‹ De l'éducation des fillesChapitre 109 sur 129 · SOCRATE · texte numérisé non relu

SOCRATE

et ne contribuaient point à rendre le philosophe plus homme de bien , il s'attacha à étudier ce qui r^ardait les mœurs , et fut , pour ainsi dire , le fondateur de la philosophie morale chez les Grecs , comme le remarque Cioéron au troisième livre des Questions Tuseulanes.

Il en avait parlé encore plus expressément, et d'une manière plus étendue , dans le premier livre , où il s'explique en ces termes : « Il me parait , et c'est une opinion sur laquelle tout « le monde convient assez , que Socrate est le premier qui , re- « tirant la philosophie de la reclierche des secrets cachés de la « nature, à quoi tout ce qu'il y avait eu de philosophes avant « lui s'étaient uniquement attachés, l'avait ramenée etappli- « quée à ce qui touche les devoirs de la vie commune ; de « sorte qu'il ne s'occupait qu'à examiner les vertus et les vices , « et en quoi consistait le bien ou le mal ; disant que ce qui « regardait les astres était fort aa-dessus de nos lumières , et « que , quand nous serions plus à portée que nous ne sommes « de ces connaissances , elles ne pouvaient contribuer en rien « à régler notre conduite. »

Il Gt donc son unique étude de cette partie de la philosophie qui concerne les mœurs , et qui s'étend à tous les âges et à toutes les conditions de la vie ; et cette nouvelle manière de philosopher fut d'autant mieux reçue , que celui qui en était l'inventeur prêchait lui-même d'exemple , s'appliquant à remplir , le plus régulièrement qu'il lui était possible , tous les de* voirs d'un bon citoyen , soit en paix , soit en guerre.

De tous les philosophes qui ont eu de la réputation , il est le seul , comme l'a remarqué Lucien , dans son dialogue du Parasite, qui ait jamais été à la guerre. 11 fit deux campagnes, et dans toutes les deux, quoique malheureuses pour son parti, il paya de sa personne , et se montra homme de courage. Dans l'une il sauva la vie à Xénophon , qui , étant tombé de cheval en faisant la retraite , aurait été tué par les ennemis , si Socrate, le chargeant sur ses épaules, ne Teût tiré de la mêlée, et porté durant plusieurs stades, jusqu'à ce que le cheval , qui s'était échappé, eût été repris. C'est Strabon qui

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rapporte ce fait. Dans rautre^ les AtbénieDS ayant été entièrement défaits et mis en fuite , il fut le dernier à faire la retraite , et montra si bonne contenance, que ceux qui poursuivaient les fuyards, le voyant prêt à tout moment à tourner face contre eux , n'eurent jamais Taudace de Tattaquer. Cest le témoignage que lui rend Athénée.

A ces deux expéditions près , Socrate ne mit point les pieds hors d'Athènes , en quoi il tint une conduite toute contraire à celle des autres philosophes , qui tous avaient employé une partie de leur vie à voyager, pour acquérir de nouvelles connaissances en conférant avec les savants de tous les pays. Mais comme le genre de philosophie auquel Socrate s'était borné portait rhomme plutôt à travailler à se connaître lui-même , qu'à se charger l'esprit de connaissances fort inutiles pour le règlement des mœurs , il se crut dispensé de tous ces grands voyages, où il n'aurait rien appris de plus que ce qu'il pouvait apprendre à Athènes au milieu de ses compatriotes, à la réforme desquels il croyait d'ailleurs qu'il était plus juste qu'il travaillât, qu'à celle des étrangers. Et comme la philosophie morale est une science qui s'enseigne plus par exemples que par discours, il se fit une loi de suivre dans la pratique tout ce que la droite raison et la vertu la plus rigide exigerait de lui. Ce fut suivant cette maxime qu'ayant été mis au nombre des sénateurs de la ville , et ayant prêté le serment de dire son avis selon les lois, il refusa constamment de souscrire à l'arrêt par lequel le peuple avait, au préjudice des lois , condamné à mort neuf capitaines ; et quoique le peuple s'en formalisât , et que plusieurs même des plus puissants lui fissent de grandes menaces, il persista toujours dans son sentiment, ne croyant pas qu'il convînt à un homme d'honneur d'aller contre son serment, pour complaire au peuple.

Nous ne savons point qu'il ait été en charge hors cette unique fois; mais, tout particulier qu'il était, il s'attira tant de considération à Athènes par sa probité et par ses vertus , qu1l y était plus respecté que les magistrats mêmes. Quant à ce qui regardait sa pei'sonne , il en était assez soigneux , et blâmait

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ceux qui ne tenaient compte d'eux-mêmes , ou qui affectaient de la négligence à cet égard. Il était propre sur lui , toujours mis d'une manière convenable et décente ; tenant un juste milieu entre ce qui pouvait passer pour grossièreté et rusticité « et ce qui pouvait sentir le faste ou la mollesse. Quoique peu accommodé des biens de la fortune , il se tint toujours dans les termes d'un désintéressement parfait, ne prenant rien de ceux qui venaient l'entendre; en quoi sa conduite faisait la condamnation des autres philosophes , qui étaient dans l'usage de vendre leurs leçons, et détaxer leurs écoliers à plus haut ou plus bas prix, selon qu'ils étaient plus ou moins en réputation. Aussi Socrate avait-il coutume de dire, comme le rapporte Xénophon, qu'il ne concevait pas comment un homme qui faisait profession d'enseigner la vertu pouvait songer à en tirer quelque profit : comme si de s'acquérir un honnête homme, et de se faire un bon ami de son disciple, n'était pas le plus riche avantage et le profit le plus solide qu'on pût retirer de ses soins.

Ce fut au sujet de ce désintéressement de Socrate , qu'un certain sophiste, nommé Antiphon, qui voulait décrier une morale qu'il n'avait pas envie de pratiquer, lui dit un jour qu'il avait raison de ne prendre rien de ceux qu'il instruisait, et qu'en cela il faisait voir qu'il était véritablement honnête homme. Car, disait le sophiste, s'il était question de vendre TOtre maison , vos habits ou quelques-uns de vos meubles , bien loin de les donner pour rien ou pour peu de chose, vous tâcheriez de les vendre leur juste valeur, et vous ne les donneriez pas pour un denier moins. Mais parce que vous êtes convaincu TOus-même que vous ne savez rien , et que par conséquent vous êtes hors d'état d'instruire les autres , vous vous feriez conscience de vous faire payer de ce que vous ne pouvez leur apprendre , ce qui fait plutôt l'éloge de votre probité que de votre désintéressement.

Mais Socrate n'eut pas de peine à le confondre , en lui faisant voir qu'il y a des choses qui peuvent toe employées d'une manière ou honnête ou non honnête, etque &ire présent de quel-

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qu6S fruits de son jardin à un ami , ou les lui rendre , sont deux choses fort différentes. Au reste, il ne faut point s'imaginer que Sœrate tint elasseà la manière des autres pliilosophes , qui ayaient un lien fixe et marqué où ils assemblaient leurs disciples, et où ih leur donnaient des leçons à certaines heures. La manière de philosopher de Socrate ne consistait qu*en conversation avéo ceux qui se trouvaient avec lui , en quelque temps et en quelque lieu que œ fût.

Un des principaux chefs doiit^Mélitus accusa Socrate fut de ce qu'au lieu de reconnaître pour dieux ceux qui étaient tenus pour tels à Athènes , il y introduisait de nouvelles divinités ; mais jamais accusation ne fut plus calomnieuse et moins ^dée, puisque la règle que Socrate s'était prescrite sur cela à lui-même, et qu'il donnait à ceux qui le consultaient, était de se conformer à l'orade d'Apollon de Delphes , lequel , consulté sur la manière dont on devait honorer \e& dieux , répondit que chacun devait le faire à la manière et selon les cérémonies qu'on pratiquait dans son pays. C'est ce que faisait Socrate, ofifrantet sacrifiant aux dieux du peu qu'il avait ; et quoique ce qu'il leur présentait fût peu de chose , il prétendait mériter autant auprès d'eux que ceux qui leur faisaient les plus riches ofirandes, parce qu'il faisait cela selon son pouvoir, et qu'il ne pouvait se persuader que les dieux eussent plus d'égards aux grands qu'aux petits sacrifices qu'on leur faisait. Il croyait au contraire que les dieux n'avaient rien de plus agréable que d'être honorés par les gens de bien.

