XLV. — POMPEE ET CESAR
Rien n'est plus dangereux , dans un État libre, que la corruption des femmes et la prodigalité de ceux qui aspirent à la tyrannie.
POMP. — Je m'épuise en dépense pour plaire aux Romains, et j'ai bien de la peine à y parvenir. A l'âge de vingt-cinq ans, j'avais déjà triomphé. J'ai vaincu Sertorlus,Mithridate, les pirates de Cilicie. Ces trois triomphes m'ont attiré mille envieux. Je fais sans cesse des largesses ; je donne des spectacles ; j'attire par mes bienfaits des clients innombrables : tout cela n'apaise point Tenyie. Ce chagrin Caton refuse même mon
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allianoe. Mille autres me traversent dans mes desseins. Mon beau-père , que pensez-vous là-dessus ? Vous ne dites rien.
CES. — Je pense que vous prenez de fort mauvais moyens pour gouverner la république.
PoMP. — Gomment donc? Que voulez*vous dire? En savez-vous de meilleurs que de donner à pleines mains aux particuliers pour enlever tous les suffrages, et que tenir tout le peuple par des gladiateurs , par des combats de bétes farouches, par des mesures de blé et de vin, enfin d'avoir beaucoup de clients zélés par les sportules ■ que je donne ? Marins , Cinna , Fimbria, Sylla, tous les autres les plus habiles, n'ontils pas pris ce chemin?
CES. — Tout cela ne va point au but , et vous n'y entendez rien. Catilina était de meilleur sens que tous ces gens-là.
PoMP. -r En quoi? Vous me surprenez; je crois que vous voulez rire.
CES. — Non , je ne ris point : je ne fus jamais si sérieux.
PoMP. — Quel est donc votre secret pour apaiser Fenvie , pour guérir les soupçons , pour charmer les patriciens et les plébéiens?
CES. — Le voulez-vous savoir ? Faites comme moi : je ne vous conseille que ce que je pratique moi-même.
PoMP. — Quoi ! flatter le peuple sous une apparence de justice et de liberté? faire le tribun ardent et zélé , le Gracchus!
Ces. — Cest quelque chose , mais ce n'est pas tout ; il y a quelque chose de bien plus sûr.
PoMP. — Quoi donc? Est-ce quelque enchantement magique , quelque invocation de génie , quelque science des astres?
Ces. — Bon ! tout cela n'est rien ; ce ne sont que contes de vieilles.
POMP. — Ho , ho ! vous êtes bien méprisant. Vous avez
* On appelait aind , chez les Eomains, des corbeilles pleines de viandes et de fruits , que les grands donnaient à ceux qui venaient le maUn leur faire la cour ; on faâait anni œ présent en argent, et il conservait le même nom. ( idii. de Ftn. \ .
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donc quelque commerce avec les dieux , comme Numa , Sci^ pion , et plusieurs autres ?
CES. — Non, tous ces artifices-Ià sont usés.
PoMP. — Quoi donc enfin? ne me tenez plus en suspens.
CES. —Voici les deux points fondamentaux de ma doctrine: premièrement, corrompre toutes les femmes pour entrer dans le secret le plus intime de toutes les familles; secondement, emprunter et dépenser toujours sans mesure, ne payer jamais rien. Chaque créancier est intéressé à avancer votre fortune , pour ne perdre point Targent que vous lui devez. Ils vous donnent leurs suffrages; ils remuent ciel ,et terre pour vous procurer ceux de leurs amis. Plus vous avez de créanciers , plus votre brigue est forte. Pour me rendre maître de Rome, je travaille à être débiteur universel de toute la ville. Plus je suis ruiné, plus je suis puissant. Il n'y a qu'à dépenser, les richesses nous viennent comme un torrent.