‹ De l'éducation des fillesChapitre 80 sur 129 · LXX. — SIXTE-QUINT ET HENRI IV · texte numérisé non relu

LXX. — SIXTE-QUINT ET HENRI IV

Les grands hommes s'estiment malgré r opposition de leurs intérêts.

SixT. — Il y a longtemps que j'étais curieux de vous voir. Pendant que nous étions tous deux en bonne santé, cela n'était

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guère possible ; la mode des conférences entre les papes et les rois était déjà passée en notre temps. Cela étaitbon poor Léon X et François I*', qui se virent à Bologne , et pour Clément VU avec le même roi à Marseille , pour le mariage de Catherine de Médicis. J'aurais été ravi d*avoir de même avec vous une conférence ; mais je n*étais pas libre , et votre religion ne me le permettait pas.

Henb. — Vous voilà bien radouci ; la mort, je le vois bien, vous a mis à la raison. Dites la vérité ; vous a'étiez pas de même du temps que je n*étais encore que ce pauvre Béarnais excommunié.

SiXT. — Voulez-vous que je vous parle sans déguisement ? D'abord je crus qu'il n'y avait qii'à vous pousser à toute extrémité. J'avais par là bien embarrassé votre prédécesseur; aussi le fis-je bien repentir d'avoir osé faire massacrer un cardinal de la sainte Église. S'il n'eât fait tuer que le duc de Guise , il en eût eu meilleur marché : mais attaquer la sacrée pourpre, c'était un crime irrémissible; je n'avais garde de tolérer un attentat d'une si dangereuse conséquence. Il me parut capital ,' après la mort de votre cousin , d'user contre vous de rigueur comme contre lui , d'animer la Lieue, et de ne laisser point monter sur le trône de France un nérétique. Mais bientôt j'aperçus que vous prévaudriez sur la Ligue, et votre courage me donna bonneopinion de vous. 11 y avait deux personnes dont je ne pouvais avec aucune bienséance être ami , et que j'aimais naturellement.

Henb. -— Qui étaient donc ces deux personnes qui avaient su vous plaire ?

SixT. — Cétait vous et la reine Elisabeth d'Angleterre.

Henb. — Pour elle , )e ne m'étonne pas qu'elle fût selon votre goût. Premièrement , elle était pape aussi bien que vous, étant chef de l'Église anglicane : et c'était un pape aussi fier que vous; elle savait se faire craindre et faire voler les têtes. Voilà sans doute ce qui lui a mérité Thonneur de vos bonnes grâces.

SiXT. — Cela n'v a pas nui ; j'aime les gens vigoureux , et

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qui savent se rendre maîtres des autres. Le mérite que fai reconnu en tous , et qui m'a gagné le cœur, c'est que vous avez battu la Ligue, ménagé la noblesse , tenu la balance entre les catholiques et les huguenots. Un homme qui sait faire tout cela est un homme , et je ne le méprise point comme son~ prédécesseur, qui perdait tout par sa mollesse, et qui ne se relevait que par des tromperies. Si j'eusse vécu, je vous aurais reçu à l'abjuration sans vous faire languir. Vous en auriez été quitte pour quelques petits coups de baguette , et pour déclarer que vous receviez la couronne de roi très-chrétien de la libéralité du salnt-siége.

Henb. — - C'est ce que je n'eusse jamais accepté; j'aurais plutôt recommencé la guerre.

SiXT.~J*aimeàvous voir cette fierté. Mais, faute d*étre assez appuyé de mes successeurs , vous avez été exposé à tant de conjurations , qu'enfin on vous a fait périr.

Henb. — Il est vrai ; mais vous , avez-vous été épargné .' La cabale espagnole ne vous a pas mieux traité que moi; le fer ou le poison, cela est bien égal. Mais allons voir cette bonne reine que vous aimez tant; elle a su régner tranquillement , et plus longtemps que vous et moi.

LXXL — LES CARDINAUX XIMËiNÈS ET DE

RICHELIED.

La vertu vaut mieux que la naissance.

