fastg , la mollesse , l'injustice et la fraude chez les autres peuples , fait encore pis que celui qui n'a d'autre occupation ni d'autre mérite que celui de répandre du sang ; car la vertu est plus précieuse aux hommes que la vie. Lycurgue est donc louable d'avoir banni de sa i'épublique tous les arts qui ne servent qu'au faste et à la volupté ; mais il est inexcusable d'en avoir Qté l'agriculture et les autres arts nécessaires pour une vie simple et frugaie. N'est-il pas honteux qu'un peuple ne se suffise pas à lui-même, et qu'il lui faUle un autre peuple appliqué à l'agriculture pour le nourrir.'
Alcib. — Eh bien, je passe condamnation sur ce chapitre. Mais n'aimez-vous pas mieux la sévère discipline de Sparte, et l'inviolable subordination qui y soumet la jeunesse aux
\AJ^'<jc^^ vieillards, que la licence effrénée d'Athènes ?
\ Soc. — Un peuple gâté par une liberté trop excessive est le jplus insupportable de tous les tyrans ; ainsi l'anarchie n'est
La..; Je comble des maux, qu'à cause qu'elle est le plus extrême idespotisme : la populace souievée contre les lois est le plus insolent de tous les maîtres. Mais il faut un milieu. Ce milieu est qu'un peuple ait des lois écrites, toujours constantes , et consacrées par toute la nation; qu'elles soient au-dessus de tout ; que ceux qui gouvernent n'aient d'autorité que par elles ; qu'ils puissent tout pour le bien, et suivant les lois; qu'ils ne puissent rien contre les lois pour autoriser le mal. Voilà C43 que les liommes , s'ils n'étaient pas aveugles et ennemis
d'eux-mêmes, établiraient unanimement pour leur félicité. Mais les uns, comme les Athéniens, renversent les lois, de peur de donner trop d'autorité aux magistrats , par qui les lois devraient régner; et les autres, comme les Perses, par un respect superstitieux des lois , se mettent dans un tel esclavage sous ceux qui devraient faire régner les lois , que ceux-ci régnent eux-mêmes, et qu'il n'y a plus d'autre loi réelle que n leur volonté absolue. Ainsi les uns et les autres s'éloignent "^f^^ duj)iit , qui est une liberté modérée par la seule autorité des! . jpis^dont ceux qui gouvernent ne devraient être que les sim- j ^^ pies défenseurs. Celui qui gouverne doit être le plus obéissant à la loi. Sa personne détachée de la loi n'est rien , et elle n'est consacrée qu'autant qu'il est lui-même sans intérêt et sans passion, la loi vivante donnée pour le bien des hommes. Jugez parla combien les Grecs, qui méprisent tant les barbares, sont encore dans la barbarie. La guerre du Péloponèse , où la jalousie ambitieuse de deux républiques a mis tout en feu pendant vingt-huit ans , en est une funeste preuve. Vous-même qui parlez ici , n'avez- vous pas flatté tantôt l'ambition triste et implacable des Lacédémoniens , tantôt l'ambition des Athéniens, plus vaine et plus enjouée? Athènes avec moins de puissance a fait déplus grands efforts, et a triomphé longtemps de toute la Grèce : mais enfin elle a succombé tout à coup, parce que le despotisme du peuple est une puissance folle et aveugle , qui se tourne contre elle-même , et qui n'est absolue . et au-dessus des lois que pour achever de se détruire. i<j ^ vi't 0-
Alcib. — Je vois bien qu'Anytus n'a pas eu tort de vous . faire boire un peu de ciguë., et qu'on devait encore plus craiu- Mw-t dre votre politique que votre nouvelle religion.
XVlll. — SOCRATE, ALCIBIADE ET TIMON.
Juste milieu entre la misanthropie de Timon et la philanttiropie d'Alcibiado.
Alcib. — Je suis surpris, mon cher Socrate, de voir (]uc vous ayez tant de goût pour ce misanthrope, qui fait peur aux l>clits enfants.
. j Soc. — Il laul être bien plus surpris de ce ([u'il s'apprivpisf a^c moi.
ïiM On m'accuse de liaïr les hommes , et je ne m'en défends pas ; on n'a qu'à voir comment ils sont faits , pour juger si j'ai tort. Haïr le genre humain , c'est haïr une méchante bête , une multitude de sots , de frigons , de flatteurs., de traîtres et d'ingrats.
