CHAPITRE X
Coup d'oeil général sur les travaux récens exécutés en Allemagne. — MM. Neumann, Eschke, etc.
Jusqu'ici nous avons vu les divers systèmes conçus pour l'éducation des sourds-muets, naître, se développer tour à tour, mais d'une manière solitaire, et sans que leurs auteurs cessassent de rester presque entièrement étrangers les uns aux autres. L'abbé de l'Épée, qui imagina le dernier de ces systèmes, ignorait tout ce qui s'était fait avant lui, quand il commença ses travaux, et aujourd'hui encore beaucoup de gens le considèrent comme le u. i *
premier inventeur de l'art. Le système des signes méthodiques , en complétant la provision des ressources offertes à l'art, imprima une direction nouvelle aux travaux de ceux-là mêmes qui ne l'adoptèrent point, les invita ou les contraignit à approfondir la partie essentielle de cet art, ses élémens philosophiques trop négligés jusqu'alors. Ce système, porté en divers pays par les élèves des abbés de l'Épée et Sicard, s'y rencontra avec d'autres procédés qui s'y trouvaient déjà pratiqués, se combina avec eux, se modifia; des communications furent ouvertes, des voyages furent entrepris , des parallèles furent établis. De là naquit un second ordre de travaux , produit par cette comparaison , par le choix ou le mélange de ces systèmes primitifs, et qui ne pouvait être bien exposé et bien compris que lorsque les élémens dont il avait été formé auraient été étudiés dans les travaux solitaires dont nous avons esquissé le tableau.
L'Allemagne est entrée la première dans cette nouvelle carrière; elle y a joué, elle y joue le rôle le plus considérable; elle est la seule contrée de l'Europe où l'art d'instruire les sourds-muets est cultivé sans interruption depuis plus d'un siècle; elle est celle qui a soumis cet art aux modifications les plus variées et les plus nombreuses.
Si nous avons le tort en France , en cette matière comme en beaucoup d'autres ,. de trop négliger
l'étude des travaux faits en Allemagne , les Allemands sont bien loin de nous imiter ; ils examinent avec le plus grand soin ce qui se fait et se publie parmi nous. Le professeur Bjôrnstahl fit connaître à l'Allemagne les travaux de Péreire, et le phénomène que présentait Saboureux de Fontenai (i); Rudiger, la manière de procéder du P. Vanin (2). Les journaux scientifiques de l'Allemagne annoncèrent immédiatement les Mémoires de Péreire, et l'ouvrage de l'abbé Deschamps (3). L'institut fondé par l'abbé de l'Épée attira, dès sa naissance, l'attention de l'Allemagne savante. Dès 1798, Petschke a traduit l'abbé Sicard, en accompagnant sa traduction de remarques. Nous ne comptons pas moins de cinquante écrivains allemands qui ont traité avec plus ou moins de développement des écrits de ces deux instituteurs, ont décrit l'établissement dirigé par eux tour à tour , et même les établissemens des sourds-muets en France, indépendamment des articles fréquemment insérés sur
(1) Briefe auf seinen auslandischen reisen , etc. Stralsund, 1777, ire Partie, page 88.
(2) Zuwachs zeer sprach-kunds. 1783, sect. 4 , p. 228.
(3) Kritische nachrichten. Greiswalde, n° 35, page 266. r=: Gelehrte neuigkeiten. Hamb. , 1751, n° 35 , page 27g. rr— Magazin des Kunft und Buchhandels . 1782, n° 2 , page 178; n° 6, page 496. == Deulsches Muséum. 1782, tome II, 7e cahier, etc.
le même sujet dans les divers recueils périodiques (i). C'est, en général, avec l'expression d'une profonde et sincère estime , que les écrivains allemands ont parlé des instituteurs français et de leurs méthodes, quoiqu'ils aient souvent fait, sur celles-ci, des observations critiques. Mais aucun auteur n'a recueilli avec un soin plus scrupuleux les détails de tout ce qui s'est fait en France pour l'instruction des sourds-muets, que M. le docteur Ferdinand Neumann , directeur de l'Institut royal des sourds-muets à Kœnigsberg, dans l'intéressant ouvrage qu'il vient de publier (2). Cet ouvrage est le fruit d'un voyage que l'auteur a fait en
( 1 ) Ces récits ne sont cependant pas toujours d'une grande exactitude ; nous ne citerons ici que deux exemples des erreurs singulières qu'on pourrait y signaler en assez grand nombre. L'abbé Ziegenbein, dans un exposé historique que nous avons eu occasion de citer, fait appeler notre jeune Clerc en Amérique, par Washington, quoiqu'il n'ait quitté l'Institut de Paris que depuis peu d'années. Un journal allemand a annoncé à Leipsick , en 1 825 , qu'on venait d'ouvrir, dans l'Institution royale des Sourds-Muets de Paris , un laboratoire de physique et de chimie; qu'une commission de savans , parmi lesquels on fait figurer M. le baron Cuvier, est chargée de diriger ce nouvel enseignement scientifique , ce qui n'a pas, comme on sait, le moindre fondement.
(2) Die Taub-Stummen-anslalt zu Paris; nebst Geschichte und litteratur der Taub - Stummen unterrichtes in Spanien und Frankreich. Kœnigsberg, 1827, in-8°.