Rien n'est plus simple ni en même temps plus religieux que la prière dont il usait envers les dieux , ne leur demandant rien en particulier, mais les priant de lui procurer ce qu'ils ju* géraient eux-mêmes lui être bon et utile ; car disait-il , de leur demander des richesses et des honneurs, c'est comme si on leur demandait la grâce de donner bataille, ou de jouer aux dés , sans savoir quelle pourrait être l'issue du jeu ou de la bataille.

Bien loin de détourner du culte des dieux ceux qui le fréquentaient, il se faisait au contraire un devoir d'y ramener

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ceux qui manquaient de religion. Xéuophou rapporte sur cela la fnanière dont il s'y prit pour inspirer de la piété envers les dieux à un certain Aristodemus , qui faisait profession de ne leur rendre aucun honneur, et qui se moquait même de ceux qui leur sacrifiaient. Quand on lit dans Xénophon tout ce que Socrate dit en cette occasion sur la providence des dieux à l'égard des hommes , on est surpris qu'un philosophe quia toujours vécu au milieu du paganisme ait pu avoir des pensées si saines et si justes sur ce qui regarde la divinité.

Il était pauvre , mais si content dans sa pauvreté , que , quoiqu'il ne tint qu'à lui d'être riche en acceptant les présents que ses amis et ses disciples voulaient le forcer de recevoir, il les renvoya toujours , au grand déplaisir de sa femme , qui ne goûtait point du tout cette philosophie. Sa manière de vivre , pour la nourriture et pour les habits^ était si dure , que le sophiste Antiphoa, dont nous avons déjà parlé, lui reprochait quelquefois qu'il n'y avait point d'esclave si misérable qui pût s'en cont^ter et y tenir : car , disait-il , votre nourriture est la plus chétive du monde; d'ailleurs, non-seulement vous êtes toujours très-pauvrement vêtu , mais vous n'avez jamais qu'une même robe hiver et été, et rien par-dessus cette robe; avec cela vous allez toujours nu-pieds. Mais Socrate lui fit voir qu'il^ se trompait, s'il croyait que la félicité ne se trouvait que dans l'abondance et les délices; et que, toutpauvre qu'il lui paraissait, il était plus heureux que lui. J'estime, disait-il, que comme n'avoir besoin de rien est une prérogative qui n'appartient qu'aux dieux, aussi moins on a de besoins, et plus ou approche de la condition des dieux.

Il n'était pas possible qu'une vertu aussi pure que celle de Socrate ne causât de l'admiration, surtout dans une ville comme Athènes y où cet exemple devait paraître fort extraordinaire; car ceux mêmes qui n'ont pas la force de suivre la vertu ne sauraient s'empêcher de rendre justice à ceux qui la suivent. Geile-de Socrate lui mérita bientôt l'estime universelle de ses cooei^yena, et attira auprès de lui beaucoup de disciples de tout âge , qui préféraient le plaisir de l'entendre et de

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eonverser avec lui, aux amusements les plus agréables. L'ai" trait était d'autant plus grand du côté de Socrate , qu'il joignait à une austérité très-rigide pour lui-même , toute la douceur et la complaisance possible pour les autres. La première chose qu'il tâchait d'inspirer aux jeunes gens qui l'écoutaient était la piété et le rjespect pour les dieux ; ensuite il les portait au« tant qu'il pouvait à la tempérance et à l'éloignement des voluptés, leur représentant comment elles privaient l'homme du plus riche trésor dont il fût maître , c'est-à-dire de la liberté. Sa manière de traiter la morale était d'autant plus séduisante , que le tout se faisait par manière de conversation et sans aucun dessein formé ; car , sans qu'il se proposât aucun point particulier à discuter, il s'attachait au premier qui se présentait , et que le hasard fournissait. Il faisait d'abord une question , comme un homme qui cherche à s'instruire , et ensuite , profitant de ce qu'on lui accordait dans les questions qu'il faisait, il amenait les gens à la proposition contradictoire de celle qu'il avait établie au commencement de la dispute. Il passait une partie de la journée à ces sortes de conférences de morale , où tout le monde était bien venu , et dont jamais personne ne partit, selon le témoignage de Xénophon, sans en devenhr plus homme de bien.

Quoique Socrate n'ait jamais rien laissé par écrit , cependant il est aisé de juger et du fond de sa morale et de la manière dont il la traitait, par ce qui s'en trouve dans Platon et dans Xénophon. La conformité qui se remarque, surtout pour la manière de disputer, dans ce qu'en rapportent ces deux disciples de Socrate , est une preuve certaine de la méthode qu'il suivait On ne peut pas dj^e la même chose pour le fond , surtout à regard de Platon , qui lui en prétait quelqu.ef ois , comme Socrate le dit un jour, après avoir lu son dial(^e de Lysis ; mais il y a lieu de juger que Xénophon était plus fidèle; car ce qu'il rapporte de certains morceaux de conversation et de dispute entre Socrate et un autre interlocuteur, il déclare qu'il le fait comme historien , qui expose ce qu'il a entendu.

On aura peine à comprendre comment un homme qui por*

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tait tout le monde à honorer les dieux , et qui prêchait pour ainsi dire aux jeunes gens Téloignement de tout vice, a pu être condamné à mort comme Jmpie envers les [lieux reconnus à Athènes , et comme corrupteur de la jeunesse. Aussi cette injustice criante ne se fit-elle que dans un temps de désordre , et sous le gouvernement séditieux des trente tyrans; et voici ce qui y donna occasion.

" CritiaSy le plus puissant de ces trente tyrans, avait été autrefois disciple de Socrate aussi bien qu'Alclbiade ; mais s'étant tous deux lassés d'une philosophie dont les maximes ne cadraient pas avec leur ambition et leur intempérance, il Tabandonnèrent enfin. Pour Critias , de disciple qu'il avait été de Socrâte, il devint son plus grand ennemi , à cause de la fermeté avec laquelle Socrate lui reprochait une passion honteuse , et des obstacles par lesquels le même Socrate le traversa ; de sorte que Critias, devenu l'un des trente tyrans, n'eut rien tant a cœur que de perdre Socrate , qui d'ailleurs , ne pouvant soufifrïr leur tyrannie , parlait contre eux avec beaucoup de liberté. Car, voyant qu'ils faisaient mourir tous les jours beaucoup de citoyens et des principaux , il ne put 's'empêcher de dire , dans une compagnie , que si celui à qui on aurait donné des vaches à garder les ramenait tous les jours plus maigres et en plus petit nombre , on trouverait étrange s'il n'avouait pas lui-même qu'il était très-mauvais vacher. Critias et Charlclès , deux des principaux des trente tyrans , qui §entirent bien que la comparaison tombait sur eux , firent d'abord une loi par laquelle il était défendu d'enseigner dans Athènes l'art de discourir ; et , quoique Socrate n'eût jamais fait profession de cet art , cependant on voyait bien que c'était à lui qu'on en voulait , et qu'on prétendait par là lui ôter la liberté de conférer sur des points de morale, selon sa coutume , avec ceux qui le fréquentaient.

Il alla trouver lui-même les deux auteurs de la loi, pour la leur faire expliquer; mais comme il les embarrassait par la subtilité de ses interrogations , ils lui dirent formellement qu'ils lui défendaient d'entrer en conversation avec les jeunes

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gens; et sur ce qu'il leur demanda jusqu'où Us étendaient rage des jeunes gens, ils déclarèrent qu'ils comprenaient sous ce nom tous ceu^ qui étaient au»dessous de trente ans. Mais, dit Socrate , ne répondrai-je point , si quelqu'un par hasard me demande où est Chacidès ? où est Critias? Oui , dit Cbariclès ; mais^ ajouta Critias, on te défend surtout un tas d'ar^ tisans , qui ont les oreilles fatiguées de tes discours. Mais , reprit Socrate, si ceux qui m^ suivront me dem^mdent ice que c'est que pitié et }U8tioB? Oui , répondit Gharidès; et les vachers aussi , te gardant bien toi-même de faire diminuer le nombre des vaches. Il n'en fallut pas davantage à Socrate pour connaître ce qu'il 4eyait craindre.de la part de ces deux tyrans , et que. s^ coinpar^ison des vaches les avait irrités au dernier point.