Alcib. — Voilà un beau dictionnaire d'injures. Mais vaut-il mieux être faj;ouçbe , dédaigneux, incompatible, et toujours mordant ? Pour moi , je trouve que les sots me réjouissent , et que les gens d'esprit me contentent, .l'ai envie de leur plaire à mon tour , et je m'accommode de tout pour me rendre agréable dans la société.
TiM. — Et moi je ne m'accommode de rien : tout me déplaît; tout est faux, de travgf s, insupportable ; tout m'irrite, et me fait bojodir le cœur. Vous êtes un protée qui prenez indifféremment toutes les formes les plus contraires , parce que vous ne tenez à aucune. Ces métamorphoses , qui ne vous cqûieiit rien , montrent un cœur sans principes , ni de justice, ni de vérité. La vertu, selgn vous, n'est qu'un beau nom : il n'y en a aucune de fixe. Ce que vous approuvez à Athènes, vous le condamnez à Lacédémone. Dans la Grèce vous êtes Grec ; en Asie , vous êtes Perse : ni dieux , ni lois , ni patrie , ne vous retiennent. Vous ne suivez qu'une seule règle, qui est la passion de plaire, d'éblouir, de dominer, de vivre dans les délices, et de brouiller tous les États. O ciel! faut-il qu'on souffre sur la terre un tel homme, et que les autres hommes n'aient point de honte de l'admirer ! Alcibiade est aimé des hommes, lui qui se joue d'eux , et qui les précipite par ses crimes dans tant de malheurs ! Pour moi, je hais et Alcibiade, et tous les sots qui l'aiment; et je serais bien fâché d'être aimé par eux, puisqu'ils ne savent que le mal.
Alcib. — Voilà une déclaration bien obligeante ! je ne vous en sais néanmoins aucun mauvais gré. Vous me mettez à latoul* tête de tout le genre humain , et me faites beaucoup d'honneur. Mon parti est plus fort que le vôtre ; mais vous avez bon courage , et ne craignez pas d'être seul contre tous.
TiM. — J'aurais horreur de n'être pas seul , quand je vois la bassesse, la lâcheté, la légèceté, la corruption et la noirceur de tous les hommes qui couvrent la terre.
Alcib. — N'en exceptez-vous aucun?
TiM. — Non , non, en vérité ; non, aucun , et vous moins qu'aucun autre.
Alcib. — Quoi ! pas vous-même ? Vous haïssez- vous aussi ?
TiM. — Oui , je me hais souvent, quand je me surprends dans quelque faiblesse.
Alcib. — Vous faites très-bien, et vous n'avez de tort qu'en ce que vous ne le faites pas toujours. Qu'y a-t-il de plus haïssable qu'un homme qui a oublié qu'il est homme , qui hait sa propre nature , qui ne voit rien qu'avec horreur et avec une mélancolie farouche, qui tourne tout en poison, et qui renonce à toute société , quoique les hommes ne soient nés que pour être sociables ?
TiM. — Donnez-moi des hommes simples , drqltj, mais en tout bons et pleins de justice , je les aimerai , je ne les quitterai jamais, je les encenserai comme des dieux qui habitent sur la terre. Mais tant que vous me donnerez des hommes qui ne sont pas hommes , mais des renards en finesse et des tigres en cruauté ; qui auront le visage , le corps et la voix humaine, avec un cœur de monstre comme les Sirènes , l'humanité même me les fera détester et fuir.
Alcib. — Il faut donc vous faire des honnnes exprès. Ne vaut-il pas mieux s'accommoder aux hommes tels qu'on les trouve, que de vouloir les haïr jusqu'à ce qu'ils s'acconnnodent à nous ? Avec ce chagrin si critique , on passe tristement sa vie , méprisé , moqué , abandonné , et on ne goûte aucun plaisir. Pour moi , je donne tout aux coutumes et aux imaginations de chaque peuple ; partout je me réjouis , et je fais des hommes tout ce que je veux. La philosophie qui n'aboutit qu'à faire d'un philosophe un hibou est d'un bien mauvais usage. Il faut en ce monde une philosophie quiailie plus terre à terre. On prend les honnêtes gens par le.s motifs de la vertu , les voluptueux par leurs plaisirs , et les fripons par leur intérêt.
C'est la seule bonne manière de savoir vivre ; tout le reste est vision, et bile noire qu'il faudrait purger avec un peu d'ellébore.
TiM. — Parler ainsi , c'est anéantir la vertu , et tourner en ridicule les bonnes mœurs. On ne souffrirait pas un bomme si contagieux dans une république bien policée : mais , hélas ! où est-elle ici-bas , cette république ? O mon pauvre Socrate ! la vôtre, quand la verrons-nous? Demain, oui, demain, je m'y retirerais si elle était commencée ; mais je voudrais que nous allassions, loin de toutes les terres connues, fonder cette heureuse colonie de philosophes purs dans l'île Atlantiqiie.