France, en 1822. On y rencontre sans doute encore quelques légères erreurs, qu'il faut attribuer à l'inexactitude des renseignemens fournis à M. Neumann (i); mais, en général, on y reconnaît un observateur judicieux, impartial, quoique sévère. Nous pouvons retrouver dans ses critiques un résumé général de celles qu'à diverses reprises ont suggérées aux étrangers l'Institution de Paris , et les procédés qui y sont employés. (2)
Les deux principales critiques de M. Neumann roulent sur le développement que les instituteurs français ont donné au langage mimique du sourdmuet, et sur les préventions qui les empêchent de faire usage de la prononciation artificielle.
Les instituteurs français lui paraissent s'être
(1) C'est ainsi, par exemple, que M. Neumann prenant la Société académique des Sciences pour Y Académie des Sciences , attribue à M. Sicard le titre de président de ce dernier corps savant, et suppose aussi que l'éloge de M. l'abbé Sicard a été proposé par la même compagnie. C'est ainsi encore qu'il a considéré Y Aperçu du plan d'Education publié en 1821 par M. Paulmier, comme servant de règle à la distribution des classes dans l'Institution royale de Paris , quoique ce Plan n'ait point été adopté par nous , etc.
(2) Ces critiques nous sont utiles , nécessaires même à connaître; loin de vouloir nous aveugler sur les imperfections de l'établissement confié à nos soins , nous désirons les découvrir, nous voulons y porter remède; nous avons donc extrait ici, avec une scrupuleuse fidélité, les reproches que lui adresse M. Neumann.
essentiellement mépris sur le véritable emploi des signes mimiques dans l'instruction des sourdsmuets. L'erreur de l'abbé de l'Épée a consisté , suivant lui, à vouloir prêter au langage mimique du sourd-muet un genre de perfection dont il n'est pas susceptible. Dans son opinion , les signes de nomenclature sont trop arbitraires et souvent dérivés d'une analyse étymologique trop infidèle; les signes grammaticaux sont sans valeur et sans mérite pour le sourd-muet , incapable encore de saisir les notions et les formes qu'ils sont destinés à exprimer : l'abbé Sicard, en voulant étendre encore et développer le système de son illustre maître , n'a fait qu'accroître et exagérer aussi ces inconvéniens ; et ses signes, moins simples que ceux de l'abbé de l'Épée, sont d'autant plus vicieux, qu'ils renferment plus d'art (i). L'erreur de l'abbé Sicard, à ses yeux, a consisté dans le dessein de vouloir tout définir directement. Il reproche aux signes mimiques de doctrine, renfermés dans la Théorie des Signes de l'abbé Sicard, leur excessive étendue , qui en fait une description exubérante , sans que ces signes puissent faire cependant l'office d'une définition exacte. Il reproche aux signes mimiques de rappel, employés dans l'usage de l'Institut, d'être à peu près arbitraires, et de perdre par conséquent l'avantage attaché à la pan-
(i) Die Taub-Stummen-anstalt zu Paris, etc., p. 8/J , IÔ2.
tomime. Il reproche au procédé de réduction , par lequel la seconde espèce de signes est tirée de la première, d'être contraire à la marche naturelle de l'esprit humain, qui va toujours du simple au composé. En général, tout cet appareil de signes artificiels n'est , dans l'opinion de M. Neumann , qu'un obstacle aux progrès de l'élève; il ne donne le plus souvent que des idées vagues et confuses; il retarde l'étude de la langue nationale. Ce n'est pas que l'instituteur de Rcenigsberg ne reconnaisse la haute importance de l'emploi des signes mimiques dans l'enseignement relatif aux sourds-muets; mais il veut que ce langage reste renfermé dans les limites qui lui sont propres, que l'instituteur se borne à recueillir les signes institués par son élève , en aidant toutefois celui-ci à les corriger, à leur donner plus de précision, en les faisant servir à exercer les facultés iutellectuelles de l'élève, et à appliquer les mots lorsque la connaissance déjà acquise de la langue ne fournit pas, pour cette application , des ressources suffisantes : il y voit, en un mot, une préparation nécessaire; mais il ne les admet que comme une préparation, (i) M. Neumann désavoue, au nom des instituteurs allemands, la prévention qu'on leur suppose en France contre l'emploi légitime des signes mirni-
(1) Die Taub-Stummen-anstalt zu Paris, etc., pages 26, 27, 147, i52, etc.
ques; il réclame aussi contre les fausses idées qu'on s'est faites parmi nous , des motifs qui les portent à employer l'articulation artificielle dans l'enseignement des sourds-muets, de l'importance qu'ils lui attachent, et du rôle qu'ils lui font jouer. A l'exception d'un petit nombre d'esprits exaltés , qui ont attribué à la parole une sorte d'influence directe sur les opérations de l'esprit, et dont M. Neumann est loin de partager les illusions, les instituteurs allemands n'ont point prétendu faire , de l'articulation artificielle, le moyen de la culture intellectuelle , comme ils n'ont point négligé l'emploi de la pantomime pour cette culture ; ils n'ont vu , dans la parole artificielle , qu'un moyen mécanique, accessoire, mais cependant indispensable pour l'étude de la langue usuelle , et pour le succès réel de l'instruction. « Les instituteurs franco çais se méprennent, à leur tour, lorsqu'ils veu- « lent associer directement des images de l'objet à « son expression par le mot écrit ; car cette asso- « ciation n'est pas naturelle, les lettres de l'alphabet « n'étant que la représentation des élémens de la « parole, (i)
« Si l'abbé de l'Epée s'est égaré en accordant c< trop, dans son enseignement, aux règles gram- « maticales, l'abbé Sicard, par un excès contraire,
(1) Die Taub-Stummen-anstalt zu Paris, etc., pages io, 32 , 35 , 125 , 168.
