CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES PRÉLIMINAIRES
§ \, — Suppléer à l'action individuelle et volontaire des muscles paralysrg ou atrophiés.
Celui qui veut obtenir artificiellement les mouvements abolis par le fait de la paralysie ou de l'atrophie d'un muscle doit connaître exactement l'action propre de ce dernier et le mécanisme des mouvements qu'il produit.
I. Bien que quelques tentatives aient été faites dans cette voie, cette espèce de prothèse musculaire me paraît à peu près tout entière à créer, car la connaissance des faits physiologiques nécessaires à son établissement date presque entièrement de mes recherches électro-physiologiques et pathologiques.
J'ai établi en effet qu'avant elles on ne pouvait expliquer, par exemple, le mécanisme des mouvements de la main. C'est ainsi que l'on croyait que les muscles extenseurs et fléchisseurs des doigts, qui siègent à l'avant-bras, agissent à la fois sur les trois phalanges. Mais alors comment les mouvements, en sens inverse, d'extension des premières phalanges et de flexion des dernières, mouvements si fréquents dans les usages de la main, auraient-ils pu être produits par ces muscles, en admettant un tel antagonisme? Et puis, avec ces idées sur l'action de ces muscles extenseurs et fléchisseurs, comment aurait-on expliqué les mouvements opposés aux précédents, c'est-à-dire les mouvements simultanés de flexion des premières phalanges et d'extension des deux dernières? II fallait donc.
démontrer, — ce qui est ressorti de mes recherches électro-physiologiques et pathologiques (I), — que les interosseux et leurs congénères, les lomhricaux , sont seuls chargés de ces derniers mouvements.
Et pour le pied, j'ai aussi démonlré (2) que le mécanisme de la plupart des mouvements du pied sur la jambe était encore à trouver. Comment, par exemple, peut-on se tenir sur l'extrémité interne de l'avant-pied, alors que le triceps sural (jumeaux et soléaire), ce puissant extenseur du pied, est absolument sans action sur cette partie du membre inférieur? On conçoit combien ce problème intéresse l'étude des phénomènes du saut, de la marche et de la station. Il ressort aussi de ces recherches que les mouvements qui se produisent dans les articulations du tarse et du métatarse, sous 1 influence de l'action individuelle des muscles moteurs du pied sur la jambe, n'avaient pas été suffisamment étudiés. Comment, sans ces notions, se rendre un compte exact du mécanisme de la plupart de ces déformations, qui ne sont, en général, que la conséquence de l'exagération de ces mouvements articulaires?
II. Mes recherches électro-physiologiques et pathologiques m'ayant donc éclairé sur l'action individuelle des muscles et sur le mécanisme d'un grand nombre de mouvements, il m'était réservé de faire servir ces connaissances spéciales à l'étude de la prothèse musculaire qui fait le sujet de ce chapitre. Cette application pratique sera pour ainsi dire le couronnement de mes recherches sur la physiologie et sur la pathologie musculaire de la main, du pied et du tronc.
III. Voici comment j'ai été conduit à rétablir ou à seconder l'action musculaire individuelle, abolie par le fait de la paralysie ou de l'atrophie d'un ou de plusieurs muscles. Désirant me rendre parfaitement compte du mécanisme des mouvements articulaires, j'avais construit un pied et une jambe de squelette, de manière à en obtenir les mouvements individuels à l'aide de muscles artificiels, de ressorts métalliques en spirale, disposés comme dans la nature.
Comparant ces mouvements partiels à ceux qui sont produits par les appareils orthopédiques répandus dans la pratique, je remarquai qu'avec ces derniers on ne pouvait produire les mouvements articulaires composés du tarse et du métatarse, dus à l'action individuelle des muscles, et que ces mouvements articulaires ne pouvaient être produits qu après avoir fixé les moteurs artificiels exactement aux points d'attache anatomiques .
L'idée me vint alors de revêtir ce pied d'une guêtre de coutil,
(1) Duclienne (de Boulogne), Physiologie des mouvements, 866.
(2) Ibid.
aussi juste que possible, et de me servir de celte guêtre pour y coudre mes muscles artificiels, au niveau des attaches osseuses des muscles naturels. Lorsque j'exerçai alors une traction sur ces muscles artificiels, attachés supérieurement à la jambe dans les points anatomiques, j'eus le bonheur de voir se produire les mouvements multiples des articulations du tarse et du métatarse, tout à fait semblables à ceux qui sont produits par les muscles fixés aux os.