Alcib. — Eh! vous ne songez pas que vous vous y porteriez. Il faudrait auparavant vous réconcilier avec vous-même, avec qui vous dites que vous êtes si souvent brouillé.
TiM. — Vous avez beau vous en moquer, rien n'est plus sérieux. Oui je le soutiens que je me hais souvent , et que j'ai raison de me haïr. Quand je me trouve amolli par les plaisirs , jusqu'à supporter les vices des hommes , et prêt 5 leur complaire ; quand je sens réveiller en moi l'intérêt, la volupté, la sensibilité pour une vaine réputation parmi les sots et les méchants , je me trouve presque semblable à eux , je me fais mon procès, je m'abhorre, et je ne puis me supporter.
Alcib. — Qui est-ce qui fait ensuite votre accommodement.? Le faites-vous tête à tête avec vous-même sans arbitre?
TiM. — C'est qu'après m'être condamné , je me redresse et je me corrige.
Alcib. — Il y a donc bien des gens chez vous ! Un homme corrompu, et^entraîné par les mauvais exemples; un second qui gronde le premier ; un troisième qui les raccommoda , en corrigeant celui qui s'est gâté.
TiM. — Faites le plaisant tant qu'il vous plaira : chez vous la compagnie n'est pas si nombreuse ; car il n'y a dans votre cœur qu'un seul homme toujours souple et dépravé , qui se travestit en cent façons pour faire toujours également le mal.
Alcib. — Il n'y a donc que vous sur la terre qui soyez bon : encore ne l'êtes-vous que dans certains intervalles.
DÏÀLOGUES DES MORTS. 155
TiM. — Non , je ne connais rien de bon, ni digne d'être aimé.
Alcib. — Si vous ne connaissez rien de bon, rien qui ne vous choque et dans les autres et au dedans de vous ; si la vie entière vous déplaît , vous devriez vous en délivrer , et prendre congé d'une si mauvaise compagnie. Pourquoi continuer à vivre pour être chagrin de tout , et pour blâmer tout depuis le malin jusgufau soir ? Ne savez-yous pas qu'on ne manque i> à Athènes ni de cordons coulants ni de précipices ? ''^i
TiM. — Te serais tenté de faire ce que vous dites , si je ne craignais de faire plaisir à tant d'hommes qui sont indignes qu'on leur en fasse.
Alcib Mais n'auriez-vous aucun regret de quitter personne ? Quoi ! personne sans exception ! Songez-y bien avant que de répondre.
TiM . — J'aurais un peu de regret de quitter Socrate -, mais. . .
Alcib. — Eh ! ne savez-vous pas qu'il est homme .î*
TiM. — Non , je n'en suis pas bien assuré : j'en doute quelquefois; car il ne ressemble guère aux autres. Il me paraît sans intérêt , sans ambition, sans artifice. Je le trouve juste , sincère, égal. S'il y avait au monde dix hommes comme lui , en vérité , je crois qu'ils me réconcilieraient avec l'humanité.
Alcib. — Eh bien, croyez-le donc. Demandez-lui si la raison permet d'être misanthrope au point où vous l'êtes.
TiM. — Je le veux; quoiqu'il ait toujours été un peu trop facile et trop sociable, je ne crains pas de m'engager à suivre son conseil. O mon cher Socrate, quand je vois les hommes , et que je jette ensuite les yeux sur vous, je suis tenté de croire que vous êtes Minerve, qui est venue sous une figure d'homme instruire sa ville. Parlez-moi selon votre cœur : me conseilleriez-vous de rentrer dans la société empestée des hommes ,^^^t--^ aveugles , méchants , et trompeurs?
Soc. — Non , je ne vous conseillerai jamais de vous rengager, ni dans les assemblées du peuple , ni dans les festins pleins de licence, ni dans aucune société avec un grand nombre de citoyens ; car le grand nombre est toujours corrompu.