XiH. — Maintenant que nous sommes ensemble, je vous conjure de me dire s'il est vrai que vous avez songé à m'imiter.

RiCH. — Point. J'étais trop jaloux de la bonne gloire, pour vouloir être la copie d'un autre. J'ai toujours montré un caractère hardi et original.

XiM. — J'avais ouï dire que vous aviez pris La Rochelle, comme moi Oran; abattu les huguenots, comme je renversai les Maures de Grenade pour les convertir; protégé les lettres, abaissé Torgueil des grands, relevé l'autorité royale, établi la Sorbonne comme mon université d'Alcala de Hénarès, et

même profité de la faveur de la reine Marie de Médicis, comme je fus élevé par celle d'Isabelle de Castille. •

RiCH. — Il est vrai qu'il y a entre nous certaines ressemblances que le hasard a faites : mais je n'ai envisagé aucun modèle ; je me suis eontenté de faire les choses que le temps et les affaires m'ont offertes pour la gloire de la France. D'ailleurs nos conditions étaient bien différentes. J'étais né à la cour ; j'y avais été nourri : dès ma plus grande jeunesse, j'étais évéque de Luçon et secrétaire d'État , attaché à la reine et au maréchal d'Ancre. Tout cela n'a rien de commun avec un moine obscur et sans appui, qui n'entre dans le monde et dans les affaires qu'à soixante ans.

XiBi. — Rien ne me fait plus d'honneur que d'y être entré si tard. Je n'ai jamais eu de vues d'ambition , ni d'empressement; je comptais d'achever dans le cloître ma vie déjà bien avancée. Le cardinal de Mendoza , archevêque de Tolède, me fit confesseur de la reine; la reine, prévenue pour moi, me fit successeurde ce cardinal pour l'archevêché de Tolède, contre le désir du roi, qui voulait y mettre son bâtard ; ensuite je devins le principal conseil de la reine dans ses peines à l'égard du roi. J'entrepris la conversion de Grenade, après que Ferdinand en eut fait la conquête. La reine mourut. Je me trouvai entre Ferdinand et son gendre Philippe d'Autriche. Je rendis de grands services à Ferdinand après la mort de Philippe. Je procurai Tautorité au beau-père. J'administrai les affaires , malgré les grands, avec vigueur. Je fis ma conquête d'Oran , où j'étais en personne , conduisant tout , et n'ayant point là de roi qui eût part à cette action, comme vous à La Rochelle et au Pas de Suse. Après la mort de Ferdinand , je fus régent, dans l'absence du jeune prince Charles. C'est moi qui empêchai les communautés d'Espagne de commencer la révolte, qui arriva après ma mort : je fis changer le gouvernement et les officiers du second infant Ferdinand, qui voulaient le faire roi, au préjudice de son frère aîné. Enfin je mourus tranquille , ayant perdu toute autorité par Tartifice des Flamands , qui avaient prévenu le roi Charles contre moi. En tout cela je

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n*ai jamais fait aucun pas vers la fortune; les affaires me sont venues trouver, et je n'y ai regardé que le bien public. Cela est plus honorable que d*étre né à ta cour, fîls d'un grand prévôt, chevalier de l'Ordre.

RiCH. — La naissance ne diminue jamais le mérite des grandes actions.

XiM. —Non ; mais puisque vous me poussez, je vous dirai que le désintéressement et la modération valent mieux qu'un peu de naissance.

RiCH. —Prétendez- vous comparer votre gouvernement au mien? Avez-vous changé le système du gouvernement de toute l'Europe ? J'ai abattu cette maison d'Autriche que vous avez servie , mis dans le cœur de TAIIemagne un roi de Suède victorieux, révolté la Catalogne^ relevé le royaume de Portugal usurpé par les Espagnols , rempli la chrétienté de mes n^ociations.

XiM. — J'avoue que je ne dois point comparer mes négociations aux vôtres ; mais j'ai soutenu toutes les affaires les plus difficiles de Gastille avec fermeté , sans intérêt, sans vanité , sans faiblesse. Dites-en autant, si vous le pouvez.

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