Mais parce qm% dans la réputation de vertu où était Socrate, il eût ^é trop odieMX de vouloir l'attaquer .et l'appeler en jugement ^ on crut qu'il fallait commencer ppr le décréditer dans le publie; et c'est ce qu'on opéra par la comédie d'Aristophane, intitulée les Nuées, où l'on faitpa^r Socrate pour un homme qui enseigoe l'art défaire paraître juste ce qui est injuste. La comédie ayant eu son effet par le ridi* cule qu'elle jeta sur Socrate, Mélitus se présenta pour former une accusation capitale contre lui , dans laquelle il le taxait , 19 de ne point reconjiaître les dieux qu'on honorait à Athènes , et d'en introduire de nouveaux ; 3'' de oonrompTc la jeunesse , c'est-à-dire de lui enseigner à ne point respecter leurs parents ni les magistrats* L'aceusateuc requérait que pour ces deux crimes il fût condamné à mort

Quelque animés que fussent contre Socrale les trente tyrans, et surtout Critias et Chariclès, il e$% certain qu'ils auraient eu de la peine à le £dre condamner, pour peu qu'il eût voulu s'aider lui-m≠ mais l'intrépidité et la hauteur avec laquelle il soutmt cette accusation, refaisant, même de payer aucune ainende, panique c'aurait été s'avouer coupable en quelque sorte, et surtout la fermeté avec laquelle il parla aux juges , lorsque , interpellé par eux de dire lui-même

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à qaeWe peine il reconnaissait devoir être condamné « il leur dit hautement qu'il croyait mériter d'être nourri le reste de sa vie aux dépens du public dans Thôtel de ville; tout cela aigrit de nouveau les esprits* des trente tyrans, qui le firent condamner à mort: Un philosophe très-éloquent, nommé Lysias , lui avait composé une apologie , aGn qu'il s'en servit et la proponçât quand il paraîtrait devant les juges. Socrate, après l'avoir entendue, avoua qu'elle était fort bonne; mais il te.liû remit, disant qu'elle nç lui convenait pas. Mais pourq^eÂ, reprit Lysias, ne vou$ conviendrait-elle pas , puisque vous la trouvez bonne.? Ëh! mon ami, répondit-il, des habits et d^s«pu]iers ne, peuvent-ils .pas être très-bçns, et cependant n'être pas bons pour moi ? C'est qu'en effet , quoique l'apologie fût très-belle et très-forte., elle était tournée d'une manière qui ne convenait point à. la droiture, et à la candeur 4^ Socrate, Socrate., ayant été condamné à mort y fut mené en pnsontOÙ quelques jours après il rnourut, ayant a%'alé de la cigu6 : <)'était la manière dont on faisait mourir pour lors ceux qui étaient condamnés à la mort chez les Athéfliois. .'

Diogène Laerce préstend que Socrate fut marié deux fois; mais , des deux femmes qu'il lui dopne , on ne connaît puère que la fameuse Xantippe , de laquelle il eut un fîls nommé. Tamproclès , et qui s'est rendue .«célèbre par sa mauvaise humeur^et par l'exereiee qu'aile donna. à la patience de Socrate. U disait qu'il l'avait prise ppui; fgmme^ parce qu'il était persuadé qde, ft'H pouvait parvenir. à supporter sa mauvaise humeur, il ne trouv^rdit. plus rien qui lui fdt insupportable.

Socrate prélend^it avoir un^génie qui le dirigeait par des inspirations secrètes en c^srtaiues^ occasions. Platon , Xénoplion et d'autres anciens auteurs en.font mention. Plutarque , Apulée et Maxime'deTyr,,.«int fait chacun un livre exprès sur ce: génies ou déneion de Socrate,- U mourut la première année de: la quatare-vingt-quinzième olympiade , à l'âge de soixante^dix ans^ - .

Mé la première année de la M" olympiade, mort la première de la los* ,

âgé de quatre-vingt et un ans.

Platon , que la sublimité de sa doctrine a fait surnommer le divin , était d'une des plus illustres familles d*Atliènes, où il naquit dans la quatre-vingt-huitième olympiade. Il descendait de Codrus par son père , qui se nommait Ariston , et de Solon par sa mère, qui s'appelait Perictione. Pour lui , on le nomma d*abord Aristoclès; mais depuis, parce qu*il était de haute taille et assez replet, et surtout quUl avait un grand front et les épaules larges, il fut nommé Platon , et ce surnom lui demeura.

On raconte que, durant qu'il était encore au berceau , des abeilles répandirent du miel sur ses lèves; ce qu'on regarda comme un présage de cette éloquence merveilleuse par laquelle il se distingua au dessus de tous les Grecs. Il s'appliqua à la poésie durant sa jeunesse, et fit quelques élégies et deux tragédies; mais il jeta tout cela au feu , dès qu'il eut pris la résolution de se donner à la philosophie. Il avait vingt ans lorsque son père le présenta à Socrate pour le former. Socrate avait eu la nuit d'auparavant un songe , où il lui avait paru qu'il tenait dans son sein un jeune cygne y qui , après que les plumes lui furent venues , avait déployé ses ailes, et d'un vol hardi s'était élevé dans le plus haut de l'air , en chantant afvec une douceur infinie. Ce philosophe ne douta pas que ce songe ne regardât Platon, à qui il en fit l'application , et que ce ne fût un présage de l'étendue de la réputation que son élève devait avoir un jour. Il demeura fidèlement attaché à Socrate tant que celui-ci vécut; mais , après sa mort , il s'attacha à Cratyle, qui suivait les sentiments d'Heraclite , et à Hermogènes, qui suivait ceux de Parniénide. A l'âge de vingt-huit ans il alla à Mégare, pour étudier sous Euclide avec les autres disciples de Socrate. De là , étant allé à Cyrène, il y étudia les mathématiques sous Théodore. Il passa ensuite en Italie

pour y entendre les trois plus fameux pythagoriciens de ce temps-là, qui étaient Phiisolaûs, Architas de Tarente , et Ëurytus. Il ne se contenta pas de tout ce qu'il avait pu apprendre de ces grands maîtres ; il alla encore en Egypte , pour s*instruire auprès des docteurs et des prêtres du pays ; et il avait même le dessein de passer aux Indes, et de consulter les mages, si les guerres qu'il y avait alors en ^sie ne Ten eussent empêché.

Étant revenu à Athènes après toutes ces courses, il établit sa demeure dans un canton appelé FAcadémie, lieu malsain, et qu'il choisit exprès , comme un correctif nécessaire à son trop d'embonpoint et de santé. Le remède opéra en effet ; car il y eut d'abord une fièvre quarte qui lui dura un an et demi; mais il fit si bien, par sa sobriété et son régime , qu'il surmonta cette fièvre , et que sa santé en fut ensuite plus forte et plus inaltérable.

Il alla trois fois à la guerre : la première à Tanagre , la seconde à Corinthe, et la troisième à Délos ; et dans cette dernière guerre son parti eut la victoire. IL fut aussi trois fois en Sicile : la première par curiosité et en partie pour y voir par lui-même les embrasements du mont Etna : il avait quarante ans pour lors ; et il alla à la cour du vieux Denys le tyran, qui avait souhaité de le voir. La liberté avec laquelle il lui parla sur sa tyrannie pensa lui coûter la vie , qu'il lui aurait Mt perdre, si Dion etAristomène n'eussent demandé grâce pour lui. Mais il le mit du moins entre les mains de Polydès , ambassadeur des Lacédémoniens auprès de lui , et qu'il chargea de le vendre comme un esclave. Cet ambassadeur le mena à Égine, ouille vendit. Ceuxd'Égine avaient fait 4ine loi par laquelle il était défendu , sous peine de la vie , à aucun Athénien de passer dans leur Ile. Ce fut sous prétexte de cette loi qu'un certain Charmander l'accusa comme coupable de mort ; mais quelques-uns ayant allégué que la loi avait été faite contre des hommes, et non pas contre des philosophes, on voulut bien se payer de cette distinction, et l'on se contenta de le vendre. Heureusement pour lui, Annioeris,

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de Cjrène , s'étant trouvé pour lors daus lé pays , il Tacheta au prix de vingt mines, et le renvoya à Àthèhes pour lé rendre à ses amis. PourP(^ydès, le Laeédémbniett,>qui Tavait vendu le premier , il lut défait* par Ghabrias ,'et]^rit ensuite dans les flots, en punition de oe qii*il avait fût souffrir au philosophe Pfeton, cemme on prétend qu^undémeale lui déclara à iui-méme. Le vieux Denyç ^sachant >qa*il était, retoucné à Athènes, eut peur qu'il ne se vengeât de lui en' le décriant; il lui en écrivit même pour lui demander grâce en qwdque sorte. Platon lui répondit qu'il pouvait se tenir tranquille là-dessus, et que la phSosophie lui ckmnait trop d'oceupâtion pour lui laisser le temps de penser à lui. Quelques ranemis lui ayant reproché qu'il avait été abandonné par Denys le tyian: Ce n'est point Denys, dit4l, qui a abandonné Platon ; c'est FlalOB qui a abandonné Denys.