o Une retraite honnête et tranquille, à rabri des passions des r- ll^nmes et des siennes propres , est le seul état qui convienne a ibi vrai philosophe. Mais il faut aimer les hommes , et leur faire du bien malgré leurs défauts. Il ne faut rien attendre d'eux que de l'ingratitude , et les servir sans intérêt. Vivre au milieu d'eux pour les tromper , pour les éblouir, et pour en tirer de quoi contenter ses passions, c'est être le plus méchani des hommes, et se préparer des malheurs qu'on mérite : mais se tenir à l'écart, et néanmoins à portée d'instruire et de ser vir certains hommes, c'est être une divinité bienfaisante sur l,i terre. L'ambition d'Alcibiade est pernicieuse; mais votre misanthropie est une vertu faible, qui est mêlée d'un chagrin de tempérament. Vous êtes plus sauvage que détaché : votre vertu "âpre et impatiente ne sait pas assez supporter le vice d'autrui ; c'est un amour de soi-même , qui fait qu'on s'impatiente quand on ne peut réduire les autres au point qu'on vou drait. La philanthropie est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l'approuver. Elle attend les hommes ; elle ne donne rien à son goût ni à sa commodité Elle se sert de la connaissance de sa propre faiblesse pour supporter celle d'autrui. Elle n'est jamais dupe des hommes les plus trompeurs et les plus ingrats , car elle n'espère ni ne veui rien d'eux pour son propre intérêt; elle ne leur demande rien que pour leur bien véritable. Elle ne sciasse jamais dans cette bonté désintéressée ; et elle imite les dieux , qui ont donné aux hommes la vie sans avoir besoin de leur encens ni de leurs victimes.
TiM. — Mais je ne hais point les hommes par inhumanité; je ne les hais que malgré moi, parce qu'ils sont haïssables. C'est leur dépravation que je hais , et leurs personnes , parce qu'elles sont dépravées.
Soc. — Eh bien , je le suppose. Mais si vous ne haïssez dans l'homme que le mal, pourquoi n'aimez-vous pas l'homme pour le délivrer de ce mal , et pour le rendre bon ? le médecin hait la lièvre et toutes les autres maladies qui tourmentent les corps des hommes ; niais il ne hait point les malades. Les
vices sont les maladies des Tuiies : soyez un sage el charitable médecin, qui songe à guérir son malade par amitié pour lui , loin de le haïr.
Le monde est un grand hôpital de tout le genre humain , qui doit exciter votre compassion : l'avarice, Tambitiou, l'envie et la colère, sont des plaies plus grandes et plus dangereuses dans les âmes , que deslibcès et des ulcères ne le sont dans les corps. Guérissez tous les malades que vous pourrez guérir, et plai^;nez tous ceux qui se trouveront incurables.
TiM. — Ôh ! voilà , mon cher Socrate , un sophisme facile â démêler. Il y a une extrême différence entre les vices de râifûTet les maladies du corps. Les maladies sont des maux qu'on souffre et qu'on ne fait pas ; on n'en est point coupable, on est à plaindre. Mais, pour les vices, ils sont volontaires, ils rendent la" volonté coupable. Ce ne sont pas des maux qu'on souffre; ce sont des maux qu'on fait. Ces maux méritent de l'indignation et du châtiment , et non pas de la pitié.
Soc. — Il est vrai qu'il y a deux sortes de maladies des hommes : les unes involontaires et innocentes ; les autres volontaires, et qui rendent le malade coupable. Puisque la mauvaise volonté est le plus grand des maux, le vice est la plus déplorable de toutes les maladies. L'homme méchant qui fait souffrir les autres souffre lui-même par sa malice , et il se prépare les supplices que les justes dieux lui doivent : il est donc encore plus à plaindre qu'un malade innocent. L'innocence est une sgnté précieuse de l'âme : c'est une ressource et une consolalion dans les plus affreuses douleurs. Quoi! cesserez- vous de plaindre un homme , parce qu'il est dans la plus funeste maladie, qui est la mauvaise volonté? Si sa maladie n'était qu'au pied ou à la main , vous le plaindriez ; et vous ne le plaignez pas lorsqu'elle a gangrené le fond de son cœur !
TiM. — Eh bien , je conviens qu'il faut plaindre les méchants, mais non pas les aimer.
Soc. — Il ne faut pas les aimer pour leur malice, mais il faut les aimer pour les en guérir. Vous aimez donc les hom-
mes sans croire les aimer : car la compassion est un amour qui s'afflige (lu mal de la personne qu'on aime. Savez- vous bien ce qui vous empêche d'aimer les méchants? ce n'est pas votre vertu, mais c'est l'imperfection de la vertu qui est en vous. La vertu imparfaite succombe dans le support des imperfections d'autrui.On s'aimeencore trop soi-même pour pouvoir toujours supporter ce qui est contraire à son goût et à ses maximes. L'amour-propre ne veut non plus être contredit pour la vertu que pour le vice. On s'irrite contre les ingrats, parce qu'on veut de la reconnaissance par amour-propre. La vertu parfaite détache l'homme de lui-même , et fait qu'il ne se lasse point de supporter la faiblesse des autres. Plus on est loin du vice, plus on est patient et tranquille pour s'appliquer à le
^^1^^ guérir. La vertu imparfaite est ombrageuse, critique, âcie, sévère et implacable. La vertu qui ne cherche plus que le bien est toujours égale , douce , affable , compatissante ; elle n'est surprise ni choquée de rien; elle prend tout sur elle, et ne songe qu'à faire du bien.