Je vais citer un exemple, afin de me faire mieux comprendre. J'ai démontré, on se le rappelle, que le long péronier latéral abaisse puissamment l'extrémité antérieure du premier métatarsien, en faisant mouvoir celui-ci sur le premier cunéiforme, et ce dernier sur le scaphoïde, qui s'abaisse à son tour sur l'astragale. Eh bien ! j'obtenais ces mêmes mouvements en attachant le long péronier latéral sur la guêtre, au niveau de la partie inférieure et postérieure du premier métatarsien, aussi bien que si ce muscle eût été fixé sur l'os lui-même.
Ce fait étant bien établi, il m'était permis d'espérer que je pourrais produire ces mêmes mouvements chez le vivant atteint de paralysies partielles des muscles moteurs du pied, en employant les mêmes moyens, c'est-à-dire, en recouvrant le pied du malade d'une guêtre sur laquelle j'attachais des tendons artificiels au niveau des points anatomiques. Mes prévisions ont été entièrement réalisées.
Je fis des expériences analogues sur une main de squelette, sur laquelle, à l'aide de muscles artificiels disposés comme dans la nature, j'avais produit soit des mouvements isolés, propres aux interosseux, aux extenseurs et aux fléchisseurs des doigts, aux muscles moteurs du pouce, soit leurs mouvements combinés. J'imitais aussi sur cette main toutes les paralysies partielles. Ayant coiffé cette main d'un gant, sur lequel des tendons artificiels, attachés au niveau des points anatomiques, glissaient dans des coulisses et allaient se terminer au-dessus du poignet, je produisis ces mouvements aussi bien que si ces tendons eussent été attachés aux os. Avec ces mêmes gants appliqués à des cas de paralysies partielles, je pus rétablir l'action musculaire abolie, comme dans les paralysies partielles du pied.
IV. J'ai dit, au commencement de ce paragraphe, que la pratique de la prothèse musculaire exigeait des connaissances exactes sur l'action propre des muscles et sur le mécanisme des mouvements qu'ils produisent ; je n'ai pas cru qu'il fût nécessaire de le prouver, les considérations que je viens d'exposer le démontreraient au besoin.
J'aurais dû ajouter qu'il est également nécessaire de bien connaître les combinaisons musculaires, les contractions synergiques,
en vertu desquelles s'accomplissent les mouvements fonctionnels; car, — je n'ai pas besoin de le démontrer, — la contraction isolée d'un muscle n'est pas dans la nature, cette action isolée ne produisant que des mouvements pathologiques et des difformités. La connaissance de ces contractions synergiques est utile, lorsque l'on veut équilibrer les forces artificielles que l'on emploie dans la prothèse musculaire.
Mais ce qui n'intéresse pas moins l'application de ce genre d'appareils, c'est le diagnostic exact de la localisation de l'affection musculaire, diagnostic qui a été exposé dans les deux articles précédents, et qui était quelquefois impossible et souvent difficile, avant les faits mis en lumière par mes recherches.
§ II. — Rétablir ou faciliter les mouvements naturels.
Les appareils orthopédiques les plus usités sont construits de manière que les mouvements articulaires soient condamnés, en général. Esl-il besoin de faire ressortir les inconvénients d'un tel système? Je n'employais primitivement que des appareils à forces élastiques rattachées aux tendons artificiels dont il vient d'être question, dans les considérations précédentes.
I. Dès l'origine de l'orthopédie, la force élastique fut employée comme moyen prolhétique par Delacroix (I) qui ne l'appliqua qu'à un appareil destiné à remplacer les extenseurs des doigts. Cet appareil est décrit par Fournier-Pescay et Bégin (v2) et par Gerdy (3), qui conseillait aussi ce système d'appareils contre la paralysie des fié çkisseurs de lavant-bras sur le bras et du pied sur la jambe.
Mellet a également décrit un appareil analogue à celui de Delacroix, sans citer l'inventeur, qu'il n'a fait que copier malheureusement. La seule idée originale qui lui appartienne, c'est celle de l'emploi, dans quelques cas, du caoutchouc, en place des ressorts métalliques qui avaient été jusqu'alors en usage (4).
Enfin, en 1840, M. Rigal (de Gaillac) a essayé de nouveau de vulgariser les appareils à force élastique dans la pratique orthopédique; il a employé exclusivement, dans ce but, des bandes de caoutchouc vulcanisé.
Je regrette que les limites dans lesquelles j'ai dû me renfermer ne m'aient pas permis de consacrer quelques pages à l'examen critique des recherches de ce praticien distingué. J'aurais eu la salis-
(1) Delacroix, in Halle et Thillaye, Rapport à la Société de l'Ecole de médecine.
(2) Fournier-Pescay et Bégin, Dictionnaire de* sci:nces mélicales. Paris, 1819, t. XXXVIII, p. 3i2, article Orthopédie.