Il passa une seconde fois en Sicile durant le règne de Denys le jeune, espérant de réduire ce tyran à rendre la liberté à ses concitoyens , ou du moins à gouverner ses sujets avec dou^ ceur ; mais après y avoir fait un séjour de quatre mois , comme il vit que ce tyran , loin de profiter de ses leçons , avait exilé Dion , et continuait à exereer sa tyrannie sur le même pied que son père , il retourna à Athènes, malgré les instances du tyran, qui avait toutes sortes d*^ards poar lui , et qui fit tout ce qu'il put pour lé retenir. Il y retourna' encore une troisième fois, pour demander 4iu tyran le retour de Dion, et l'engager à se dépouiller de là puissance souveraine; mais comme Denys, après lui avoir promis de le faire, n'en venait point à l'effet , il lui reprocha son manquement de parole , et l'irrita tellement , qu'il courut risque de sa vie; et peut«^e l'aurait-il perdue , si Ardiltas de Tarente n'eût envoyé un ambassadeur exprès pour le redemander au tyran, avec un vaîàseau pour le ramener. Denys, à la prière d'Ardiitas , ne lui permit pas seulement de se retirer , mais il fiténoore mettre dans le vaisseau toutes les provisions nécessaires pour le voyage. Platon se retira alons à Athènes, pour n'en plus sortir : il y fut rèçù^vec des distinctions extraordinaires ; mais ,

quoiqu'on Je pressât fort d'aitrer dans le^uvernem^t, il le refusa , ne croyant point qu'il y eût rien de bon à y faire au milieu du dér^eoient des mœurs qui avait préTaiu. Mais rien ne marque mieux la baute estime où il était dans toute la Grèce, que ce qui lui arriva aux jeux olympiques. Il y fut reçu 4;omme un dieu descendu dueiei^ et tous ces différents peuples de la Grèce , toujcMirs si avides de spectacles, et que la magnificence des jeux olympiques y avait attirés de tous côtés , abandonnèrent et les courses de chariots , et les combats des athlètes, pour ne s^occuper que du plaisir de voir un homme dont ils avaient entendu dire tant de merveilles.

Il passa toute sa vie dans le célibat, et se tint toujours dans les règles de la continence et de la sobriété la plus exacte. Il était si retenu, même dès sa Jeunesse, qu'on ne le vit jamais rire que fort modérément; et il fut toujours si mahre de ses passions, qu'on ne le vit jamais en colère. Sur quoi on raconte qu'un jeune homme qui avait été élevé près de lui , étant ensuite retourné chez ses parents, fut si surpris un jour de voir son père en colère, qu'il ne put s'empêcher de dire qu'il n'avait jamais rien vu de semblable cliez Platon. Il ne luiarriva qu'une fois d'être un peu ému contre un de ses esclaves qui avait fait une faute considérable. Il le fait châtier par un autre; en disant que, comme il était un peu en colère, il n'était pas en état de le punir lui-même. Quoiqu'il tût naturellement mélancolique et d'ungénie fort méditatif , comme récrit Aristote, il avait cependant de la douceur et une sorte d'enjouement , et SB plaisait à faire de petites railleries innocentes. 11 conseil lait quelquefois à Xéoocrâte et à Dion, dont le caractère lui paraissait trop sévère, de sacrifier aux Grâces, pour devenir d'une humeur plus douce et plus, agréable.

Il eut plusieurs disciples, dont les plus distingués furent Speusippe , son neveu du côté de Potone , sa sœur, qui avait épousé Ëurimédon; Xénocrate Chalcédonien , et le célèbre Aristote. On prétend que Téopbraste fut encore du nombre de ses auditeurs, et que Démosthène le regarda toujours comme son maître. En effet, ce dernier s*étant retiré dans un asile,

pouf se sauver des mains d'Ântipater ; comme Archias, qu'Anlipater avait envoyé pour le prendre, lui promettait la vie pour l>ngager à sortir de son asile : A Dieu ne plaise, dit-il, qu'après avoir entendu Xénocrate et Platon sur Fi mmortalité de Tame , je puisse préférer une vie honteuse à une mort honnête ! On compte aussi deux femmes au nombre de ses disciples : Tune fut Lasthénie de Mantinée, et l'autre Axiothée dePhyasie , qui toutes deux avaient coutume de porter des habits d'homme, comme plus convenables à la philosophie, dont elles faisaient profession. Il faisait tant de cas de la géométrie . et la croyait si nécessaire à un philosophe , qu'il avait fait mettre cette inscription au-dessus du vestibule de l'Académie : Que personne n'entre ici, sHl n'est versé dans la géométrie.

Tous les ouvrages de Platon , hors ses lettres , qui ne nous restent qu'au nombre de douze , sont en forme de dialogues. On peut diviser ces dialogues en trois espèces : dans les uns , il réfute les sophistes ; dans d'autres , il cherche à instruire la jeunesse ; et la troisième espèce est de ceux qui sont propres aux personnes déjà mûres. 11 y a encore une autre distinction à taire entre ces dialogues ; car tout ce que Platon dit comme de lui-même dans ses lettres , dans ses livres des Lois , et dans son Epinomis , il le donne comme sa véritable et propre doctrine; mais pour ce qu'il dit dans les autres dialogues sous des noms empruntés , comme sous ceux de Socrate , de limée , de Parménide ou de Zenon , il ne le donne que comme probable, et sans s'en rendre garant. Quoique ce qu'il fait dire à Socrate dans ses dialogues soit tout à fait dans le goût et selon la méthode que suivait Socrate en disputant, il ne faut pas croire pourtant que ce soient toujours les véritables sentiments de Socrate , puisque ce philosophe , ayant lu le dialogue intitulé Lysis, de P Amitié j que Platon avait composé du vivant de Socrate , il ne put s'empêcher de s'inscrire en faux sur ce dialogue , eu disant : « Dieux immortels ! que ce jeune « homme m'en fait dire à quoi je n'ai jamais pensé ! »

Le style de Platon, selon le témoignage d'Aristote, son disciple , tenait pour ainsi dire le milieu entre l'élévation de la

poésie et la simplicité de la prose. Cicéroule trouvait si noble, ' qu'il n'a point fait difficulté de dire que si Jupiter avait voulu parler le langage des hommes , il ne se serait pas exprimé autrement que Platon. Panaetius avait coutume de l'appeler THomère des philosophes ; ce qui revient assez au jugement qu'en porta depuis Quintilien , qui , en parlant de son éloquence, la traite de divine et d*homérîque.

il se fit un système dedoctrine composé des opinions de trois philosophes. Il donna dans les sentiments d'Héradite pour ce qui regarde la physique et les choses qui tombent sous les seus; il suivit Pythagore dans la métaphysique, et ce qui ne tombe que sous l'intelligence. Pour ce qui touche la politique et la morale , il mettait Socrate au-dessus de tout, et s'attacha uniquement à sa- doctrine.

Platon, selon ce que rapporte Plutarque au premier livre des Opinions des Philosophes, chap. IIl, admettait trois principes, Dieu, la matière et l'idée: Dieu, comme l'intelligence universelle; la matière, comme le premier suppôt delà génération et de la corruption ; l'idée, comme une substance incorporelle, et résidente dans l'entendement de Dieu. Il reconnaissait à la vérité que le monde était l'ouvrage d'un Dieu créateur; mais il n'entendait pas, par le nom de création, une création proprement dite : car il supposait que Dieu n'avait fait que former et bâtir pour ainsi dire le monde d'une manière préexistante , et qui était de toute éternité , de sorte que ce Dieu créateur n'est, selon lui, à l'égard du monde qu'il a créé en débrouillant le chaos , et en donnant une forme à une matière brute, que ce que sont un architecte et des maçons qui, en taillant et en arrangeant dans un certain ordre des pierres brutes, en forment une maison.

On a toujours cru que Platon avait eu connaissance du vrai Dieu, soit par les lumières de son esprit , soit par celles qu'il avait pu tirer des livres des Hébreux ; mais il faut convenir aussi qu'il a été du nombre de ces philosophes dont parle saint Paul, qui , ayant connu Dieu , ne l'ont pas glorifié comme Dieu, mais se sont égarés dans la vanité de leurs sentiments.

