CHAPITRE XY
VOBUX POUR L^IHSTRUCTIOn PUBLIQUE.
C*etl k notre sexe sans doute qu'il ap- |)art{eDt de former des géomètres, des tJicltdeoi, des cbimistes, etc.; mais ce tfU^on appelle rhomme, c'est-à-dire riionmie moral , s'il n*a pas été formé sur les geooux de m mère , ce sera toujours un grand malheur. Rien ne peut remplacer cette éducation. Si la mère surtout s'ert fait nn devoir dMmprimer profondément anr le front de son fils le caractère divin, on peut être sûr ^uu la main du vice ne Teffiicera jamais.
(DB MAlSTREf^oi rées de Saint-Pétersbourg, tome I, p. 213.)
La vie intelligente ne manqueen France, ni aux classes élevées, ni aux classes intermédiaires; elle est partout : dans nos salons, dans nos comptoirs, au camp, au barreau, à la Bourse; partout le nom* bre des idées s'accroit, les lumières se multiplient , la civilisation se développe; partout efaûn il y a progrès excepté dans nos écoles.
Tofiirx POUR i^'uisnucTion fobuqub. 139
La pensée de coneentrer rinstniction classique dansVèiude du grec et du latin appartient à Char* lemagne. Les langaed nationales manquaient alors d'expression et de précision j elles ne pouvaient rendre ni la loi, ni le droit, ni les sciences, ni la philosophie, ni la religion. Toutes les affaires privées et publiques se traitaient en latin : on pariait cette langne anx assemblées des clercs et des docteurs, dans le cabinet des rois, dans le palais de la justice et dans le templ# de Dieu.
Les institutions scolastiques de Charlemagne furent donc une des nécessités du temps; mais ce qu'on n'a pas vu, c'est qu'elles furent un moyen de civilisation. Des patois barbares séparâôeot les peuples; la langue latine les réunît. Cest la langue universelle, une langue énergique et superbe, qui portait en elle les grandes pensées de la grande nation, tous les trésors de la sagesse antique, tous les trésors de la sagesse moderne, dans les paroles non
comprises de Jésus-Christ : des idées qui n'étaient point encore nées pour les peuples, et qui devaient les régénérer et les grandir .Voilà commentle système d'éducation fondé par Charlemagne fut lavurableà laciviUsation. Le profond législateur fit une langue savante d'une langue qui allait mourir. En recevant les mots , les peuples devaient recevoir les idées) et dans ces études classiques, stériles aujourd'hui, et dout il nous légua le modèle , se cachait alors la rénovation, la fie intellectuelle de l'uniVers.
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Cette lumière brillante qae Charlemagne alluma dans son propre palais, et qui rayonnait sur TEu* ' rope, les moines ne tardèrent pas à robscurcir. Devenu maîtres de Finstruction publique, ils substituèrent dans les collèges Tètude de saint Thomas d'Aquin et de Raymond Lulle à l'étude d'Homère et de Virgile, de Platon et de Cicèron : ces grands fécondateurs de l'esprit humain ne furent plus que des païens et des damnés; leur lecture devint un crime, et il fut un temps où il suffisait de posséder un Térence pour être banni de l'Université. C'eji était fait de la civilisation européenne si quelques hommes de* cœur et de génie ne s'étaient opposés au mouvement rétrograde. Il y eut alors, comme de nos jours, une lutte terrible entre les partisans des ténèbres et les amis de la lumière; le passé et le présent se rencontrèrent pour s'outrager. Du haut des murs de l'Université les obscurants fulminaient des exconimunicatioAs ; leurs adversaires répondaient par la science et la pensée. Les plaisanteries acérées d'Ulrich de Hutten ' et la pro-
1 L^ouvrage de Ulrich de Hutten est intitulé LUtera ijhêcurorum Vérwrum y Lettres de quelques hommes obscurs; c'est un mélange de plaisanteries el d'invectives piquantes <ionlre!ascolast!que dans le genre des /'roriwcittles de Pnscal ; jamais la sottise , l'hypocrisie , la fourberie etriguorauce n'eurent un adversaire plus dangereux : Hutten 9 pour frapper les ennemis de la raison, n*a besoin que d*imiter leur style et de parler leur lan-
POGR,L^IKSTRVCTIOR PUBLIQUE. 141
fonde érodition de ReocUin aYaient déji eommencé