TiM. — Tout cela est bien aisé à dire , mais difflcile à faire.
^orvA-^ Soc. — O mon cher Timon ! les hommes grossiers^t aveugles croient que vous êtes misanthrope parce que vous poussez trop loin la vertu : et moi je vous soutiens que , si vous étiez plus vertueux, vous feriez tout ceci comme je le dis; vous ne vous laisseriez entraîner ni par votre humeur sauvage , ni paï votre tristesse de tempérament, ni par vos dégoûts, ni par l'impatience que vous causent les défauts des hommes. C'est à force de vous aimer trop , que vous ne pouvez plus aimer les autres hommes imparfaits. Si vous étiez parfait, vous pardonneriez sans peine aux hommes d'être imparfaits, comme les dieux le font. Pourquoi ne pas souffrir doucement ce que les dieux, meilleurs que vous, souffrent? Cette délicatesse, qui vous rend si facile à être blessé, est une véritable imperfection. La raison qui se borne à s'accommoder des choses raisonnables , et à ne s'échauffer que contre ce qui est faux, n'est qu'une demi-raison. La raison parfaite va plus loin; elle sup-
porte en paix la déraisou d'autrui. Voilà le principe de vertu compatissante pour autrui et détaché de soi-même , qui est le vrai lien de la société.
Alcib. — En vérité , Timon , vous voilà bien confondu avec votre vertu farouche et critique. C'est s'aimer trop soi-même que de vouloir vivre tout seul uniquement pour soi, et de ne pouvoir souffrir rien de tout ce qui choque notre propre sens. Quand on ne s'aime point tant , on se donne libéralement aux autres.
Soc. — Arrêtez, s'il vous plaît, Alcibiade; vous abuseriez aisément de ce que j'ai dit. Il y a deux manières de se donner aux hommes. La première est de se faire aimer , non pour être l'idole des hommes , mais pour employer leur confiance à les rendre bons. Cette philanthropie est toute divine. Il y en a une autre qui est une fausse monnaie. Quand on se donne aux t^v>^^*^ hommes pour leur plaire, pour les éblouir, pour usurper de l'autorité sur eux en les flattant, ce n'est pas eux qu'on aime, c'est soi-même. On n'agit que par vanité et par intérêt; on fait semblant de se donner , pour posséder ceux à qui on fait accroire qu'on se donne à eux. Ce faux philanthrope est comme . un pêcheur qui jette un hameçon avec un appât : il paraît /^^ nourrir les poissons , mais il les prend et les fait mourir. Tous. ^'^ les tyrans, tous les magistrats, tous les politiques qui ont de l'ambition , paraissent bienfaisants et généreux ; ils paraissent se donner, et ils veulent prendre les peuples; ils jettent l'hameçon dans les festins , dans les compagnies , dans les assemblées politiques. Ils ne sont pas sociables pour l'intérêt des hommes, mais pour abuser de tout le genre humain. Ils ont un esprit flatteur , insinuant , artificieux , pour corrompre les mœurs des hommes comme les courtisanes , et pour réduire en servitude tous ceux dont ils ont besoin. La corruption de ce qu'il y a de meilleur est le plus pernicieux de tous les maux. De tels hommes sont les pestes du genre humain. Au moins Tamour-propre d'un misanthrope n'est que sauvage et inutile au monde; mais celui de ces faux philanthropes est traître et tyrannique. Ils promettent toutes les vertus de la société, et
ils ne font de la société qu'un trafic, dans lequel ils veulent tout attirer à eux , et asservir tous les citoyens. Le misanthrope fait plus de peur et moins de mal. Un serpent qui se glisse entre des fleurs est plus à craindre qu'un animal sauvage qui s'enfuit vers sa tgnière dès qu'il vous aperçoit.
Alcib. —ïimon, retirons-nous , en voilà bien assez : nous avons chacun une bonne leçon ; en profltera qui pourra. Mais je crois que nous n'en profiterons guère : vous serez encore furieux contre toute la nature immaine; et moi je vais faire le protée entre les Grecs et le roi de Perse.