En effet, ilét^lit dans son Eptnomisttais sortesde tlieux /des dieux sapérieinri;, des dieux iaféiieurs , et de^dieux mitoyetis. Les çnpérJeurs , selmi lui ^ haâ>iteDt leciel , et «ont ti élevés au-dessus des hommes , et par Texeellence de leur nature et par le lieu qu'ils baixtent ,'que \eè hommes he peuvent avoir €ommerce.avec«U3( que-par reatremisedes dieux mitoyens , qui habitent l'air et qu'il appelle démous. Ceux'-d sont comme les ministres des éma supérieurs à l'égard des hommes; ils portent aux hommes les ordres des dieux , et portent aux dieux les offrandes des hommesv ils gouvernent le monde, chacun dans son département i président aux oracles et aux divinations , et sont les auteurs de tous les mirades qui se font et des prodiges qui arrivent. 11 y a toute apparence que Platon n'a imaginé cette seconde espèce de dieux que sur ce qui est dit des anges de TÉcriture, dont il aurait eu quelque connaissance. Il admet encore une troisième espèce de dieux , mais inférieurs aux seconds; il les place dans les rivières ; il se contente de les qudliOer de demi-dieux, et leur donne le pouvoir d'envoyer des songes, et de faire d'îautrfô merveilles comme les dieux mitoyens. Il prêtent! -même que tous les éléments et toutes les parties de l'univers sont remplis de ces, demi*dieux , qui , selon lui , se font voir quelquefois , et se dérobent ensuite à notre vue. Voilà rraisemblablement sur quoi sont fondés le^ sylphes , les salamandres , les ondins et les gnomes de la cabale;

Platon enseignait aussi la métempsycose , qu'il avait prise de Pythagore , et ensuite tournée à sa manière, comlne on peut le voir 4ans ses dialogues intitulés Phèdre, Phœdon^ Timée et autres. Quoique Platon ait fait un fort beau dialogue sur l'immortalité de l'âme , cependant il est tombé sur cette matière dans de grandes erreurs, soit par rapport à la substance de l'âme, qu'il croynit ebm posée de deux parties*, l'une spirituelle et l'autre corpoVe^le ; soit par rapport a son origine , prétendant que les âme tétaient préexistantes aux corps, et que, tirées du eiel pour animer successivement différents corps, elles retournaient audel après avoir été purifiées ; d'où,

au bout d^uu certain iioinbre.d'Bnuée^ , elles étaient encore employées à animer successivemenldif^érents corps; de sorte ■ que ce ti'étiiit qu'un cercle continuel de souillures et de purifications , de retours au del et de retours sur la terre dans les corps qu'elles animaient. Comme il croyait que-ces âmes n^oubliaient pas entièrement ce cfu'elles avaient éprouvé dans les différents corps qu'elles avaient animés^ il prétendait que les connaissances qu'elles acquéraient étaient moins de nouvelles connaissances, que des rénûniscences de ce qu'elles avaient su autrefois; et il fondait sur ces réminiscences prétendues son dogme de la préexistence des âmes.

Mais sans nous étendre davantage sur les opinions de ce ptûlosoplie «qu'il ne nous a exposées que d'une manière fort enveloppée, il sufGt de dire que sa doctrine sur bien des points parut si neuve et si relevée, qu*elle lui mérita de son temps le nom de divin , et le fit . regarder presque comme un dieu après sa mort. 11 mourut la première année de la cent-huitième olympiade, à l'âge de quatre-vingt et un ans , et le même jour qu'il était né.

ANTISTHÈINE.

il fut disciple de Socrate , contemporain de Platon et des autres disciples

de Socrate.

Les disciples de Socrate, après la mort de leur maître , se divisèrent en trois sectes différentes qu'on nomma cyniques , académiques et cyrénaïques.

Antisthène fut cbef des cyniques. On rapporte différents si^ets pourquoi ces philosophes furent appelés cyniques : les uns disent que c'était parce qu'ils vivaient comme des chiens; et d'autres ^ parce que le lieu où Antisthène enseignait n'était pas fort éloigné d'une des portes d'Athènes qu'on appelait des Cynosarges.

Antisthène était fils ifun Athénien de même nom, et d'une esclave. Quand on lui reprochait que sa mère était de Phrygie :

*^t1 ANTISTHÈNB.

QuMmporte ? disait-il ; Cybèle , la mère des dieux , n'était-elle pas aussi de ce pays-là ?

Il fut d'abord disciple de Torateur Gorgias. Ensuite il enseigna quelque temps en particulier ; et comme il parlait fort éloquemment, on accourait de plusieurs endroits pour Técouter. La grande réputation de Socrate lui donna envie de Tai- 1er entendre. U en revint tellement charmé, qu'il lui mena tous ses disciples. Il les pria de vouloir être ses camarades dans réoole de Socrate, et résolut de n'en plus prendre dans la suite. Il demeurait au port de Pirée, et faisait tous les jours quarante stades pour avoir le plaisir de voir et d'entendre Socrate.

Antisthène était un homme austère, qui vivait d'une manière ti'ès-dure. Il priait les dieux de lui envoyer plutôt la folie que l'attachement aux plaisirs sensuels. Il traitait sévère ment ses disciples. Quand quelqu'un lui en demandait la raison : Les médecins , disait-il, ne font-ils pas la même chose à l'égard des malades?

Cest lui qui a commencé à porter un grand manteau double , une besace et un bâton , qui furent depuis tout le m^ble des cyniques , et les seules richesses qu'ils souhaitaient pour disputer de la félicité avec Jupiter même.

U laissait croître sa barbe sans y toucher jamais , et était toujours fort négligé dans ses habits.

Il ne s'attachait qu'à la morale , et disait que toutes les autres sciences étaient entièrement inutiles.

Il faisait consister le souverain bien à suivre la vertu et à mépriser le faste.

Tous les cyniques vivaient très durement. Ils ne mangeaient ordinairement que des fruits et des légumes. Us ne buvaient que de l'eau, et ne s'embarrassaient pas découcher sur la terre. Ils disaient que le propre des dieux était de n'avoir besoin de rien , et que les gens qui avaient le moins de besoins étaient ceux qui approchaient le plus près de la divinité. Ils faisaient gloire tous de mépriser les richesses , la noblesse , et tous les attires avantages de la nature ou de la fortune. Au reste , c'é-

ÀNTISTHÈNE. 445

tait des gens effrontés , qui n'avaient honte do rien , non pas même des choses les plus infâmes. Us ne connaissaient aucune bienséance, et n'avaient aucun égard pour personne.

Antisthène avait l'esprit subtil, et était si agréable en cornpagnie , qu'il tournait toute l'assemblée comme il lui plaisait.

Il signala.son courage dans la bataille de Tanagra , où il se distingua fort. Socrate en eut beaucoup de joie , et quelque temps après on lui vint dire , comme une espèce de reproche, que la mère d*Antisthène était Phrygienne. (Comment, répondit-il , croiriez- vous qu'un si grand homme pût naître du mariage d'un Athénien avec une Athénienne ? Socrate ne put cependant s'empêcher de lui reprocher son orgueil par la suite.

Il l'aperçut un jour qu'il* tournait son manteau afin d'en montrer à tout le monde uu côté qui était déchiré. O Antisthène, s'écria Socrate , je découvre ta vanité au travers des trous de ton manteau !

Quand AnUsthène entendait que les Athéniens se vantaient d'être originaires du pays qu'ils habitaient , il leur disait en se moquant d'eux : Cela vous est commun avec toutes les tortues et les limaçons , car ils demeurent perpétuellement dans les lieux où ils naissent.

Antisthène disait que la science la plus nécessaire était de désapprendre le mal.

Un homme vint un jour lui présenter son fils pour être son disciple, et lui dit : De quelle chose mon fils a-t-il besoin présentement? C'est, répondit Antisthène, d'un livre neuf, d'une plume neuve et de tablettes neuves; pour lui faire connaître que l'esprit de son fils devait être comme une cire nouvelle , qui n'aurait encore reçu aucune impression.

On lui demanda une fois ce qui était le plus à souhaiter au monde. C'est, répondit-il, de mourir heureux.

Il était irrité contre les envieux , qui sont continuellement rongés par leur propre humeur, comme le fer par la rouille qu'il produit. Il croyait que si on était obligé de choisir, il vaudrait beaucoup mieux devenir corbeau qu'envieux , parce

446 ANTJ»TBfiNB.

que les corbeaux ne déebirent ()u6 les nàorts , au lieu qée les eauvieux 4éehirent les vivants.

Quelqu'un lui dit un jour que la guerre emportait lien des malheureux. Gel^ est vrai ^ répondit AntisUàène ; mais elle en Élit beaucoup p\us qu'elle n'en emporte.

Quand on le priait de donner une idée de la divinité , il répondaitqu'il n'y avait aucun éttre qui lui ressemblât, d;qu'ainsî c'était une folie de s'attacher à la vouloir connaître par quelque représentation sensible.

