XLI. — SYLLA , C ATILINA ET CÉSAR
Les fnnestes suites du vice ne corrigent point les princes corrompus.
Syl. — Je viens à la hâte vous donner uu avis, César, et je mène avec moi un bon second pour vous persuader : c'est Catilina. Vous le connaissez , et vous n'avez été .<]ue trop de sa cabale. N'ayez point de peur de nous; les ombres ne font point de mal.
Ces — Je me passerais bien de votre visite; vos figures sont tristes, et vos conseils léseront peut*étre encore davantage. Qu'avez-vous donc de si pressé à médire?
Syl. — Qu'il ne faut point que vous aspiriez à la tyrannie.
CES. — Pourquoi.' N'y avez-vous pas aspiré vous-mêmes?
i YL. -— Sans doute, et c'est pour cela que nous sommes plus croyables quand nous vous conseillons d'y renoncer.
CES. — Pour moi, je veux vous imiter en tout, chercher la tyrannie comme vous l'avez cherehée, et ensuite revenir comme vous de l'autre monde après ma mort , pour désabuser les tyrans qui viendront en ma place.
Syl. — Il n'est pas question de ces gentillesses et de ces jeux d'esprit ; nous autres ombres nous ne voulons rien que de sérieux. Venons au fait. Tai quitté volontairement la tyrannie, et m'en suis bien trouvé. Catilina s'est efforcé d'y parvenir, et a succombé malheureusement. Voilà deux exemples bien instructifs pour vous.
Ces. — Je n'entends point tous ces beaux exemples. Vous avez tenu la république dans les fers , et vous avez été assez
mal habile homme pour vous dégrader vous-même. Après avoir quitté la suprême puissance , vous êtes demeuré avili , obscur, inutile, abattu. L'homme fortuné fut abandonné de la fortune. Voilà déjà un de vos deux exemples que je ne comprends point Pour l'autre, Catilina a voulu se rendre le maître , et a bien fait jusque là ; il n*a pas su bien prendre ses mesures; tant pis pour lui. Quanta moi, je ne tenterai rien qu'dv^ de bonnes précautions.
Catil. — Pavais pris les mêmes mesures que vous : flatter la jeunesse , la corrompre par des plaisirs , rengager dans des crimes , Tabîmer par la dépense et par les dettes , s'autoriser par des femmes d'un esprit intrigant et brouillon. Pouvezvous mieux faire?
CES. — Vous dites là des choses que je ne connais point. Chacun fait comme il peut.
Catil. -^ Vous pouvez éviter les maux où je suis tombé , et je suis venu vous en avertir.
Syl — Pour moi, je vous le dis encore; je me suis bien trouvé d'avoir renoncé aux affaires avant ma mort.
CES. •* Renoncé aux affaires! Faut-il abandonner la république dans ses besoins?
Syl. Eh ! ce n'est pas ce que je vous dis. Il y a bien de la différence entre la servir ou la tyranniser.
CES. " Eh I pourquoi donc avez-vous cessé de la servir?
Syl. — Oh! vous ne voulez pas m'entendre. Je dis qu'il faut servir la patrie jusqu'à la mort, mais qu'il ne faut ni chercher la tyrannie , ni s'y maintenir quand on y est parvenu.