BES SOUUDS-MUETS. PAIIT. Il, CH/VP. X. f)
« s'est égaré en accordant trop aux analyses logi- « ques. La métaphysique du langage ne saurait « appartenir à un enseignement élémentaire. » "Vouloir commencer l'étude de la langue maternelle par celle de la grammaire et de la métaphysique , accabler l'esprit des élèves sous les difficultés des abstractions, telle est l'erreur fondamentale des instituteurs parisiens , aux yeux de M. Neumann ; aussi croit-il avoir remarqué que ce mode d'enseignement ne réussit qu'auprès d'un petit nombre d'élèves privilégiés, favorisés tout ensemble par la nature et par le maître ; que la foule des élèves ordinaires en profite peu; que leur instruction, en général, embrasse plutôt des notions théoriques et spéculatives, que les choses de la vie pratique et les connaissances applicables, (i)
Il a trouvé les élèves de l'Institut de Paris extrêmement faibles pour le calcul, et s'est étonné de ne voir dans leurs mains aucun recueil de dessins ou d'estampes. (2)
Le but qu'assigne M. Neumann aux institutions de sourds -muets consiste dans l'enseignement méthodique de la langue, de manière à les conduire par des exercices bien gradués , du connu à l'inconnu, et du simple au composé (3). Nous re-
(1) Die Taub-Stummen-anstalt zu Paris , etc. , pages 19 , 21, 36, 38, 5/[, 128, 129.
(2) IbicL, pages 11, 5o.
(3) Ibid. , page i52.
ÏO I>E L'iDUCATION
grettons qu'il n'ait point encore publié l'ouvrage qu'il a composé sur un art qu'il se montre si bien capable de servir, par l'étendue et la justesse de ses vues, (i)
Si les instituteurs allemands ont suivi avec autant de curiosité les travaux exécutés en France dans l'art d'instruire les sourds-muets, ils n'ont pas négligé non plus leurs propres traditions et leur propre expérience. Depuis trente ans cette étude est devenue, en Allemagne, l'objet d'une émulation remarquable. On ne pouvait pas moins attendre d'une nation dont la littérature est si féconde, dont les écrivains sont si laborieux, où les sciences philosophiques sont cultivées avec tant de profondeur et de succès , qui goûte spécialement tout ce qui sert les intérêts de l'éducation et la cause de l'humanité.
En cherchant à classer ces nombreuses et intéressantes productions, nous croyons pouvoir les ranger sous quatre titres :
La première classe comprend les écrits qui renferment les observations faites sur les sourdsmuets , ou les récits qui peuvent servir à les faire connaître ;
(i) M. Neumann a étendu ses critiques au système de M. l'abbé Jamet. Il a conçu une idée très avantageuse du Syllabaire dactylologique , dont nous parlerons dans le Chapitre XVIII ci-après.
DES SOURDS-MUETS. PART. Il, CHAP. X. I !
La seconde , ceux qui renferment la description des établissemens existans ;
La troisième, ceux qui ont pour objet l'exposition des méthodes d'enseignement, ou l'examen de leur mérite ;
La quatrième, les sujets de lecture et les instructions spécialement destinés aux sourds-muets euxmêmes.
Les écrits qui appartiennent à la seconde catégorie trouveront naturellement leur place dans le tableau que nous tracerons, à la fin de cette partie de notre travail , des établissemens publics actuellement existans en divers pays : essayons de puiser rapidement, dans le grand nombre de ceux qui appartiennent aux trois autres classes, les faits les plus curieux et les vues les plus essentielles. ())
Les suffrages aussi justes qu'unanimes de l'Allemagne , signalent d'abord à notre estime et à notre gratitude le fondateur de l'Institut de Berlin , M. le professeur Eschke, qui a consacré ses soins,
(ï) Nous ne négligerons rien pour réparer ici, autant qu'il est en nous , l'injuste oubli dans lequel on a laissé en France ces utiles travaux des Allemands. Nous les avons étudiés avec toute l'attention qu'ils méritent. Nous essaierons d'en extraire toute la substance, d'en exposer les résultats avec une stricte impartialité. Cette exposition ne peut être aussi complète que nous l'aurions désiré, par l'impossibilité où nous avons été de nous procurer quelques ouvrages ; nous espérons, du moins, pouvoir faire connaître ici les plus importans,
ses travaux , ses écrits , sa vie presque entière aux sourds - muets ; son nom reparaît dans presque toutes les catégories d'ouvrages destinés à l'instruction de ces infortunés. Nous nous arrêterons d'abord ici sur celui dans lequel il a consigné les observations qu'il a eu occasion de faire sur eux (i). C'est une espèce de journal tenu par ordre de dates : les six élèves confiés aux soins de M. Eschke y sont passés tour à tour en rev«e ; un grand nombre d'observations sont entièrement spéciales aux élèves sur lesquels elles ont été faites, et ne concernent que leur caractère personnel ou leurs habitudes ; le plus souvent il s'abstient prudemment de l'étendre aux sourds-muets sans distinction : il est difficile également d'en tirer des conséquences générales ; le défaut d'ordre et de méthode , joint à cette circonstance, ne permet guère de résumer ces données éparses. Souvent les remarques faites sur le sourd -muet conviennent aussi aux enfans ordinaires ; l'auteur en fait quelquefois le rapprochement ; mais quelquefois aussi il ne s'attache pas assez à distinguer ce qui appartient en propre au premier. Il en est aussi qui sont communes aux individus entendant et parlant, mais privés des avantages d'une éducation libérale. Ces
(1) Kleine Beobactungen ùber Taub-Stummen. Berlin, 1799- = Cet ouvrage, publié par M. Arnemann, est accompagné des notes de MM. les docteurs Biester et Reimarus.
