‹ De l'éducation des filles. Dialogues des morts, et opuscules divers, composés pour l'éducation de M. le duc de Bourgogne. Abrégé des vies des anciens philosophesChapitre 32 sur 112 · XXI. — DENYS, PITHIAS ET DAMON · texte numérisé non relu

XXI. — DENYS, PITHIAS ET DAMON

La véritable vertu ne peut aimer que la vertu .

Den. — Oh! dieux ! qu'est-ce qui se présente à mes yeux ? c'est Pythias qui arrive ; oui , c'est Pythias lui-même. Je ne l'aurais jamais cru. Ah! c'est lui; il vient pour mourir, et pour dégager son ami.

Pyth. — Oui , c'est moi. Je n'étais parti que pour payer aux dieux ce que je leur avais voué , régler mes affaires domestiques selon la justice , et dire adieu à mes enfants , pour mourir avec plus de tranquillité.

Den. — Mais pourquoi revieus-tu ? Quoi donc ! ne crains-tu point la mort ? viens-tu la chercher comme un désespéré , un furieux ?

Pyth. — Je viens la souffrir , quoique je ne l'aie point méritée ; car je ne puis me résoudre à laisser mourir mon ami en ma place.

Den. — Tu l'aimes donc plus que toi-même ?

Pyth.— Non, je l'aime comme moi; mais je trouve que je dois périr plutôt que lui , puisque c'est moi que tu as eu intention de faire mourir: il ne serait pas juste qu'il souffrît, pour me délivrer de la mort , le supplice que tu m'as préparé. ' Den. — Mais tu prétends ne mériter pas plus la mort que lui.

Pyth. —Il est vrai; nous sommes tous deux également

innocents, et il n'est pas plus juste de me faire mourir que lui.

Den. — Pourquoi dis-tu donc qu'il ne serait pas juste qu'il mourût au lieu de toi ?

Pyth. — Il est également injuste à toi de faire mourir Damon , ou bien de me faire mourir ; mais Pythias serait injuste s'il laissait souffrir à Damon une mort que le tyran n'a préparée qu'à Pythias.

Den. — Tu ne viens donc, au jour marqué, que pour sauver la vie à ton ami, en perdant la tienne?

Pyth. — Je viens à ton égard souffrir une injustice qui est ordinaire aux tyrans ; et, à l'égard de Damon , faire une action de justice en le retirant d'un péril où il s'est mis par générosité pour moi.

Den. — Et toi , Damon , ne craignais-tu pas , dis la vérité , que Pythias ne reviendrait point et que tu payerais pour lui».?

Dam. — Je ne savais que trop que Pythias reviendrait ponctuellement, et qu'il craindrait bien plus de manquer à sa parole que de perdre la vie. Plût aux dieux que ses proches et ses amis l'eussent retenu malgré lui ! maintenent il serait la consolation des gens de bien, et j'aurais celle de mourir pour lui.

Den. — Quoi ! la vie te déplaît-elle ?

Dam. — Oui , elle me déplaît quand je vois un tyran.

Den. — Eh bien ! tu ne le verras plus. Je vais te faire mourir tout à l'heure.

Pyth. — Excuse le transport d'un homme qui regrette son ami prêt à mourir ; mais souviens-toi que c'est moi seul que tu as destiné à la mort. Je viens la souffrir pour dégager mon ami ; ne me refuse pas cette consolation dans ma dernière heure.

' Dans l'édition de 1748 , on lit : ne revint point, et de payer pour lui. Nous copions le manuscrit original. On trouvera ailleurs des locutions semblables; c'est une preuve que Fénelon a écrit ainsi à dessein. Ce dialogue, ïut imprimé pour la première fois en 1700 , à la suite des Aventures (T Aristonoûs ; on y lit ce passage comme nous le dounons ici. { Édil. de Fers. )

Den. — Je ne puis souffrir deux hommes qui méprisent la vie et ma puissance.

Dam. — Tu ne peux donc souffrir la vertu ? I>EN. — Non , je ne puis souffrir cette vertu fière et dédaigneuse qui méprise la vie , qui ne craint aucun supplice , qui est insensible aux richesses et aux plaisirs.

Dam. — Du moins tu vois qu'elle n'est point insensible à l'homme , à la justice et à l'amitié.

Den. — Cà, qu'on emmène Pythias au supplice ; nous verrons si Damon continuera à mépriser mon pouvoir.

Dam. — Pythias, en revenant se soumettre à tes ordres , a mérité de toi que tu le laisses vivre; et moi , en me livrant pour lui à ton indignation , je t'ai irrité : contente-toi , faismoi mourir.

Pyth. — Non , non, Denys ; souviens-toi que je suis le seul qui t'ai déplu : Damon n'a pu...

Den. — Hélas! que vois-je? où suis-je? que je suis malheureux, et digne de l'être ! Non, je n'ai rien connu jusqu'ici : j'ai passé ma vie dans les ténèbres et dans l'égarement. Toute ma puissance m'est inutile pour me faire aimer : je ne puis pas me vanter d'avoir acquis , depuis plus de trente ans de tyrannie , un seul ami dans toute la terre . Ces deux hommes , dans une condition privée , s'aiment tendrement , se confient l'un à l'autre sans réserve , sont heureux en s'aimant , et veulent mourir l'un pour l'autre.

Pyth. — Comment auriez-vous des amis, vous qui n'avez jamais aimé personne ? Si vous aviez aimé les hommes , ils vous aimeraient. Vous les avez craints , ils vous craignent , ils vous haïssent.

Den. — Damon, Pythias , daignez me recevoir entre vous deux , pour être le troisième ami d'une si parfaite société ; je vous laisse vivre , et je vous comblerai de biens.

Dam. — Nous n'avons pas besoin de tes biens; et pour ton amitié , nous ne pouvons l'accepter que quand tu seras bon et juste. Jusque là tu ne peux avoir que des esclaves tremblants et de lâches flatteurs. Il faut être vertueux , bienfai-

sant , sociable , sensible à l'amitié , prêt à entendre la vérité , et savoir vivre dans une espèce d'égalité avec de vrais amis , pour être aimé par des hommes libres.

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