Il voulait que chacun respectât ses eomemis, parce que ce sont eux qui s'aperçoivent les premiers de nos débuts, et qui les publient; et qu'en ce cas-là ils nous sont beaucoup plus utiles que nos amis , parce qu'ili^ nous donnent occasion de nous corriger.

• Il disait qu'il fallait beaucoup plus estimer un ami honnête homme qu'un parent , parce que les liens de la vertu sont beaucoup plus forts que ceux du sang : qu'il était bien plus à propos d'être d'un petit nombre de sages contre une grande multitude de fous, que d'être joint avec une grande multitude de fous contre un petit nombre de sages.

Il entendit un jour que certains malhonnêtes gens le louaient : Bons dieux ! dit-il , qu'ai-je fait de mal ?

Il croyait que le sage n'était pas obligé de vivre selon les lois i mais selon les règles de la vertu ; que rien ne lui devait être nouveau ni fâcheux , parce qu'il devait prévoir longtemps auparavant tout ce qui pouvait arriver , et être prêt à tout événement.

il disait que la noblesse et la sagesse étaient la même chose, et que par conséquent il n'y avait point d'autre noble que le sage; que la prudence était un mur très-fort qu'on ne pouvait ni rompre ni surprendre; que le moyen le plus sûr pour s'immOrtaHser était de vivre saintement; et que pour être content dans le monde , on n'avait besoin que des forces de Socrate.

Un jour un homme s'avisa de lui demander quelle sorte de femme il devait prendre. Si tu en prends une laide , lui dit-il,

AMTISTHÈNK. "* ^^

aliène tardera guère à te déplaire; et al tu eo prends une belle, elle sera commune.

Il vit un jour un;adultèreqiii8;eQÛiyait : Malheureux, s'écria Antislhène, combien àuraià-:tu^ité de dangers avec une obole!

Il exhortait ses diçciplel à faire uroyisîoa de choses qu'aucun naufrage ne leur pût.jamais. faire perdre.

Quand il avait un ennemi , il lui souhaitait toutes sortes de biens, excepté la sagesse. -

' Si quelqu'un lui. pariait de la. vie délicieuse : Bons dieux ! dlsait*il, que ce ne soit que pour les enfants de nos ennemis!

Dès qu'il voyait une femme bien parée , il s'en allait aussitôt dans sa maison , il priait son mari de lui montrer ses armes et son cheval : s'il tipuvait tout en bon état, il permettait à la femme de faire tout ce qu'elle voudrait, parce qu'elle avait un mari en état de la défendre; s'il ne trouvait pas un bon équipage , il, conseillait à la femme d'ôter tous ses ornements, de crainte de devenir la proie du premier qui voudrait lui faire violence.

Il avertit un jour les Athéniens d'atteler indifféremment à la ohdrrue des ânes et des che^'aux, sans aucune distinction. Gela ne serait pas bien , lui dit-on , .car les ânes ne sont pas propres à labourer la terre. Qu'importe Prépondit Antisthène; quand vous élisez dès magistrats, regardez- vous s'ils sont propres à gouverner ou s'ils ne le sont paâ? Il suffit que vous les clioisisslezr

On lui dit un jour que Platon parlait mal de. lui. Cela m'est commun avec les rois , répondit-il , de recevoir des injures de ceux à qui on a fait du bien«

Il disait que c'était une chose bien ridicule de prendre tant de peine à nettoyer le froment d'ivraie , et les armées de soldats inutiles , pendant qu'on ne songeait pas seulement à bannir les envieux hors de la république.

Quand on lui reprochait qu'il voyait souvent des gens de mauvaise vie : Qu'importe ? répondait-il ; les médecins voient bleu tous les jours des malades , et ne prennent pas la fièvre.

448 ' ANTISTHÀIfB.

Antistbène était très-patient; il exhortait ses disciples à souffrir saDS s^émouvoir toutes les injures qu'on leur dirait.

Il blâmait fort Platon , qu'il accusait d'aimer le faste et la grandeur , et il ne manquait jamais de le railler sur ce sujet.

Quand quelqu'un lui demandait quel profit il avait tiré de sa philosophie : C'est , répondait*il , de pouvoir m'entretenir avec moi-même, et de faire volontairement ce que les autres ne font que par contrainte.

Antistbène conserva toujours une grande reconnaissance envers Socrate son maître. Il semble même que ce fut lui qui vengea sa mort. Car comme plusieurs gens étaient venus exprès des extrémités du Pont-Ëuxin pour entendre Socrate , Antistbène les mena chez Anyte : Tenez , leur dit-il , cet homme-ci est beaucoup plus sage que Socrate ; car c'est lui qui l'a accusé. Le souvenir de Socrate fit tant d'impression sur tous ceux qui étaient présents, qu'ils chassèrent aussitôt Anyte hors de la ville. Ils se saisirent de Mélite , qui était l'autre accusateur de Socrate, et le firent mourir.

Antistbène tomba malade d'une phthisie. Il semble que l'envie de vivre lui fit préférer un état languissant à une mort prompte , car Diogène son disciple entra un jour dans sa chambre, un poignard sous un manteau; Antistbène lui dit : Ah ! qui est-ce qui me délivrera des maux que je souffre? Diogène tira son poignard : Ce sera celui-ci , lui dit-il. Je cherche à me délivrer <* * mes douleurs , répondit Antistbène , mais non pas de la vie. 11 y a apparence qu' Antistbène se vantait qu'Hercule était l'instituteur des cyniques; car le poète Ausone, dans ses épigrammes , le fait parler ainsi j,

inventor primiis cyniccs ego. Qus ratio istsc?

Alcides multo dicitur esse prior.

Alcida quondain fueram doctore secundus,

rSunc ego sum cynices primus , et ille deiui.

ABISTIPPB. 44%

ARÏSTIPPE.

Contemporain de Platon , vivait sous la 96* olympiade.

Aristjppe était originaire de Cyrène , dans la Libye. La grande réputation de Socrate lui Gt quitter son pays pour venir s*établir à Athènes , afin d'avoir le plaisir de l'entendre. Il fut un des principaux disciples de ce philosophe ; mais il mena une vie fort opposée aux préceptes qu'on enseignait dans cette excellente école. C'est lui qui est Fauteur de la secte qu'on nomme des cyrénaîque^ , à cause qu'Aristippe leur maître était de la ville de Cyrène.

Aristippe avait l'esprit fort brillant, et les reparties vives ; il parlait agréablement , et trouvait toujours quelques plaisanteries sur la moindre chose ; il ne songeait uniquement qu'à flatter les rois et les grands seigneurs ; il était toujours prêt à faire tout ce qu'ils souhaitaient; il les faisait rire, et tirait d'eux tout ce qu'il voulait; il tournait en raillerie toutes les insultes et les infamies qu'ils lui disaient , en sorte qu'il leur était impossible de le mettre mal avec eux , quand même ils l'auraient voulu. Il était si adroit et si insinuant , qu'il venait aisément à bout de tout ce qu'il entreprenait. Il avait, l'esprit égal dans toutes sortes d'états où il se trouvait , sans se soucier d'aucune bienséance. Platon lui disait quelquefois : O Aristippe , dans tout l'univers il n'tiâ que toi' qui saches faire aussi bonne contenance sous de vieux haillons que sous une magnifique robe de pourpre !

Horace , parlant de ce philosophe , dit qu'il savait toutes sortes de personnages , et qu'il était content du peu qu'il possédait dans le temps même qu'il cherchait à avoir davantage.

Toutes ses qualités l'avaient rendu fort agréable à Denys le tyran , en sorte qu'il était mieux dans son esprit que tous les autres courtisans ensemble. Aristippe allait souvent à Syracuse pour faire bonne chère avec lui : dès qu'il commençait à s'y ennuyer, il allait chez d'autres grands seigneurs; et comme il passait toute sa vie dans les cours des princes.

|<50 ABKTIPPE.

c'était le sujet pour lequel Diogène le cynique , qui vivait de son temps , ne l'appelait jamais que chien royal.

Un jour Denys lui cracha au visage ; cela fit de la peine à quelques-uns de la compagnie. Aristippe n'en fit que rire : Voilà bien de quoi se plaindre! les pêcheurs , pour attraper un petit poisson, se laissent bien mouiller jusqu'à la peau ; et moi , pour prendre une baleine, je ne souffrirais pas qu'on me jetât un peu de salive sur le visage !

Une autre fois Denys était mécontent de lui ; quand on fut prêt à se mettre à table, il voulut qu'Aristippe se mît à la dernière place. Aristippe ne s'en chagrina point. Apparemment, lui dit-il, que vousavez dessein d'honorer cette place-là ?