la victoire, lorsqu'au milieu des cris de l'école, des bulles des papes et des foudres Ihéologiques , on vit paraître Luther, qui ébranla le monde, et Ignace de Loyola , qui voulut le dominer. Alors tout change : on s^aperçoit que derrière la question du grec et du latia il y a une question d'existence et àt progrès ; c'est une civilisation expirante qui fait effort pour reculer son heure, et une civilisation nouvelle qui se lève à son horizon* La réforme et le jésuitisme terminèrent la querelle par des combats sanglants, et ce lut en présence de ces deux grands pouvoirs, et pour ainsi dire sous leurs coaps, que le moyeu^ge s'écroula*
Cette révolution européenne nous ramena aux lettres classiques. Â cette épqque , c'était un pas versla raison; les Grecs et les Romains continuaient leur règne sur le monde en le civilisant, et à mesure que la langue s'enrichissait, les âmes s'ouvnûent aux nobles sentiments et aux nobles pensées.La preuve que l'étude des anciens commençait à vaincre notre barbarie, c'est qu'au milieu des crimes et du mauvais goût du siècle, elle nous donnait les l'Hôpital, les de Thon, les de Uarlay, les Molé; ces hommes taillés sur le patron antique,.
gage. Son livre, devenu rare aujourd'hui, fit une révolution, et commença rafiFranchissement de rintelU-.. geace.
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et dont le type ne se trouve que dans rhistoire d'Âtbènes et de Home. A cet enfootement moral allait bientôt succéder un enfantement littéraire ; aux élèves d'Aristide et de Catou, les élèves d'Homère et de Sophocle. Ce fat comme une révélation de la poésie et de réioquence ! Tarbre des langues antiques portait ses fruits dans les langues nno* dcrnos, et les merveilles littéraires du siècle de Louis Xi V lurent le dernier terme ou, si Ton veut, Tapogée des institutions scolastiques de Charle* magne !
Ainsi s'opéra le mouvement moral prévu par le
grand législateur : ses prévisions étaient immenses, elles ne furent point trompées; mais il fallut neuf siècles pour lesaccomplir. Aujourd'hui l'enseignement scolastique, tel que le conçut son génie, n'est l'expression d'aucun besoin. La lumière ne brille plus là. Tout ce que les langues grecques et latine avaient à nous apprendre, ejllcs nous l'ont appris. C'est un trésor épuisé : sous Charlemagne, le monde entier leur demandaitia civilisation; à cette heure,
tout se borne h des recherches philologiciues ou littéraires* Devenues Tobjct spécial des études de l'homme de lettres et de l'homme de cabinet, elles fécondent le génie» mais elles ne peuvent plus être le fondement de notre éducation nationale. Cellelà, pour être utile, doit participer des progrès de . l'humanité !
Déjà, sous Louis XV; la nécessité de modifier
voQK t'nvmucTndii runuQim* 145
les études s'était fait sentir. Un homme énergique, M. delà Chalotais', déclarait en plein parlement
que rinstruction des collèges était au dessous du siècle. Pendant ce temps, les réclamations de Rousseau remuaient l'Europe ! Qu'arriva-t-il ? V Emile fat brftlé par la main du bourreau i la porte du temple de la justice, et M. de la Chalotais, chargé de fers, fut précipité dans les cachots; mais la vérité restait libre, et planait sur la France !
Alors commença le travail de roj^nion publique : on disait que la science des collèges était une science morte, bonne tout au plus à faire des moines, chose morte ausstldansle monde civilisé; que les thèmes, les ampliiications, la prosodie, les vers grecs et latins, et tout le .fatras pédantesque, ne donnaient ni état, ni vertu^'iiii considération; quel histoire de Kome était fort belle sans doute, mais que celle du pays avait aussi sa beauté et son utilité; que ce n'était point assez de savoir ce qu'on faisait à Babylone sous le règne de Sémiramis, si l'on ne savait ce qui se faisait en Srance soas le règne des Bourbons; que l'étude des mœurs, des usages, des sciences et des lois de notre patrie était au moins aussi féconde que les phrases bar-
^ Dans ses Réquisitoires au parlement de Bretagne des .7 décembre 1761 et 24 mai 17G2, qui furent suivis en 1763 de son Essai sur Éducation nationale, ouvrage aussi bien pensé qu^énergiquement écrit.