DES SOURDS-MUETS. PART. II, CIIAP. X. l3
observations , enfin , à un petit nombre d'exceptions près, n'ont pas pour objet l'histoire naturelle du sourd -muet, tel qu'il est avant le commencement de son éducation ; elles le peignent tel qu'il se montre pendant le cours, aux diverses périodes de son éducation ; elles montrent l'effet que produisent sur lui les divers moyens employés pour lui procurer ce bienfait; les obstacles qu'ils rencontrent, et le succès qu'ils obtiennent.
Plusieurs des assertions de M. Eschke nous paraissent évidemment erronées, du moins en tant qu'il a prétendu les généraliser et leur donner un caractère absolu; beaucoup d'autres nous paraissent hasardées, toujours dans le même sens. Son journal n'en offre pas moins, aux instituteurs de sourds-muets, une mine féconde où ils trouveront des faits curieux , des exemples utiles ; nous y recueillerons nous-même quelques données intéressantes pour la solution* du problème qui nous occupe. Parmi les allégations dont l'exactitude nous semble incertaine , il en est aussi qui méritent d'être vérifiées sur un plus grand théâtre, et par la comparaison d'un plus grand nombre d'expériences.
Quoique le professeur Eschke se soit dévoué , avec le zèle le plus pur et le plus ardent , au service des sourds - muets , il les juge avec une extrême sévérité. Il accuse le sourd -muet de ne vivre que pour lui-même, d'être absolument
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étranger à toute espèce d'affections , d'être privé de toute sociabilité , avant qu'il ait commencé à recevoir l'instruction dans un établissement d'éducation (i) ; il l'accuse d'être sans pitié (2); il lui reproche tout ensemble et la légèreté, l'inconstance, et (ce qui paraîtrait contradictoire) l'obstination (3). « Le sourd - muet , à ses yeux , « ne connaît pas l'obéissance (4) ; il hait la réprime mande (5) ; il s'irrite facilement , et se livre à « des emportemens extrêmes ; il va jusqu'à frap- « per son maître , par les plus frivoles motifs (6) ; « il aime à faire le mal pour le mal (7) ; il hait « facilement. » M. Eschke a trouvé les sourds-muets qui lui sont arrivés, dans une disposition de haine très prononcée contre les Juifs , contre les Français. « Les sourds-muets aiment naturellement la a guerre , et se plaisent au récit des batailles (8). « Pendant que leur frivolité se joue de tout, ils « se font un jeu d'exciter les querelles , les tracasce séries, d'intriguer à la fois dans les deux partis (9):
( 1 ) Voyez l'ouvrage déjà cité , 2 e Recherche , page 37.
(2) Ibid. , 5e Recherche, page 90.
(3) Ibid., ire Recherche , page 7.
(4) Ibid., 7e Recherche, page i3o.
(5) Ibid., ire Recherche, page 7.
(6) Ibid., 2e Recherche; p. 37 ; 8e Recherche, p. 148, i5i.
(7) Ibid. , 5e Recherche , page 99.
(8) Ibid. , 8e Recherche , page 1 5 1 .
(9) Ibid., 6e Recherche, page 127.
DES SOURDS-MUETS. PART. II, CHAP. X. l5
« ils sont méfians; ils ont un éloignement mar- « que pour toutes les personnes douées de l'au- « dition (i); ils ont, à l'égard de celles-ci, les « mêmes préventions que les paysans à l'égard « des citadins ; leur sensualité est extrême, ou plu- « tôt ils ne sont gouvernés que par les sens (2); « l'ardeur et l'impétuosité de leurs désirs ne con- « naît aucune mesure (3). Malgré son état d'infé- « riorité, et quoiqu'il rougisse d'être sourd-muet, « au point de redouter tout ce qui peut le lui « rappeler (4) , cet infortuné est très satisfait de «lui-même; il est plein d'amour - propre , de « vanité; cette passion est en lui accompagnée « d'une susceptibilité souvent aveugle : il aime à « se distinguer; il est facilement enivré par la « louange ; enfin , il redoute très vivement la « mort » (5). "Voilà, certes, bien des défauts et des vices; et ce n'est pas dans quelques sujets seulement que Eschke croit les avoir reconnus, c'est dans tous généralement. (6)
Le sévère auteur, dans d'autres passages, admet cependant quelques ^modifications à des arrêts
(1) Voyez l'ouvrage déjà cité, 6e Recherche , page i3a.
(2) Ibid. , ire Recherche, page 8; 5e Recherche, page 96,
(3) Ibid., 17e Recherche , page i32.
(4) Ibid., irc Recherche, page 8.
(5) Ibid. , 5e Recherche , page 96 ; 11e Recherche , p. 196 ; 8' Recherche, page 160.