Aristippe a été le premier des disciples de Socrate qui commença d'exiger certaine rétribution de ceux qu'il enseignait ; et pour autoriser cette coutiune, un jour il envoya lui-même vingt mines à Socrate. Socrate ne les voulut point recevoir, et fut assez mécontent, pendant qu'il vécut, de Ja conduite que tenait son disciple; mais il ne parait pas qu'Aristippe s'en mit en peine. Quand on lui faisait des reproches , et qu'on lui opposait la générosité de son maître , qui n'avait jamais rien exigé de personne , il répondait : Ah i cela est bien différent ; tous les plus grands seigneurs d'Athènes faisaient gloire de fournir à Socrate toutes les choses dont il avait besoin , en sorte même que Socrate était obligé d'en renvoyer là plus grande partie ; et moi à peine ai-je un méchant esclave qui songe à moi.

Certain homme lui amena son fils pour l'instruire, et le pria d'en avoir grand soin. Aristippe lui demanda cinquante drachmes : Gomment, cinquante drachmes? répondit le père de l'enfant; et il ne faudrait que cela pour acheter un esclave. Eh bien , va-t'en l'adieter, répondit Aristippe , et tu en auras deux. Ce n'était pas pourtant qu'Aristippe fût avare ; au contraire , il ne voulait avoir d'argent que pour le dépenser, et que pour montrer la manière dont il fallait s'en servir.

Un jour, comme il passait la mer, quelqtf un l'avertit que le vaisseau dans lequel il passait appartenait à des corsaires.

ABISTIPPE. 451

Arlstippe tira de sa poche tôut Targent qu'il avait; il fit semblant de le compter et le laissa tomber exprès dans la mer : il fit aussitôt un grand soupir, eomme si le sac lui eât échappé des mains, et dit tout bas : il vaut mieux qu'Aristippe perdeson argent , que de périr luimôme à cause de don argent.

Une autre fois il aperçut que son esdàve qui le suivait ne pouvait pas marcher si vite que lui , à caose de Taisent dont il était ehmrgé : Jette tout ce que tu as de trop , lui dit-il , et ne porte q^e eé que tu pourras.

Horace, parlant des gens qui mettent tout leur avantage datis les richesses, leur oppose Ârisfippe.

Àristippe aimait fort la bonne chère, et n^épargnait rien quand il s^agissait d*un bon morceau. Un jour il achieta une perdrix cinquante «drachmes ; quelqu'un ne put s'empêcher de blâmer cet excès;: Si «ette perdrix ne coûtait qu^une obole, ne Tachèterais-tu pas ? Assurément , répondit l'autre. Et moi , répliquia Aristrppe ,'j'estiraeeneoiemt>insdinquaBtè drachmes, quetoi une obole.

Une afutré fois il avait acheté très*^her quelques friandises : certain homme qui se trouva là voulut lui einfairedes réprimandes î Né d<ynnera'Rs-tu pars bien trois oboles de tout cela ? dit Aristippe. Oui , répondit-il. Eh'bien î réplictua Aristippe., je ne miisdonc pas encore si gourmand ^ue tu es avare.

Quand on lui reprochait qu^ilvivait trop splendidement , il disait : Si la bonne chère était blâmable, on ne ferait pas de si grands fei^ns dans toutes les féies des dieux.

Platon même , qui passait pour être assez magnifique , ne put s^empécher une fois de Tavertir qu'il vivait trop délicieusement. Aris^ppe lui dit : Croi£f-tu que Deifys soit honnête homme? Oui , répôiidit Platon. Eh bien ! répondit Aristippe , il vit encore bien plus délicieusement que moi ; et ainsi rien n'empêche qu'on ne soit hoÀnétë homnye^, quoiqâ'«n fasse bonne dhère. :';..'

Biogènê était un jôur^à le^ef âe§ herbes , selon sa coutume ; il Vit passer Aristippe t'Sf tu savais te contenter avec des her-

453 ABISTIPPE.

bes, comme moi, dit-il , tu ne te mettrais guère en peine d*al* 1er faire ta cour aux rois. Et toi , répondit Acistippe, si tu savais Fart de bien flaire ta cour aux rois , tu ne tarderais guère à ne plus aimer tes herbes.

Un jour Denys fît venir trois belles courtisanes devant Aristippe , et lui permit de choisir celle qui lui plairait davantage; Aristippe les prit toutes les trois. Le choix n'est pas sâr, dit-il ; vous savez bien tous les malheurs qui ont suivi celui de Paris; deux peuvent plus faire de mal qu'une ne saurait jamais faire de bien. Il les amena jusqu'au vestibule de sa maison , et les renvoya aussitôt.

Denys lui dit une autre fois : Pourquoi voit-on perpétuellement des philosophes chez les grands iseigneurs , et qu'on ne voit jamais les grands seigneurs chez les philosophes? C'est , répondit Aristippe , parce que les philosophes c-onnaissent bien les choses dont ils ont besoin, et que les grands seigneurs ne les connaissent pas.

Certain homme lui fit encore la même question dans un autre temps : On voit bien , répondit-il , les médecins chez les malades , et cependant il n'y a personne qui n'aime mieux traiter un malade que d'être malade lui-même.

Aristippe disait que c'était une très-belle chose que de modérer ses passions , mais non pas de les déraciner tout à fait ; que c« n'était pas un crime de jouir des plaisirs, pourvu qu'on n'en fût pas esclave : et c'est de là que , quand on le raillait sur le commerce qu'il avait avec la courtisane I^aïs , il disait : Il est vrai que je possède Laîs , muis Laïs ne me possède pas.

Comme il entrait un jour dans la chambre de cette courtisane , un de ses disciples qui l'accompagnait en eut honte. Aristippe s'aperçut qu'il rougissait : Mon enfant , lui dit-il , ce n'est pas d'y entrer dont on doit rougir, mais c'est de n'en pouvoir sortir.

Un jour le philosophe Polyxène le vint voir ; il aperçut en entrant un très-grand festin j et plusieurs dames magnifiquement parées. Il s'emporta aussitôt, et se mit à déclamer contre un si grand luxe. Aristippe lui demanda fort honnêtement

AfilSTIPPB. 453

s'il voulait se mettre à tdble avec eux. Je le veux bien , répondit Polyxène. Comment, lui répondit Arlstippe, pourquoi fais-tu tant de bruit? Ce n'est donc pas la bonne chère ni la compagnie que tu blâmes, et ce n'est que la dépense.

Âristippe avait eu autrefois certain différend avec Eschine. Cela les avait tellement refroidis , qu'ils ne s'étaient point vus depuis ce temps-là. Aristippe s'en alla chez Eschine. Eh 1 ien! lui ditiKne nous raccommoderons-nous jamais? Veux-tu attendre que tout le monde se moque de nous , et que les parasites en fassent rire ceux chez qui ils iront manger? Cela me fait un grand plaisir, répondit Eschine ., et je consens de tout mon cœur à cette réconciliation. Souviens-toi donc, continua Aristippe, que c'est moi qui t'ai prévenu , quoique je sois ton aîné.

Un jour Denys fit un grand festin , et sur la fin il voulut que chacun s'habillât d'une longue robe de pourpre, et qu'on dansât au milieu d'une salle. Platon n'en voulut rien faire. Il dit qu'il était homme, et qu'un habit si efféminé ne lui convenait pa^ Aristippe n'eu fit aucune difficulté. 11 commença à danser avec la robe , et dit gaillardement : On eu £ait bien d'autres dans les fêtes de Bacchus , et cependant on ne s'y corrompt pas, quand on ne l'est pas d'ailleurs.

Une autre fois il priait Denys pour un de ses meilleurs amis ; Denys le repoussait, et ne voulait pas lui accorder ce qu'il lui demandait. Aristippe se jeta à ses pieds. Quelqu'un trouva fort à redire à cette bassesse. Ce n'est pas ma faute , répondit Aristippe; c'est celle de Ifenys , qui a les oreilles aux pieds.

Comme il était à Syracuse , Simus, Phrygien , trésorier de Denys , lui montrait son superbe palais, et en se promenant il lui faisait remarquer la magnificence des planchers. Aristippe se mit à tousser : il fit deux ou trois efforts pour amasser plus d'ordure , et cracha sur le visage de Simus. Simus voulut se mettre en colère : Mon ami , lui dit Aristippe , je n'ai point vu d'endroit plus sale où je pusse cracher. Quel* ques-uns attribuent cette aventure ou une pareille à Diogène. Us étaient fort capables l'un et l'autre de faire ce coup.

