‹ De l'éducation des fillesChapitre 66 sur 129 · LVII. — LOUIS XI ET LE CARDINAL BESSARION · texte numérisé non relu

LVII. — LOUIS XI ET LE CARDINAL BESSARION

Un savant qui n*est pas propre aux affaires vaut encore mieux qu'un esprit inquiet et artificieux qui ne peut souffrir ni la Justice ni la bonne foi.

Louis. — Bonjour, monsieur le cardinal. Je vous recevrai aujourd'hui plus civilement que quand vous vîntes me voir de la part du pape. Le cérémonial ne peut plus nous brouiller; toutes les ombres sont ici péle-méleet incognito; les rangs sont confondus.

Bess. — J'avoue que je n'ai pas encore oublié votre insulte^ quand vous me prîtes par la barbe dès le commencement de ma harangue.

Louis. — Cette barbe grecque me surprit, et je voulais

couper court pour la haraugue, qui eût été longue et superflue*

Bess. — Pourquoi cela? Ma harangue était des plus belles : je l'avais composée sur le modèle d*Isocrate , de Lysias , d^Hypérlde et de Périclès.

Louis. — Je ne connais point tous ces messieurs-là. Vous aviez été voir le duc de Bourgogne, mon vassal, avant que de venir chez moi ; il aurait bien mieux valu ne lire pas tant vos vieux auteurs , et savoir mieux les règles du siècle présent : vous vous conduisîtes comme un pédant qui n'a aucune connaissance du monde.

Bess. — J'avais pourtant étudié à fond les lois de Dracon , celles de Lycui^ue et de Solon, les Lois et la République de Platon , tout ce qui nous reste des anciens rhéteurs qui gouvernaient le peuple ; enGn les meilleurs scholiastes d'Homère, qui ont parlé de la police d'une république.

Louis. — Et moi je n'ai jamais rien lu de tout cela ; mais je sais bien qu'il ne fallait pas qu'un cardinal envoyé par le pape pour faire rentrer le duc de Bourgogne dans mes bonnes grâces , allât le voir avant que de venir chez moi,

Bess, — J'avais cru pouvoir suivre Vastercm proteron des Grecs ; je savais même, par le philosophe , que ce qui est le premier quant à l'intention est le dernier quant à Cexécution.

Louis. — Oh I laissons là votre philosophe : venons au fait.

Bess. — Je vois en vous toute la barbarie des Latins , chez qui la Grèce désolée , après la prise de Constantin ople , a essayé en vain de défricher l'esprit et les lettres.

Louis. — L'esprit ne consiste que dans le bon sens, et point dans le grec ; la raison est de toutes les langues. Il fallait garder l'ordre , et mettre le seigneur devant son vassal. Les Grecs , que vous vantez tant, n'étaient que des sots , s'ils ne savaient pas ce que savent les hommes les plus grossiers. Mais je ne puis m'einpêcher de rire quand je me souviens comment vous voulûtes négocier : dès que je ne convenais pas de vos maximes , vous ne me donniez pour toute raison

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que des passages de Sophocle , de Lyoophron et de Pindare. Je ce sais comment j'ai retenu ces noms , dont je n'avais jamais ouï parler qu'à vous : mais je les ai retenus è force d'être choqué de vos citations. Il était question des places de la Somme , et vous me citiez un vers de Ménandre ou de Callimaque. Je voulais demeurer uni aux Suisses et au duc de Lorraine contre le duc de Bourgogne ; vous me prouviez , par le Gorgias de Platon , que ce n'était pas mon véritable intérêt. Il s'agissait de savoir si le roi d'Angleterre serait pour ou contre moi , vous m'allouiez l'exemple d'Épamînondas. Enfin vous me consolâtes de n'avoir jamais guère étudié. Je disais en moi-même : Heureux celui qui ne sait point tout ce que les autres ont dit, et qui sait un peu ce qu'il faut dire!

Bess. — Vous m'étonnez par votre mauvais goût. Je croyais que vous aviez assez bien étudié : on m'avait dit que le roi votre père vous avait donné un assez bon précepteur, et qu'ensuite vous aviez pris plaisir en Flandre, chez le duc de Bourgogne, à faire raisonner tous les jours des philosophes.

