ART. II, § II. — DURÉE
ai observé quatre cas analogues avec le professeur Trousseau (1). Je ferai remarquer ici que, de tous les phénomènes de la première période, les douleurs spéciales des membres sont celles qui manquent le plus rarement. Une seule fois, à l'époque où je publiai mon mémoire dans les Archives générales de médecine et de chirurgie, j'avais vu l'ataxie locomotrice débuter d'emblée par la lésion de la coordination des mouvements des membres inférieurs.
§ II. — Murée.
Il est difficile de déterminer exactement la durée de l'ataxie locomotrice, parce que, avant l'entier développement de celte maladie, les sujets tombent rapidement dans un épuisement nerveux qui leur enlève toute résistance aux causes morbides dont ils sont environnés; aussi succombent-ils ordinairement aux maladies intercurrentes. Cependant les faits que j'ai exposés, montrent que la durée de l'ataxie locomotrice est longue, en général, puisque nous avons vu la première période seule, constituée par le strabisme et les douleurs, durer douze ans.
Observation CVII. — J'ai donné des soins à une dame qui, depuis I83(i, éprouvait les douleurs horribles de l'ataxie locomotrice. En 1831, sa vue avait commencé à s'affaiblir et s'était éteinte graduellement, vers la fin de cette année, dans l'œil gauche d'abord, et, trois ans après, dans l'œil droit (elle présentait celte particularité : c'est qu'étant complètement amaurotique, ses pupilles étaient toujours resserrées, môme dans l'obscurité). En 1856 seulement (vingt ans après le début), cette dame avait commencé à entrer dans la seconde période de la maladie, c'est-à-dire que debout elle oscillait et était menacée de tomber, si elle ne prenait un point d'appui ; qu'en marchant, elle ne pouvait modérer son pas, et se sentait comme poussée en avant par une force invisible; et tout cela, quoiqu'elle sentît parfaitement le sol et qu'elle n'eût aucune diminution apparente de la sensibilité dans les membres inférieurs. Les troubles de la coordination n'avaient pas progressé; la maladie paraissait devoir marcher très-lentement et durer encore longtemps, à moins qu'une maladie intercurrente ne vînt mettre un terme à cette existence épuisée déjà par de si longues souffrances. Tout Je monde prévoit quel était l'horrible avenir de cette malheureuse dame. Depuis quelque temps (à la fin de 1857), sa sensibilité a commencé à s'émousser dans la plante des pieds. J'ai prévu que la malade perdrait, dans un temps plus ou moins rapproché, sa sensibilité musculaire et articulaire dans les membres inférieurs; de sorte que, privée de la vue, elle serait condamnée à une im-
(1) J'en ai rapporté un cas remarquable dans la précédente édition (obs. CXXVIIJ, p. 572). Les douleurs fulgurantes s'étaient fait sentir dans la 3e période. Depuis lors j'en ai recueilli un cas analogue.
mobilité complète, bien avant que les troubles de la coordination l'eussent réduite à l'inaction (t).
Je connais d'autres malades qui sont atteints d'ataxie locomotrice depuis plus de vingt ans, et qui, mangeant et digérant bien, paraissent encore disposés à vivre ainsi de longues années.
En résumé, il ressort de ce qui précède, qu'en général l'ataxie locomotrice a une longue durée (2).
§ III. — Pronostic.
L'ataxie locomotrice peut-elle rétrograder? Je me hâte de déclarer que je n'ai aucun doute à cet égard, et que ce n'est pas dans le sens fatal el faussé que Requin attachait au mot progressif, que j'ai appelé cette maladie progressive. Ce mot progressif est employé ordinairement, en pathologie, pour faire entendre que la maladie a une tendance à se généraliser ou à envahir progressivement et successivement un plus ou moins grand nombre d'organes. Cependant, quelque optimiste que l'on soit ou que l'on doive être, on ne peut se dissimuler que le pronostic de l'ataxie locomotrice est des plus graves. On en trouve la preuve, hélas! trop évidente dans les tristes histoires que j'ai rapportées.
ARTICLE III
DIAGNOSTIC
§ I. — Éléments de diagnostic.
L'ataxie locomotrice, arrivée à son entier développement, est facile à diagnostiquer; mais, comme elle offre, en général, dans sa marche trois périodes distinctes et qu'elle met, à les parcourir, un temps plus ou moins long, il est de toute nécessité d'étudier la valeur des éléments du diagnostic différentiel, dans chacune de ces périodes.
Ces éléments de diagnostic sont, dans une première période: le strabisme paralytique, l'atrophie de la papille du nerf optique, des douleurs spéciales; dans une deuxième et troisième périodes les
(1) Cette prévision s'est réalisée, un an environ plus tard; la malade en effet a été complètement privée de motilité; placée dans la station debout, elle s'affaissait; cependant l'incoordination motrice des membres inférieurs n'était pas considérable. Elle est morte trois ans après dans une sorte d'épuisement occasionné par des douleurs atroces et incessantes.
(2) Il existe cependant une forme presque aiguë d'ataxie locomotrice, qui arrive à sa 3e période, en six mois ou un an. J'en ai recueilli plusieurs cas. Cette forme est rare.
AKT. III. g I. — ELEMENTS DE DIAGNOSTIC. 64]
troubles progressifs de l'équilibration et de la coordination motrice dans les membres inférieurs d'abord et plus tard dans les supérieurs.