4«54 AAISXIPPE.

. Certain homiiie. se mit ua jour à lui dire des iojures. A^mtippe s'en alla. Li'autre le poursuivait^ et lui criait : Tu t*en vas, scélérat? Ce$t que tu as le .pouvoir de (pedire des in« jures, répondit Aristippe ;.mai^ moi il,Qe ip'iest pas permis de les écouter, ...

(Joe autre tbis eoranie il, passait àGpr|ptho, il s'éleira tout d'un coup une furieuse t§o>péte., Arjstippe qvait graud'peur de périr* Quelqu^uade ceux qui. étaient, diap^ le, même yajsseau ne put s'en^cher de 5e moquer de. lui. Nous autres jignorai^ts, (Ut*U, jpous qe craignons rien.; et vous autres grands philosophes, pourquoi tren^ble^vous srfurt? C'est répondit Anstippe, que nous lie craignons pas poi^r la mêi]|ie ^me ^ et qu'il y a bien de la différence entre ce que nous avoQ$ à perdr^.

Quand on lui demandait quelle différence ily avait entr^ un homme ciavantet un ignorant, il disait qu'/l fallait les dépouiller l'un et l'autre, et les envoyer tout nus chez des étrangers; qu'on m t^de^ait guère à s'en apercevoir.

Il croyait qu'il valait beaucoup mieiix être pauvre qu'igno-. rant, parce qu'un pauyre ne manquait que d'argent, au lieu qu'un ignoraplm^nqu^it d'humanité; et qu'il était', à l'égard d'un habile homme, ce qu'un cheval indompté est à l'égard d'un cheval dompté. ^ .

Quand on lui reprochait qu'il négligeait ,sou Qls.,;et qu'il le rejetait comme s'il n'était pas sorti de lui : Qu'emporte, ré" pondait Aristippe; personne n'ignore que la vermine et la pituite ne naiss<»it de nous, et cependant ce^s^e-t'On de;les chasser? Un jour Deny$doana del'aigeiit à Aristippe, et un livre à Platon, (^elqu'un voulut blâmer Aristippesur la différence de ce présent; ii répo&dit: J!ai besoin d'argent, et Platon « de livres. . <

Une autre fois Aristippe demanda un talent à P^qys^ J)enys lui dit : Tu m*as autrefois ^suré que ]e$^g^ ne oianquaient jamais d'argent. Commeneespar m>n donner ^ répondit Aristippe; ensuite nous examinerons eela. Deiiys lui «n donna. £h bien ! continua Aristippe, jae voyez- vous pas bien à présent que je n'en ai plus besoin?

ARISTIPPB. 4^5

Comme Âristippe allait souvent à Syracuse , Denys s*avisa un jour de lui demander ce qu'il venait faire. Je viens pour vous donner de ce ^ue j'ai, répondit Aristippe , et en échange pour recevoir de ce que vous avez.

Quand quelqu'un lui reprochait qu'il quittait Socràte pour aller chez Denys, il disait : Quand j'avais besoin de sagesse , j'allais chez Socrateét à présent que j'ai besoin d'argent^ je viens chez Denys.

Il vit une fois un jeune homme qui était fort glorieQx , à cause qu'il savait bien nager. IN'as-tu pas de honte, lui dit-il , de tirer vanité de si peu de chose ? Les dauphins nagent encore mieux que toi.

Quand on lui demandait ce qu'il avait tiré de sa philosophie : C'est , dit-il, de savoir parler librement à toutes sortes de gens. Vous autres philosophes, lui dit quelqu^un, quel avantage avez- vous au-dessus des autres.^ C'est que , quand il n'y aurait point de lois, répondit Âristippe, nous vivrions toujours de la même manière.

Les cyrénaïques ne s'attachaient qu'à la morale, et très-peu à la logique \ ils négligeaient la physique , parce qu'ils en supposaient la connaissance impossible. Ils croyaient que la lin de toutes les actions des hommes devait être le plaisir; non pas une privation de douleur , mais un plaisir réel qui consiste dans* Je mouvement. Ils admettaient deux différents mouvements dans l'âme : l'un doux , qui faisait le plaisir; l'autre violent, qui faisait la douleur. Ils disaient que puisque tout le monde se portait naturellement vers l'un et fuyait l'autre , cela prouvait manifestement que le plaisir était la fin de l'homme. Ils considéraient l'état d'indolence comme un sommeil , qui ne doit pas être mis au rang des plaisirs ni des douleurs. Ils ne faisaient état de la vertu qu'autant qu'elle pouvait servir à la volupté, comme on n'estime une médecine qu*à cause qu'elle est utile à la santé. Ils disaient que la fin différait de la béatitude , en ce que la fin d'une action n'était que la vue d'un plaisir particulier , au Heu que la béatitude était un assemblage de tous les plaisirs; que les plaisirs du corps étaient

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beaucoup plus sensibles que ceux de Fesprit. C'est pour cela que tous les cyrénaïques avaient beaucoup plus de soin de leur corps que de leur esprit. »

Us tenaient pour maxime qu'il ne fallait cultiver les amis qu'à cause du besoin qu'on avait d'eux ; de même qu'on n'estimait les membres du corps qu'autant qu'ils étaient utiles.

Ils disaient qu'il n'y avait rien non plus en soi de juste ni d'injuste , d'honnête ni de malhonnête ; mais seulement par rapport aux lois et aux coutumes du pays : qu'un homme sdge ne devait rien faire mal à propos, à cause des accidents qui lui en pouvaient arriver ; qu'il devait perpétuellement se conformer aux lois du pays oi^ il était , et éviter la mauvaise réputation.

Ils disaient aussi qu'il n'y avait rien non plus en soi d'agréable ou de désagréable , et que toutes choses ne devenaient telles que par rapport à la nouveauté ou à l'abondance , ou enfin à d'autres circonstances qui faisaient qu'elles nous étaient agréables ou désagréables ;

Qu'il était impossible d'être parfaitement heureux en ce monde , à cause que nous sommes sujets à mille infirmités et à mille passions qui empêchent que nous ne jouissions des plaisirs , ou même qui nous troublent en leur jouissance ;

Que la liberté ni l'esclavage, les richesses ni la pauvreté, la noblesse ni la basse naissance , ne faisaient rien pour le plaisir, puisqu'on pouvait être également heureux dans toutes sortes d'états ;

Que le sage ne devait haïr personne, mais instruire tout le monde ; qu'il ne dev'ditxien faire que par rapport à lui , puisque personne n'était plus digne que lui de posséder toutes sortes d'avantages ; et même qu'il était infiniment au-dessus de tout ce qu'il y avait au monde. Voilà quels étaient les sentiments d'Aristippe et des cyrénaïques.

Aristippe avait une fille nommée Aréta , qu'il eut grand soin d'élever dans ses principes ; elle y devint très-habile. Elle instruisit elle-même son fils Aristippe , surnommé Métrodiuacte, qui fut le maître de l'impie Théodore. Celui-ci , outre

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les principes des cyrénaïques, enseigna publiquement quUl n'y avait point de dieux ; que Taraitié était une chimère , puisqu'il n'y en pouvait avoir entre les fous ; que le sage se suffisait à lui-même, et que par conséquent il n'avait point besoin d'amis; que le sage ne devait point s'exposer aux dangers pour sa patrie : qu'il n'avait point d'autre patrie que le monde , et qu'il n'était point juste qu'il fût en danger pour une multitude de fous ; qu'il pouvait commettre des larcins , des sacrilèges et des adultères , lorsqu'il en trouverait l'occasion favorable , puisque toutes ces choses n'étaient des crimes que dans l'opinion des ignorants et du petit peuple , et que réellement il n'y avait aucun mal ; qu'il pouvait faire publiquement les choses qui passaient pour être les plus infâmes dans Tesprit du peuple.

Il pensa un jour être traîné dans l'aréopage , mais Démétriusde Phalère le sauva. Il demeura quelque temps à Cyrène , où il vécut en grande considération chez Marins. Les Cyrénéens l'exilèrent. 11 leur dit en se retirant : Vous ne savez ce que vous faites de me chasser de Libye pour m'envoyer en exil en Grèce. Ptolomée Lagus , chez qui il s était retiré , l'envoya un jour en qualité d'ambassadeur vers Lysimachus ; il lui parla avec tant d'effronterie , que Fintendant de Lysimachus, qui se trouva là, lui dit; Je crois, Théodore, que tu t'imagines qu'il n'y a pas de rois non plus que de dieux.

Amphicrate rapport^que ce philosophe fut à la fin condamné à mort , et qu'on l'obligea de boire du poison.

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