XXVII. — ALEXANDRE ET CLITUS
Pnneste délicatesse des grands, qui ne peuvent souffrir d'être avertis de ieurs défauts, même par leurs plus fidèles serviteurs.
Clit. ~ Bonjour, grand roi. Depuis quand es-tu descendu sur ces rives sombres ?
Alex.— Ab! Clitus, retire-toi ; je ne puis supporter ta vue; die me reproche ma faute.
Clit. <— Pluton veut^ue je demeure devant tes yeux , pour te punir de m'avoir tué injustement. J'en suis fâché; car je t'aime encore , malgré le mal que tu m'as fait; mais je ne puis plus te quitter.
Albx. — Oh! la cruelle compagnie! Voir toujours un homme qui rappelle le souvenir de ce qu'on a eu tant de honte d'avoir fait!
Clit. — Je regarde bien mon meurtrier; pourquoi ne sau«
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rais-ta pas regarder an homme que tu as dût mourir? Je yois bien que les grands sont plus délicats que les autres hommes; ils ne veulent voir que des gens contents d'eux, qui les flattent , et qui fassent semblant de les admirer. Mais il n'est plus temps d'être délicat sur les bords du Styx. Il fallait quitter cette délicatesse en quittant la grandeur royale. Tu n'as plus rien à donner id, et tu ne trouveras plus de flatteurs.
Alex. ^ Ah ! quel malheur! sur la terre j'étais un dieu ; id je ne sois plus qu'une ombre, et on m'y reproche sans pitié mes fautes.
CuT. — Pourquoi les ûâsais-tu ?
Alex. — Quand je te tuai , j'avais trop bu.^
Clit. — Toilà une belle excuse pour un héros et pour un dieu! Celui qui devait être assez raisonnable pour gouverner la terre entière perdait, par l'ivresse, toute sa raison, et se rendait semblable à une béte féroce. Mais avoue de bonne foi la vérité ; tu étais encore plus enivré par la mauvaise gloire et par la colère que par le vm : tu ne oouvais souffrir que je condamnasse ta vanité qui te faisait recevoir les honneurs divins, et oublier les services qu'on t'avait rendus. Réponds-moi; je ne crains plus que tu me tues.
Alex.— 0 dieux cruds, que ne puis-je me venger de vous ! Mais, bêlas ! je ne puis pas même me venger de cette ombre de Clitus qui vient m'insulter brutalement.
Clit. — Te voilà aussi colère et aussi fougueux que tu l'étais parmi les vivants. Mais personne ne te craint id; pour moi , tu me fsiis pitié.
Alex. — Quoi ! le grand Alexandre faire pitié à un homme vil tel que Clitus ! Que ne puis-je ou le tuer ou me tuer moimême!
Clit. — Tu ne peux plus ni l'un ni Tautre; les ombres ne meurent point : te voilà immortel , mais autrement que tu ne Favais prétendu. Il faut te résoudre à n'être qu'une ombre comme moi , et comme le dernier des hommes. Tu ne trouveras plus id de provinces à ravager, ni de rois à fouler aux
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pieds , oi de palais à brûler dans ton ivresse , ni de fables ridieules à conter, pour te vanter d'être le fils de Jupiter.
Albx. — Tu me traites comme un misérable.
Clit. -- Non , je te reconnais pour un grand conquérant, d'un naturel sublime, mais gâté par de trop grands succès. Te dire la vérité avec affection, est-ce f offenser? Si la vérité foffense , retourne sur la terre cbercher tes flatteurs.
Alex. — A quoi donc me servira toute ma gloire , si Clitus même ne m'épargne pas?
Clit. — Cest ton emportement qui a terni ta gloire parmi les vivants. Veux-tu la conserver pure dans les enfers ? il faut être modeste avec des ombres , qui n'ont rien à perdre ni à gagner avec toi.
Albx. <— Mais tu disais que tu m^aimais.
CuT. — Oui, j'aime ta personne saiis aimer tes défauts.
Albx. ^ Si tu m'aimes , épargne-moi.
Clit. ^ Parce que je t'aime, jene t'épargnerai point. Quand tu parus si chaste à la vue de la femme et de la fille de Darius, quand tu montras tant de générosité pour ce prince vaincu, tu méritas de grandes louanges; je te les donne. Ensuite la gloire te fit tourner la tête. Je te quitte ; adieu.