(fi) Ibid,, 8' Recherche, page i5i.
l6 DE i/ÉDUCATION
aussi absolus, ou les contredit même à quelques égards. C'est ainsi qu'il rend à deux de ses élèves le témoignage qu'il a trouvé en eux tout ce que l'affection fraternelle a de plus tendre, et qu'il en a vu un autre très sensible à l'amitié (i). C'est ainsi qu'il remarque encore que ces malheureux aiment à rire, et qu'il en conclut assez justement qu'ils ne sont pas méchans (2). C'est ainsi qu'il a reconnu en eux une compassion très vive pour les enfans en bas âge et pour les malades. « Ils aiment beauce coup les premiers , dit notre auteur, et ils ont de ce grands égards pour les seconds» (3). Assurément si l'intérêt pour la faiblesse et le malheur est le début naturel , le premier essor des affections humaines , il est aussi , parmi ces affections , l'une de celles qui ont un caractère plus moral et plus pur, qui sont le plus utiles dans leurs effets, le plus généreuses dans leur principe.
Ceux qui ont impartialement et attentivement étudié les sourds-muets , apprécieront sans doute tout ce qu'il y a d'exagéré dans le tableau que nous venons de retracer d'après M. Eschke. On sait que nous sommes presque tous enclins à remar-
(1) Voyez l'ouvrage déjà cité, 7e Recherche, page i34; 8e Recherche, p. 148.
(2) Ibid., 8e Recherche, page i52.
(3) Ibid. , page i5i.
DES SOURDS-MUETS. — rAKT. II, CHAP. X. 17
quei-, dans ceux qui nous entourent, plutôt les défauts que les bonnes qualités, à grossir les premiers ; que souvent les instituteurs y sont particulièrement disposés, à l'égard de leurs élèves, par le sentiment trop vif des obstacles qu'ils rencontrent dans l'éducation de ceux - ci , et par l'effet même du zèle qu'ils y apportent; cette disposition doit s'accroître encore davantage vis-à-vis d'un pauvre sourd -muet, lorsqu'on le compare à un enfant de son âge. Cependant , en admettant , comme on doit le faire , que, si le tableau est trop chargé, le fond en a quelque vérité; nous voyons jaillir de cette triste expérience une grande vérité, qui , tout en excusant l'infortuné dans lequel tant d'imperfections se manifestent, achève de nous révéler une importante dispensation de la Providence : c'est que tous ces défauts, tous ces vices, naissent d'une circonstance principale de l'espèce de séquestration à laquelle le sourd-muet est condamné : il vit au milieu des hommes , mais sans que son âme communique avec celle de ses frères ; il voit en eux plutôt des rivaux que des amis ; comment cet isolement moral ne produirait-il pas la personnalité et toutes les funestes conséquences qu'elle traîne à sa suite? Il reste donc bien confirmé que l'état de société est, pour l'homme moral, ce que l'air est pour l'homme organique, la condition essentielle de la vie.
Le sourd - muet serait encore excusé , dans la 11. a
pensée de M. Eschke, par une autre circonstance, mais qui , en lui enlevant toute culpabilité , ne ferait que rendre sa situation plus misérable : c'est que le sourd-muet serait incapable de tout mérite ou démérite ; car « il ne connaît ni la « vertu ni le devoir. » Telle est la terrible sentence prononcée contre lui par notre auteur, ainsi que nous l'avions déjà annoncé (i) ; il la répète à diverses reprises, avec l'affirmation la plus absolue (2) : « La loi du plus fort est, pour le sourd- « muet, la seule loi naturelle; il est au dernier « degré de l'humanité ; il est semblable à l'enfant « qui vient de naître ; il est au-dessous des sauce vages les moins civilisés, des Groënlandais , par « exemple ; il ne se distingue pas de la brute ; « l'éducation seule peut le rendre supérieur à celle- « ci : car il n'a pas même cette réminiscence du « passé , cette prévoyance de l'avenir, qui établis- « sent une ligne de démarcation entre les derniers « des sauvages et les animaux. » M. Eschke essaie de justifier une assertion aussi extraordinaire par le raisonnement. «Il n'y a, pour le sourde muet, « ni bien ni mal ; car . l'un et l'autre supposent
(1) Voyez ci-devant, ire Partie, 2e note à la suite du Ckap. IV, tome Ier, page i34.
(2) Observations sur les Sourds -Muets ( en allemand) , 2e Recherche, page 37; 5e Recherche, pages g5, 96, 99; 6" Recherche, pages 104, io5.