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144 TOKirjL mooieuses de Qaialilien et de Ciceron; qu'il étail lemps eniia de nous appreodre dans les écokes les choses qui devaient nn jom noos occaper dans le
monde, et que la véritable éducation consistait à faire des hommes, et non à souffler des pédants l Voilà ce qn'on disait alors e|t ce qu'on répète anjourd'liui; car seul au milieu des ruines du passé, l'arbre qne la main vigoureuse de Gharlemagne enfonça dans le sol est resté debout* Dernier témoin du moyen-âge, ii voit encore Tenfance joyeuse se rassembler autour de lui ; mais son front desséché n'étend plus sur elle que des branches sans ombrages et des rejetons sans fruit.
Et que dire en effet d'une instruction qui ne comporte rien des besoins du siècle? Comment servirai-je ma patrie si vous m'instruisez toujours comme un écolier et jamais comme un citoyen ? Quoi î point d'exercice de la parole dans un gouvernement où la parole règne;, point de connaissance de la vérité dans une législation qui laisse le mensonge libres point d'étude des institutions dans un État où les institutions consacrent des droits et imposent des devoirs. £t si des choses que vous n'enseignez pas je passe aux choses que vous enseignez, à quoi bon cette rhétorique qui mécanise le style, et celte logique qui mécanise la pensée? Quelle éloquence est jamais sortie du vide profond des tropes de Dumarsais, et quelle vérité des argumentations sophistiques de l'école? Au lieu de
roim l'instruction pgbuqus. 14o
féconder une âme, on organise une machine; on y
jetle une proposition 9 elle se divise en trois termes, et il en sort un syllogisme. Voilà le chef-d'œaTre de l'art de raisonner : il fait également triompher le paur et le contre} il donne raison aux deux ad« yersaires. Et c'est à cette opération trompeuse que TOUS attachez mes principes, mes croyances, ma morale, ma conTiction; les principes, les croyan* ces, la morale , la conviction du monde civilisé !
instruire sans inspirer , c'est stériliser ! Ne me » demandez pas des exemples, car je vuus offrirais le siècle tout entier? £t voyez seulement cette jeunesse bruyante que chaque année les collèges nous îersent par torrents ! elle apparaît dans le monde sans illusions, et comme désabusée du monde, mécontente avant de connaître , blasée avant d'àvoir usé! des enfants, des adolescents, privés des grâces de rinnoccnce et des enchantements du bel âge; voilà notre génération ! £t quelle^ verve pour le crime ! quelle puissance pour la déraison ! Cette jeunesse, elle parle, et sa parole imprime Teffroi; elle écrit, et ses pages sanglantes imprimetat le dégoût: sa poésie à elle, c'est Tadultère et l'assassinat l poésie toute physique, poésie de décoration et d'épouvanlement , sans leçons pour la vie, sans morale pour la société. Partout les émotions du cœur font place aux convulsions de la Grève et aux sinistres du bourreau ! Ne dirail-oa pas que tous les sentiments naturels sont éteints sur la terre;
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qu'il n'y a plus ni sensations douces, ni impulsions généreuses^ ni amour de la vertu? Ah ! malheureuses mères! qu'avez-vous fait de ?05' enfants? quelles paroles furent prononcées sur leurs ber^ ceaux? de quelle gloire occupâtes-vous ces tendres imaginations ? et où donc est le Dieu que vous leur apprîtes à prier?
Telle est cependant notre situation morale, scientifique et littéraire.
Sous le premier rapport, nous n'avons rien à espérer des écoles. L'enseignement de la morale n'y produit guère que de l'ennui, et ce n'est pas par-là que la vertu peut nous arriver. Il faut la mettre dans les mœurs comme une habitude, avant de la mettre dans l'intelligence comme un raisonnement. Ne lui cherchons pas d'autre pro* ' fesseur que l'amour maternel ! Laissons notre àme se développer sous l'influence de ces ravissantes impressions; plus tard , lorsque , tourmentée du besoin de savoir , elle s'élancera dans les champs de l'infini, tout lui deviendra intelligible; car les vérités les plus sublimes ne se découvrent qu'à la lumière des vérités naturelles et religieuses !
