‹ De l'éducation des sourds-muets de naissance (volume 2)Chapitre 48 sur 84 · JI · texte numérisé non relu

JI

Il reste cependant à savoir jusqu'à quel point on peut réunir dans l'enseignement donné aux sourdsmuets, l'emploi de divers instrumens, sans qu'il en résulte une complication qui embarrasse sa marche. N'est-il pas à craindre qu'en accumulant à la fois tant d'appareils de signes, le sourd-muet ne puisse plus s'y reconnaître, et que toute son attention, sa mémoire, absorbées par l'étude des expressions, ne suffisent plus à celle des choses? c'est à l'expérience à répondre. Cependant, elle nous atteste que deux ordres de signes, différens par leur matière, mais corrélatifs par l'analogie Me leurs formes et des lois qu'ils suivent, comme par l'identité de leurs significations , loin de se nuire , s'aident merveilleusement entre eux. Il est prouvé également qu'on peut apprendre plusieurs langues savantes et étrangères , et qu'alors l'étude d'une langue nouvelle , ajoutée aux précédentes, n'en devient que plus fa* cile. Nous en tirerions deux conséquences : c'est que, dans l'instruction du sourd-muet, non seulement on peut faire marcher de front, dès le début, les ordres de signes qui peuvent se prêter une assistance mutuelle, mais qu'il convient même d'en user ainsi; qu'on peut ensuite, mais en observant une

rions citer, nous nous bornerons à indiquer ici, à Paris, M. Eugène Coquebert de Monbret, membre de la Société asiatique , distingué par ses connaissances , particulièrementdans les langues orientales , et mademoiselle Robert , non moins remarquable par ses talens.

gradation successive, multiplier aussi pour lui les systèmes de langage, en se servant toujours i]e.s, uns pour faciliter l'étude des autres. L'exemple des instituts de Groningue, de Vienne, de Berlin, semble attester qu'à l'aide d'une harmonie bien entendue, tous les instrumens imaginés pour venir au secours du sourd-muet, peuvent être combinés ensemble, sans qu'il en résulte pour lui aucune confusion fâcheuse,

Lorsque l'art aura atteint un plus haut degré de simplicité, le sourd-muet qui ne pourra recevoir chez lui l'éducation domestique , trouverait-il quelque avantage à être élevé dans un pensionnat d'élèves entendant et parlant, plutôt que dans un institut de sourds-muets? Ici les termes de comparaison ne sont plus les mêmes que lorsqu'on opposait Féducation domestique à l'éducation commune. Dans une école ordinaire , le sourd-muet ne retrouvera, de Féducation domestique, que Fheureuse nécessité de n'avoir que la langue artificielle pour communiquer avec ceux au milieu desquels il vit; mais il ne pourra recevoir, comme dans l'éducation domestique, ces soins individuels qui lui sont nécessaires à chaque instant; et, comme l'enseignement qui doit lui être donné est spécial par sa nature, devant avoir un maître particulier, il ne participera que bien imparfaitement à Féducation commune. Ce maître particulier, Fobtiendrat-il capable de tout le dévoûment, et doué de toute l'habileté qu'il a besoin de rencontrer en lui? Ce

qu'on peut admettre , c'est que, lorsque l'on aurai obtenu toute la simplicité désirable, les collèges, les institutions particulières, pourront, dans chaque ville, offrir un moyen d'éducation pour les sourdsmuets de la ville et des environs , au moyen d'un professeur spécial qui donnerait ses soins à plusieurs d'entre eux à la fois.

Ce n'est point tout, au reste, que d'avoir donné aux élèves sourds-muets, dans nos instituts, et les connaissances et l'éducation qu'ils y peuvent recevoir. Pour un certain nombre d'entre eux, ce ne sera encore qu'une simple préparation; pour tous, il sera nécessaire de conserver les fruits qu'ils auront pu recueillir. Or, ces fruits sont bien exposés à se perdre, lorsque les élèves sont rentrés dans le sein de leurs familles , surtout lorsqu'ils appartiennent aux conditions inférieures de la société. Car ils ne trouvent plus autour d'eux les secours dont ils ont besoin pour continuer à s'entretenir dans les exercices spéciaux dont ils ont besoin. Les élèves qui n'ont point reçu , par exemple , le don de l'articulation artificielle et de la lecture sur les lèvres , réduits à communiquer par les signes méthodiques ou par l'écriture , se trouveront, en particulier, dans cette classe de la société , presque habituellement isolés; leurs signes méthodiques ne seront entendus de personne ; ils auront très peu d'occasions d'écrire, bien moins encore de lire; peu à peu ils oublieront ce qu'ils savent , si l'on n'y prend garde. Il serait donc nécessaire, lorsque

les élèves quittent l'institut, qu'en les renvoyant à leurs parens, on adressât à ceux-ci une instruction détaillée, dans laquelle on leur indiquerait le genre de soins que les élèves doivent continuer à recevoir, le régime qu'ils doivent suivre, les lectures principalement auxquelles ils devraient être exercés. Ces instructions devraient se modifier d'après la condition des élèves. Il serait à propos aussi qu'on pût remettre aux familles pauvres un choix de livres destinés aux jeunes sourds-muets, et qui formeraient comme leur provision pendant le cours de leur vie. Nous disons pendant le cours de leur vie ; car en effet , le sourd-muet aura besoin de s'entretenir constamment par des lectures choisies , au risque de déchoir. C'est à quoi peut-être on n'a pas encore assez pensé (i). Que notre prévoyante sollicitude embrasse l'avenir entier du sourd-muet, car c'est l'intérêt de sa destinée tout entière qui nous fit voler à son secours.

Enfin , l'articulation artificielle et l'art de lire sur les lèvres, si le sourd-muet en a acquis l'usage, seront encore un moyen précieux de continuer son éducation , lorsqu'il sera de retour dans sa famille ; et c'est un dernier genre d'utilité, propre à ces deux instrumens, qui n'a pas été assez remarqué ou apprécié.

(i) Notre administration s'est occupée de réaliser cette idée.

Page 1