« la liberté des déterminations; mais la volonté ne « commence à être libre, que lorsque la raison a « commencé aussi à exercer sur elle quelque in- « fluence ; cette ^influence , à son tour , ne peut « s'établir que lorsque la raison , c'est - à - dire la « faculté de déduire et de rapporter les cas parti- « culiers à un principe général , a été suffisamment « formée, ou a pu acquérir la conscience d'elle- « même. Or, la raison ne peut naître qu'avec le « langage, qui seul donne la netteté à nos perce ceptions, la richesse à notre mémoire ; la notion « du devoir et de l'obligation qu'il impose, suppose « aussi une expérience variée des conséquences » qu'entraînent certaines actions , et par consé- « quent l'usage de la langue, laquelle seule a la « faculté de donner à de telles idées les expreè- « sions qui leur sont nécessaires. »
Que le sourd-muet n'ait qu'un sentiment confusi de la liberté morale, c'est ce que nous sommes loin de contester ; mais qu'il ne jouisse en réalité d'aucune liberté intérieure dans ses déterminations; que, pour commencer à pouvoir exercer ce pouvoir, il faille être capable de remonter du fait particulier au principe général, il faille être en possession de notions abstraites déterminées . par les langues artificielles, voilà ce que nous ne saurions admettre. Les prévisions du sourd-muet, sur les conséquences des actions humaines, sont peu étendues, sans doute; mais il n'en est point
dépourvu : il y a pour lui un avenir, comme un passé ; et il se dirige en conséquence. C'est à l'occasion des actions particulières, et non par des formules générales , que le sentiment moral se produit dans le cœur de l'homme ; en présence d'une bonne ou d'une mauvaise action , il s'élève au fond de lui-même une voix qui approuve ou désapprouve ; avant d'exécuter une action , sollicité par des motifs différens et opposés, il hésite : d'une part, un penchant sensuel le sollicite; de l'autre, il désire peut-être obtenir cette approbation intérieure ; peut-être il craint de subir la désapprobation de sa conscience : tout cela se passe en lui d'une manière rapide. Le sourd-muet sent la louange et le reproche qui lui sont adressés par les autres hommes; il est donc capable de s'en adresser à lui-même : la liberté morale n'est point en lui le résultat d'une déduction raisonnée, d'une réflexion approfondie; il n'en généralise pas la notion ; sa liberté morale n'est encore qu'un fait ; elle est, dans chaque cas particulier, l'exercice d'un pouvoir qui lui a été donné pour se déterminer par lui-même, et dont il use presque sans le remarquer (i). M. Eschke lui-même trouve les sourds-
(i) Le seul des élèves de M. Eschke, qui ait examiné la question de la liberté morale, a commencé, dit cet auteur (ibid., 2e Recherche, page 33), par supposer que les actions humaines étaient inévitablement déterminées; plus tard seule-
muets extrêmement sensibles à l'injustice (i) ; il suppose donc en eux un sentiment du juste et de l'injuste.
M. Eschke, comme on le voit, ne traite pas plus favorablement le sourd-muet sous le rapport intellectuel, que sous le rapport moral. « Le sourdce muet, dit-il, ne pense qu'avec sa mémoire; les « idées chez lui ne sont associées que par un seul « lien , celui de leur succession fortuite (2) ; une « aveugle imitation est son seul guide ; tout crite- « rium lui manque : cette imitation n'est pas même « accompagnée de sympathie (3) ; c'est avec la plus « grande peine qu'on parvient à fixer son atten- « tion » (4) ; aussi l'auteur regarde-t-il comme très difficile, sinon comme absolument impossible, de
ment il a reconnu son erreur. Mais , d'après l'explication que nous donne l'auteur , on voit que cette opinion , chez son élève, n'était qu'une conséquence faussement déduite des idées sur la prévision et la toute-puissance divines ; que , par conséquent , elle était née pendant le cours de l'instruction qu'il avait reçue. Avant cette instruction, il eût été fort embarrassé sans doute pour traiter une question semblable ; mais il n'en possédait pas moins la faculté de se déterminer dans les cas particuliers.
(1) Observations sur les Sourds - Muets , 2e Recherche , page 37.
(2) Ibid., page 43.
(3) Ibid. , 5e Recherche , page 89.
(4) Ibid., i3c Recherche, page 201.
faire concevoir aux sourds-muets les notions intellectuelles (i); il paraît même admettre les limites qu'Heinicke avait assignées à leur capacité. (2)
Toutefois , notre observateur a reconnu chez les sourds-muets cette curiosité active , qui est comme la soif de l'intelligence (3). La curiosité est en eux une véritable tendance à l'instruction 7 car ils veulent remonter à l'origine des choses (4) ; aussi n'aiment-ils point les répétitions. S'ils manquent de jugement, M. Eschke leur accorde cependant un rare talent d'imitation ; il leur applique ce que les Romains disaient des Grecs , que « c'était une na- « tion comédienne. » (5)
« Le sourd-muet craint singulièrement l'obscu- « rite » (6), ce qui s'explique naturellement : la lumière est sa vie , puisque l'œil est le seul organe dont tout dépend pour lui. « H a de singulières « idées de la beauté ; l'embonpoint est à ses yeux « le caractère essentiel de la beauté dans les formes « humaines : il méprise la pauvreté , il admire le <c pouvoir, la richesse. » (7)
(1) Observations sur les Sourds - Muets , 5e Recherche, page 89.
(2) Ibid. Introduction, page xij.
(?») Ibid., 6e Recherche, pages 116, i5i.
(4) Ibid. , Ie Recherche , page 35.
(5) Ibid., iic Recherche , p. 180; 8e Recherche, p. i5î.
(6) Ibid., 1 ie Recherche, page i83.
(7) Ibid,, 8e Recherche, page 167.
Le sourd-muet , suivant M. Eschke , ne possède aucune autre idée que celles dont il a institué les signes, (i)
« Il ne conçoit point les idées religieuses avant « qu'il ait reçu l'instruction méthodique (2) ; il ne « comprend pas l'Être invisible , l'Etre présent en « tous lieux ; mais voyant les vapeurs s'élever vers « les cieux, certains phénomènes s'y déployer, cer- « taines influences en descendre , c'est là qu'il va « chercher le souverain maître de toutes choses ; il « demande à le voir, à être conduit auprès de lui (3). «La religion, chez le sourd -muet, n'est que le « produit de la crainte, (4) » M. Eschke raconte de l'un de ses élèves, qu'après avoir été introduit à la connaissance de Dieu, rapportant directement au bienfaiteur suprême tout ce qui lui arrivait de favorable et d'heureux, il ne consentait plus à éprouver de reconnaissance pour personne , et se refusait à faire des remercîmens. Cet élève faisait de luimême des prières fréquentes, mais courtes, et supposait être entendu de Dieu, de la même manière qu'il l'était des autres hommes. (5)
(i) Observations sur les Sourds - Muets , 5e Recherche, page 91.