(3; Gerdy, Traité des bandages, 2e édit. Paris, 1837, t. I, p. 359. (4j « On met sur un gant léger un ressort à boudin. . . ou une bande de tissu ou de caoutchouc. » (Mellet, Manuel d'orthopédie, 18 44, p. 256.)
l'action d'exposer les faits intéressants qu'il a recueillis, et qui montrent toute l'ingéniosité du chirurgien . Mais j'aurais été dans l'obligation de dire que ces faits n'ont rien ajouté à ce que l'on savait sur l'action des appareils orthopédiques à force élastique; que l'auteur, n'ayant connu ni l'action musculaire individuelle, ni la synergie musculaire productrice de tout mouvement, ne pouvait créer l'espèce de prothèse musculaire que j'ai proposée qui n'est que la déduction pratique de ces recherches, et qui seule me paraît mériter le nom de prothèse musculaire physiologique.
Malgré les essais divers que je viens de rappeler, les appareils à forces élastiques ne se sont pas répandus dans la pratique générale de l'orthopédie. Cependant ce système d'appareils n'offre pas seulement un moyen prothétique, il agit encore comme un moyen gymnastique, et doit, à ce titre, concourir à la guérison de la lésion musculaire.
II. Il ne suffit pas, pour obtenir un mouvement régulier, de posséder une force capable de le produire, il faut encore en bien connaître le mécanisme. Or, avec les idées qui, depuis Galien, régnent, en général, sur le mécanisme de l'action des muscles, pendant l'exercice des mouvements volontaires, il est impossible de se rendre compte du mécanisme des mouvements qui doivent résulter de l'action des ressorts destinés à remplacer les muscles paralysés.
J'ai cité, en effet, à la page 773 un passage des œuvres de ce grand physiologiste, où l'on voit qu'il enseignait que, pendant tout mouvement volontaire, les muscles antagonistes des muscles producteurs de ce mouvement restent dans l'inaction.
III. Si celte doctrine sur le mécanisme de l'action musculaire, qui s'est propagée de siècle en siècle jusqu'à nos jours, était fondée, les appareils orthopédiques à forces élastiques seraient inapplicables. En effet, s'il était vrai qu'au moment où se produit un mouvement volontaire, les muscles antagonistes de ce mouvement restent inaclifs, toute force élastique artificielle (ressort métallique ou caoutchouc vulcanisé) destinée à remplacer l'action d'un muscle paralysé ne pourrait produire qu'un mouvement brusque et toujours identique, à moins, toutefois, que la volonté ne vînt mettre en contraction les muscles antagonistes de la force artificielle et pour les relâcher ensuite graduellement, phénomène psychique qu'il ne faut pas confondre avec ce qui se passe ordinairement dans les muscles antagonistes, pendant l'exercice des mouvements volontaires. Supposons, par exemple, que les fléchisseurs de l'avant-bras sur le bras étant paralysés, tandis que le triceps brachial est sain, supposons, dis-jer qu'un ressort, dont les extrémités sont fixées au bras et à l'avantbras, maintienne alors celui-ci fléchi. Lorsque, dans ce cas, le sujet voudrait fléchir l'avant-bras après l'avoir étendu, son triceps se relâ-
cherait, tomberait, dans l'inaction, et le ressort ramènerait brusquement et complètement l'avant-bras dans la flexion. De quelle utilité pourraient être alors de tels moyens orthopédiques, surtout pour les grands mouvements. Si l'on avait à obtenir artificiellement par ces moyens l'extension de la jambe sur la cuisse, ce mouvement ne se produirait que brusquement, comme on l'observe dans l'ataxie locomotrice progressive, où la coordination des mouvements est abolie. La flexion de l'avant-bras sur le bras exécutée de la môme manière ne permettrait pas à la main d'atteindre sûrement les objets qu'elle voudrait saisir. On produirait des phénomènes analogues dans tous les cas où. l'on remplacerait les muscles par une force élastique artificielle.
IV. Mais les choses se passent différemment, car les sujets chez lesquels on remplace, par une force élastique, les muscles paralysés dont les antagonistes ont conservé plus ou moins leur action, peuvent étendre et fléchirle membre lésé, ou graduellement, ou plus ou moins brusquement et par fractions, de telle sorle qu'ils atteignent leur but presque aussi sûrement que s'ils possédaient tous leurs muscles.