Louis. — Tétais encore bien jeune quand je quittai le roi mon père et mon précepteur : je passai à la cour de Bourgogne, où l'inquiétude et l'ennui me réduisirent à écouter un peu quelques savants. Mais j'en fus bientôt dégoûté ; ils étaient pédants et imbéciles, comme vous; ils n'entendaient point les affaires ; ils ne connaissaient point les divers caractères des hommes ; ils ne savaient ni dissimuler, ni se taire , ni s'in« sinuer, ni entrer dans les passions d'autrui, ni trouver des ressources dans les difficultés , ni deviner les desseins des autres; ils étaient vains, indiscrets, disputeurs, toujours occupés de mots et de faits inutiles , pleins de subtilités qui ne persuadent personne, incapables d'apprendre à vivre et de se contramdre. Je ne pus souffrir de tels animaux.

Bbss. — Il est vrai que les savants ne sont pas d'ordinaire tfop propres à l'action , parce qu'ils aiment le repos des Muses; il est vrai aussi qu'ils ne savent guère se contraindre ni dissimuler, parce qu'ils sont au-dessus des passions grossières

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des hommes , et de la flatterie que les tyrans demandent. Louis. — Allez, grande barbe, pédant hérissé de grec, vous perdez le respect qui m*est dû.

Bbss. — Je ne vous en dois point. Le sage , suivant les stoïciens et toute la secte du Portique, est plus roi que vous. Vous ne l'avez jamais été que par le rang et par la puissance; vous ne le fûtes jamais, comme le sage, par un véritable empire sur vos passions. D*allleurs vous n'avez plus qu'une ombre de royauté; d'ombre à ombre, je ne vous cède point. Louis. — Voyez Tinsplence de ce vieux pédant ! Bess. —J'aime encore mieux être pédant que fourbe, tyran, et ennemi du genre humain. Je n'ai pas fait mourir mon frère ; je n'ai pas tenu en prison mon fils ; je n'ai employé ni le poison ni l'assassinat pour me défaire de mes ennemis; je n'ai point eu une vieillesse affreuse, semblable à celle des tyrans que la Grèce a tant détestés. Mais il faut vous excuser : avec beaucoup de finesse et de vivacité, vous aviez beaucoup de choses d*une tête un peu démontée. Ce n'était pas pour rien que vous étiez fils d'un homme qui s'était laissé mourir de faim , et petit-fils d'un autre qui avait été renfermé tant d'années. Votre fils même n'a la cervelle guère assurée ; et ce sera un grand bonheur pour la France si la couronne passe après lui dans une branche plus sensée- Louis. — Pavoue que ma tête n'était pas tout è fait bien r^lée; j'avais des faiblesses, des visions noires , des emportements furieux : mais j'avais de la pénétration, du courage, de la ressource dans l'esprit , des talents pour gagner les hommes , et pour accroître mon autorité; je savais fort bien laisser à récart un pédant inutile à tout, et découvrir les qualités utiles dans les sujets les plus obscurs. Dans Jes langueurs mêmes de ma dernière maladie, je conservai encore assez de fermeté d'esprit pour travailler à faire une paix avec Maximilien. Il attendait ma mort, et ne cherchait qu*à éluder la conclusion : par mes émissaires secrets , je soulevai les Gantois contre lui; je le réduisis à faire malgré lui un traité de paix avec moi, où il me donnait, pour mon fils, Marguerite sa

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fille avectrok provinces. Vmlà monchef-d'oeoTre de politique dans ces derniers jours ou l'on me cHoyait fou. Allez, vieux pédant , allez obereher vos (kecs, qui n'ont jamais su autant de politique que moi : allez chercher vos savants « qui ne savent que lire et parler de leurs livres ^ qui ne savent ni agir ni vivre avec les hommes.

Bess. — J'aime encore mieux un savant qui n^est pas propre aux affaires , et qui ne sait que ce qu'il a lu , qu'un esprit inquiet , artificieux et entreprenant, qui ne peut souffirir ni ]a justice ni la bonne foi, et qui renverse tout le genre humain.

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