(2) Ibid., 3e Recherche, page 43.
(3) Ibid., 6» Recherche, page 106.
(4) lbid.f page 104.
(5) Ibid., pages 106, 109.
« Les signes sont, pour le sourd-muet, bien « plus qu'une langue maternelle ; car la langue raa- « ternelle est donnée toute faite par la tradition , « et le langage mimique, au contraire, est institué « par le sourd-muet lui-même ; aussi est-il entièrece ment individuel (i). Le sourd-muet a une très « haute idée de sa pantomime (2) ; il la croit bien « supérieure à nos idiomes; cependant il l'abancc donne bien vite , pour l'articulation artificielle , ce dès qu'il est en état $ employer nos idiomes (3) , ce sans doute parce qu'il trouve dans ceux-ci un ce moyen de communication plus général , et aussi , ce par l'effet de ce penchant qui le porte à rougir de ce son infirmité, et à sortir d'un état exceptionnel, ce La marche du langage mimique étant, sous pluet sieurs rapports, opposée à celle de nos langues (4), ce le sourd-muet éprouve la plus grande peine à se ce plier aux formes que celles-ci ont adoptées ; il ne ce parvient jamais à les observer avec rigueur ; il ne ce les adopte que par une répétition mécanique; il ce ne fait aucun cas de nos articles, de nos conjonccc tions, il les supprime volontiers (5) ; il crée même
(1) Observations sur les Sourds - Muets , 5e Recherche, page 91.
(2) Ibid., ie Recherche, page 12.
(3) Ibid. , page 5.
(4) Ibid., 5e Recherche, page 84-
(5) Ibid., page 100.
« de nouveaux mots (i); il critique sans cesse nos « locutions, notre langage; il critique dans nos écri- « vains les termes qui ne lui paraissent pas con- « formes à une logique rigoureuse. » (2)
Les langues russe, polonaise et anglaise sont, au témoignage de M. Eschke, celles que le sourd-muet apprend le plus facilement ; les deux premières comme étant dégagées d'articles , la troisième à cause de la simplicité de sa syntaxe. Celles que le sourd-muet apprend avec le plus de difficulté, sont les langues espagnole, portugaise, française , mais surtout la langue allemande. Les difficultés dont celle-ci est hérissée pour lui, proviennent de l'embarras de sa construction et de l'arbitraire qu'elle accorde pour la disposition des termes. M. Eschke ne conçoit pas qu'un sourdmuet puisse jamais penser en français; il suppose que notre langue ne peut avoir pour lui d'accès que dans la mémoire. (3)
Une remarque aussi curieuse qu'importante de M. Eschke , c'est que le sourd-muet , dans sa pantomime, n'a aucun signe qui corresponde à notre verbe être, circonstance qui lui est commune
(1) Observations sur les Sourds - Muets , 2 e Recherche, page 19.
(2) Ibid. Introduction, pages xiij et suiv. ; 6e Recherche, page i5i.
(3) Ibid., 5e Recherche, pages 100, 101.
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avec plusieurs langues de l'antiquité, comme avec quelques idiomes encore subsistans dans le Nouveau-Monde, (i)
«Le sens de la vue, dit-il encore, a beaucoup « plus de délicatesse que celui de l'ouïe » ; il croit pouvoir en conclure que les sourds-muets reçoivent des impressions plus vives que celles des autres hommes. (2)
«Le sourd -muet auquel on a donné l'articu- « lation artificielle , prononce souvent des paroles « pendant ses songes. » (3)
Quelle que soit l'extrême sévérité avec laquelle M. Eschke a jugé les sourds-muets, il conseille de les traiter avec indulgence et douceur ; lui-même paraît avoir adopté ce principe de conduite : il exhorte surtout les instituteurs à la patience. « Les « sourds-muets, dit-il, portent en eux-mêmes tous « les germes du bien ; il ne s'agit que de les faire « fructifier. Ennoblissons leurs penchans , enno- « blissons leurs plaisirs eux-mêmes (4) ; ayons avec « eux un visage serein (5) , et quelle que soit la « rudesse de leurs manières , que les nôtres leur
(1) Observations sur les Sourds - Muets , ne Recherche, page ig5.
(2) Ibid., page 197.
(3) Ibid., i*e Recherche, page 7.
(4) Ibid. , 8e Recherche , page 167.
(5) Ibid. , 4e Recherche , page 67.
« inspirent toujours l'aménité et la dignité convexe nable. »
M. Eschke recommande avec raison d'enseigner au sourd-muet à concevoir, avant de lui enseigner à parler; « car il faut, dit-il, avoir les matériaux « avant les signes» (i). Il rejette tout projet d'une écriture idéographique pour l'usage du sourdmuet (2) ; il désapprouve fortement que l'on commence d'abord par apprendre mécaniquement au sourd-muet la lecture et l'écriture, avant d'entreprendre pour lui l'explication de la valeur des mots de la langue. « Il vaut mieux, dit-il, que « l'élève ne sache rien , lorsqu'il est remis aux « mains de son instituteur, que d'être déjà pourvu « de cet instrument, sans attacher aucune idée à « son emploi. » (3)
M. Eschke, comme on vient de le voir, employait le procédé de l'articulation artificielle. D'après son expérience , il faut beaucoup de temps et d'efforts aux sourds-muets pour apprendre à parler de la sorte (4). Mais il s'était attaché aussi à perfectionner la pantomime de ses élèves, et il se persuadait qu'ils ne peuvent avoir aucune idée
(i) Observations sur les Sourds - Muets , ire Recherche, page g ; 5e Recherche , page g5.
