‹ De l'éducation des fillesChapitre 34 sur 129 · XXII. — DION ET GÉLON · texte numérisé non relu

XXII. — DION ET GÉLON

Dans an souverain , ce n'est pas rhomroe qui doit régner, ce sont les lois.

Dion. — Il y a longtemps, ô merveilleux homme! que je désire de te voir ; je sais que Syracuse te dut autrefois sa liberté.

GÉLON. — Et moi je sais que tu n'as pas eu assez de sagesse pour la lui rendre. Tu n'avais pas mal commencé contre le tyran, quoiqu'il fût ton beau-frère ; mais dans la suite, Torgueil , la mollesse et la défiance, vices d'un tyran, corrompaient peu à peu tes mœurs. Aussi les tiens mêmes font fait périr.

Dion. — Peut-on gouverner la république sans être exposé aux traîtres et aux envieux ?

GÉLON. — Oui , sans doute ; j'en suis une belle preuve. Je n'étais pas Syracusain ; quoique étranger , on me vint chercher pour me faire roi; on me fit accepter le diadème : je le portai avec tant de douceur et de modération pour le bonheur des peuples, que mon nom est encore aimé et révéré par les ^toyens, quoique ma famille, qui a régné après moi, m'ait déshonoré par ses vices. On les a soufferts pour Tamour de moi. Après cet exemple, il faut avouer qu'on peut commander sans se faire haïr. Mais ce n'est pas à mol qu'il faut cacher tes fautes : la prospérité t'avait fait oublier la philosophie de ton ami Platon.

Dion. — Eh ! quel moyen d'êtee philosophe , quand on est le maître de tout , et qu'on a des passions qu'aucune crainte ne retient!

GÉLON. — J'avoue que les hommes qui gouvernent les autres me font pitié; cette grande puissance de faire le mal est un horrible poison. Mais enfin j'étais homme comme toi , et

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cependant j'ai vécu dans Tautorité royale jusqu'à une extrême vieillesse, sans abuser de ma puissance.

Dion. — Je reviens toujours là : il est facile d'être philoso« phe dans une condition privée; mais quand on est au-dessus de tout...

GÉLON. — Eh! c'est quand on se voit au-dessus de tout qu'on a un plus grand besoin de philosophie pour soi et poui les autres qu'on doit gouverner. Alors il faut être doublement sage, et borner au dedans par sa raison -une puissance que rien ne borne au d ehors .

Dion. — Mais j'avais vu le vieux Denys , mon beau-père, qui avait fini ses jours paisiblement dans la tyrannie ; je m'imaginais qu'il n'y avait qu'à faire de même.

GÉLON. — Ne vois-tu pas que tu avais commencé comme un homme de bien qui veut rendre la liberté à sa patrie ? Espérais-tu qu'on te souffrirait dans la tyrannie , puisqu'on ne s'était confié à toi qu'afm de renverser le tyran ? Cest un hasard quand les méchants évitent les dangers qui les environnent : encore même sont-ils assez punis par le besoin où ils se trouvent de se précautionner contre ces périls. En répandant le sang humain , en désolant les républiques , ils n'ont aucun moment de repos ni de sdreté; ils ne peuvent jamais goûter ni le plaisir de la vertu ni la douceur de l'amitié , ni celle de la confiance et d'une bonne réputation. Mais toi , qui étais l'espérance des gens de bien . qui promettais des vertus sincères , qui avais voulu établir la république de Platon , tu commençais à vivre en tyran , et tu croyais qu'on te laisserait vivre !

Dion. — Oh bien! si je retournais au monde, je laisserais les hommes se gouverner eux-mêmes comme ils pourraient. J'aimerais mieux m'aller cacher dans quelque île que de me charger de gouverner une république. Si on est méchant , on a tout à craindre; si on est bon , on a trop à souffrir.

Gelon. — Les bons rois , il est vrai , ont bien des peines h souffirir; mais ils jouissent d'une tranquillité et d'un plaisir pur au dedans d'eux-mêmes , que les tyrans ignorent toute

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leur vie. Sais-tu bien le secret de régner ainsi ? Tu devrais le savoir, car tu Tas souvent omï dire à Platon.

Dion. — Redis-le-moi de grâce, car la bonne fortune me Ta fait oublier.

GÉLi^N. — Il ne faut pas que Thonime règne, il faut qu*il se contente de faire régner les lois. S*il prend la royauté pour lui, il la gâte, et se perd lui-même; il ne doit Texeroer que pour le maintien des lois et le bien des peuples.

Dion. — Cela est bien aisé à dire, mais difficile à fsdre.

GÉLON. — DifQdle, il est vrai , mais non pas impossible. Celui qui en parle Ta fait comme il te le dit. Je ne ehercliai point Fautorité ; elle me vint chercher; je la craignis; j'en connus tous les embarras ; je ne Facceptai que pour le bien des hommes. Je ne leur fis jamais sentir qu'eux et moi nous devions céder à la raison et à la justice. Une vieillesse respectée , une mort qui a mis toute la Sicile en deuil , une réputation sans tache et étemelle, une vertu récompensée ici-bas par le bonheur des Champs-Élysiens , sont le fruit de cette philosophie si longtemps conservée sur le trône.

Dion. — Hélas! je savais tout ce que tu me dis; je prétendais en faire autant; mais je ne me défiais point de mes passions , et elles m'ont perdu. De grâce , souffre que je ne te quitte plus.

Gelon. — !Non, tu ne peux être admis parmi ces âmes bienheureuses qui ont bien gouverné. Adieu.

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