L'éducation de rintelligence consiste dans le nombre des idées acquises»
L'éducation morale, dans le résultat des impressions reçues.
Ces principes posés, voici mes vœux pour la ré* génération de nos écoles.
poLR l'instrugtion pvbliqub. 147
le Tondrais établir trois degrés d'iostraction : *
L'instruction primaire dans toute la France; X'iostruction ioteraiédiaire daas toutes les villes du royaume »•
I/iostraction classique et scientifique dans tous les chefs-lieux de départameot.
Ainsi divisée, l'instruction descend du riche au * paam : die donne à tous quelques idées comma* nés; elle fait plus, elle porte riiitelligence dans * les campagnes; elle attaque la barbarie de cette multitude qui , depuis douze siècles, couirbée vers la terre^ lui demande le vin qui nous égaie , le pain qm nous aourrit, nos vêtements , notre Ime, nos richesses, sans que jamais nous ayons songé à la faire jouir du plus petit bienfait de la civilisation.
^instruction intermédiaire s'adresse au corps de la société, à toutes les classes qui veulent faire de leurs entants autre chose que des médecins, des avocats, des artHtes ou des professeurs : elle substitue aux études grecques et latines l'étude de quelques langues vivantes , et des sciences naturelles; à la rhétorique, des cours de littérature; à la logique, des cours de philosophie morale ; à l'histoire de la Grèce et de Rome, l'histoire géné-
1 La nécessité de ceUe éducation intermédiaire a frappé tous les bons esprits; elle entre dans un vaste plan de réforme univerataire conçu par H. Ouivot.
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raie et l'his|oire de France, tout ce qui peut étendre l'esprit et féconder rintelligenee.
Le troisième degré comprend les collèges : Tinstruetion doit y être encyclopédique, afin d'oiSrir à chaque esprit le point sympathique vers lequel il est emporté» Toutes les sciences sont unies : poar les connaUre, notre faiblesse les divise; pour les comprendre , le génie les rassemble. Il n'y a vraiment qu'une science , Fobsenration des lois de la nature : leur champ est l'univers, et leur point de réunion la raison humaine.
On conçoit quel mouvement l'instruction encyclopédique donnerait à la pensée, et de combien de genres nouveaux elle enrichirait la littérature. Depuis longtemps elle est dans les mœurs, force sera de l'introduire dans les collèges. Lëls idées mû* rissent comme les fruits.
Mais cette instruction universelle ne devra pas seulement être dirigée vers le développement du génie, elle devra l'être vers les applications vol- * gaires et journalières de toutes les sciences utiles à l'humanité.
Ainsi nos jeunes gens n'étudient la médecine que pour se faire médecins , et le droit que pour se faire avocats.
Je voudrais au contraire que, sans être médecin, tout homme fût capable de connaître les symptômes de nos maladies les plus communes, et d'y apporter les premiers secours : chose d'au-
POUR l'instruction publique^. 149
laot plus facile, qaè ces maladies, très-peu nombreuses, soDt les seules que les médecins sacli^t gnérir.
Et aussi que, sans être avocat, tout homme eûtendit assez les lois civiles et politiques pour sur* veiller ses affaires, éviter un procès, échapper aux rases de la chicane, et savoir rectifier les oublis d'un notaire, et jusqu'aux actes de Tadministra-
Les trois qoarts des embarras et des amertumes de notre vie naissent de rigaoranee de ces choses, et souvent de cette ignorance sort notre ruine.
Je voudrais enfin que, chaque semaine, les jeunes élèves de toutes les écoles fussent introduits dans les musées , dans les ateliers, dans les fabriques, dans les grandes exploitations d'agriculture et (industrie, afin d'y saisir les sciences, dont ils n'ont que les théories, dans leurs applications les pluscurieuses elles plus utiles. En développant le génie de quelques-uns, ces connaissances générales seraient utiles à tous.
Pour féconder ce système , pour multiplier ses résultats , on instituerait dans chaque collège un certain nombre d'examinateurs, chargés de visiter tous les ans les écoles primaires et intermédiaires. Le but de cette institution serait moins de constater les progrès, que de reconnaître les intelligences supérieures, afin de les tirer de la foule, 1* 13