(2) Ibid., 1 Ie Recherche, page 177.
(3) Ibid., 8e Recherche, page 340.
(4) Ibid., 5e Recherche , page 84.
dont ils n'aient également le signe mimique (i). Il avait eu l'occasion d'entretenir l'abbé de l'Épée à Paris ; il professe une juste et profonde vénération envers ce célèbre instituteur; il associe aussi Heinicke à ses éloges.
Pendant que M. Eschke notait chaque jour les observations dont ses élèves lui offraient le sujet, il engageait ceux-ci , dès qu'ils en étaient capables , à écrire eux-mêmes, chaque soir, le récit de ce qui les avait le plus frappés pendant le jour, à conserver ces notes, et à les revoir ensuite après six mois ; pratique excellente , et qu'on ne peut trop recommander (2). Il employait avec succès les jeux imaginés par le célèbre Bazedow, le bienfaiteur de l'enfance, pour exercer le jugement et la mémoire des enfans. (3)
M. Eschke a reproduit à peu près les mêmes vues dans ses écrits détachés (4) , dans ses lettres sur la manière de penser des sourds-muets, adressés au professeur De Well ; dans un grand nombre d'articles épars en divers ouvrages périodiques de
(1) Observations sur les Sourds - Muets , 12e Recherche, page 204.
(2) Ibid,, ire Recherche, page 9.
(3) Ibid,, page 1 9. = Par ex. le Nomen latens, et le Judicierspiel, etc.
(4) Kleinc-Schriften. Berlin, i8o5 , in-8°.
DES SOURDS-MUETS. PART. II , CH AP. X. 2g
l'Allemagne (i) : il a essayé aussi de tirer, des instructives expériences que fournissent la condition du sourd-muet et son éducation, quelques résultats applicables à la psychologie et à la philosophie du langage (2). Peu d'écrivains ont fourni d'aussi abondans matériaux à l'étude de l'art qui nous occupe. Nous avons cru devoir nous arrêter à donner ici une esquisse de la portion de ses travaux qui embrasse l'histoire naturelle du sourdmuet lui-même, à en exprimer même toute la substance, dans l'intention d'offrir aux instituteurs un exemple propre à exciter leur émulation , et en même temps un texte qui demande à être médité par eux.
Heinicke, comme nous l'avons vu, avait déjà, par quelques essais du même genre , précédé M. Eschke dans cette carrière. Il y a été suivi par MM. Caesar (3), Petschke (4), Pfingsten (5),
(1) Spécialement dans Berlin Monats-Schrift , le Genius der Zeit , etc.
(2) Ueber Stumme, eine behùlfe zur Seelen lehre und sprach hunde. Berlin, 1791, in-8°.
(3) Ueber Taub-Stummen , etc.
(4) Ueber die Nothwendigkeit Taub-Stummen zu unterrichten .
(5) Ueber den Zustand der Taub-Stummen der alteren und jungeren zeit, etc. Kiel, 1817.
Grashoff (i) et quelques autres. Le premier s'est spécialement attaché au caractère des sourdsmuets ; les trois autres ont traité de la condition dans laquelle ils sont placés.
M. Eschke évalue le nombre des sourds-muets , terme moyen, à 556 individus sur une population d'un million. Mais il estime que cette infirmité se rencontre plus fréquemment vers le Nord et dans le voisinage de la mer (2). L'abbé Ziegenbein , dans un écrit qu'on pourrait considérer comme offrant le tableau statistique des sourds-muets en Prusse (3), porte cette évaluation à 5go individus par million. D'après le dénombrement qui en a été fait dans ce royaume , les relevés qu'il met sous nos yeux présentent un résultat singulier : le nombre de ceux qu'on a signalés dans l'âge de ià 5 ans n'est que le quart de celui qu'on trouve de 5 à 10, et ce dernier ne change pas de 10 à i5 ; il ne diminue, de i5 à 20, que d'une manière presque insensible. Ce résultat provient sans doute de ce qu'un certain nombre de sourds -muets ne sont atteints de cette infirmité
(r) Vorschlag zu einer Taub-Stummen gemeinde. Berlin,
(2) Voyez l'ouvrage déjà cité, 1 ie Recherche , page 184.
(3) Coup d'œil historique et. pédagogique sur l'art d'instruire les Sourds-Muets, et sur les Instituts de Sourds-Muets (en allemand). Brunswick, i8a3.
DES SOURDS-MUETS. PART. II, CHAP. X. 3l
que pendant les premières années de leur vie ; mais il provient probablement aussi de ce que les informations prises sur les enfans en bas âge sont plus incomplètes, et de ce que la muti-surdité n'a pas été alors, dans un grand nombre de cas, suffisamment reconnue, (i)
(i) Voici le relevé
de
: ce tableau :
De i an
2g5 sourds-muets.
i,oo3
45 et au-dessus, 724
Total , 6,876 sur une population totale de 1 i,5'oo,ooo habitans. Mais M. l'abbé Ziegenbein estime qu'à raison des omissions commises à l'égard du premier âge , ce nombre doit être porté à environ 8,000 sourds-muets. Sur ce nombre, il y en a 2,000 qui sont en âge de recevoir l'instruction.
On remarque avec surprise que cette infirmité est plus fréquente chez les hommes que chez les femmes. Dans les provinces où la distinction a été faite, le rapport des sourdsmuets aux sourdes-muettes est , terme moyen, de 1 ,082 à 694-