Ce n'est point alors le résultat 'd'une sorle d'éducation qui consisterait à relâcher le muscle antagoniste après l'avoir contracté volontairement. En effet, ces sujets (les enfants comme les adultes) exercent facilement cette fonction la première fois que l'appareil leur est appliqué. Dans ces cas, c'est la force élastique artificielle qui produit le mouvement; mais c'est aussi la résistance synergique des muscles qui les conduit en les modérant. Voici comment je me suis assuré de ce fait. Chez les individus dont il vient d'être question qui étaient affectés de paralysie des fléchisseurs de l'avant-bras j'étendis l'avant-bras sur le bras, sans que leur volonté intervînt, puis l'abandonnant tout à coup a lui-même, la flexion s'en fit brusquement; ce qui prouva que la force du ressort était supérieure à la puissance tonique du triceps brachial. Après avoir étendu de nouveau l'avantbras, j'engageai les sujets à le fléchir rapidement par moitié, ou lentement et graduellement, et ils purent exécuter immédiatement ces différents mouvements, comme je le leur avais commandé. Il est évident que, dans celte expérience, le triceps brachial est sorti de l'état de repos, au moment de la flexion volontaire, c'est-à-dire qu'il s'est tout à coup contracté (ce que je constatai, du reste, par le toucher), et qu'il s'est ensuite relâché pour modérer la force élastique au gré de la volonté du sujet.
V. Les faits précédents montrent le peu de fondement de la doctrine physiologique de Galien sur l'inaction des muscles antagonistes pendant l'exercice des mouvements volontaires; ils démontrent, au contraire, que ces mouvements sont le résultat d'une double action
nerveuse que j'ai appelée harmonie des antagonistes ; que cette action nerveuse provoque, d'une part, la contraction des muscles producteurs de ces mouvements, et, de l'autre, la contraction immédiatement suivie du relâchement proportionnel et parallèle des muscles, dits antagonistes, qui les modèrent et les rendent ainsi plus sûrs.
En présence de ces faits, la théorie du repos alternatif des muscles pendant les mouvements volontaires n'tst évidemment pas fondée; on ne peut plus dire, par exemple, que pendant la marche les muscles fléchisseurs et extenseurs sont alternativement en repos.
VI. Sans entrer dans l'exposé historique des diverses opinions qui, depuis Galien, ont été émises sur le mécanisme de l'action musculaire volontaire, je dois dire cependant que Winslow, le premier, a attribué aux muscles antagonistes, qu'il désigne sous la dénomination heureuse de modérateurs, une part active dans les mouvements volontaires produits par les muscles qui conduisent le mouvement à la situation fixe ou à une attitude déterminée, et qu'il appelle principaux moteurs(\). Cette doctrine de Winslow avait besoin d'être démontrée; car, bien que depuis cet illustre anatomiste, elle ait été professée par quelques physiologistes, elle n'eut pas cours dans la science, elle fut bientôt oubliée, à ce point que l'on n'en retrouve plus de traces dans les ouvrages classiques modernes. Winslow, d'ailleurs, n'accordait aux muscles antagonistes qu'une action secondaire, pendant les mouvements volontaires. Je leur fais une part beaucoup plus grande ; je crois que la puissance de leur action est parallèle à celle des muscles producteurs du mouvement.
VII. La connaissance des phénomènes que je viens d'exposer est nécessaire à ceux qui s'occupent de l'application à l'orthopédie des appareils à force élastique, non-seulement afin de mieux comprendre leur mécanisme, mais aussi pour bien déterminer l'opportunité de leur application. Je vais essayer de le démontrer.
Il existe un certain nombre d'affections paralytiques dans lesquelles ces appareils ne peuvent produire de résultais satisfaisants. €e sont principalement les paralysies compliquées de contractures réflexes. On sait, en effet, que dans l'hémiplégie de cause cérébrale, des contractures apparaissent à une certaine époque de la maladie, par exemple, dans les fléchisseurs du poignet et des doigts; ces contractures augmentent ou apparaissent spasmodiquement pendant l'exercice de mouvements volontaires et sous l'influence d'une impression quelconque, alors môme que les mouvements sont en partie revenus dans les extenseurs. Ainsi, le malade veut-il ouvrir la main ou relever le poignet du côté paralysé, on voit les fléchis-
(I) Winslow, Traité des muscle.", p. 1G0, n° 43.
duchenne. — 3e édition. 66
seurs se contracter violemment malgré lui, ou neutraliser l'action des extenseurs. Des phénomènes analogues se produisent quelquefois dans un très-grand nombre de muscles, lorsque le sujet veut faire un mouvement quelconque. Ces contractions spasmodiques involontaires ont été attribuées par Marshall-Hall à une action réflexe de la moelle devenue, selon lui, très-excitable. La cause de cette excitabilité extrême de la moelle dans l'hémiplégie cérébrale est due au travail irritalif de la sclérose secondaire fasciculée ; ce que Marshall-Hall ignorait.
En outre le cerveau a perdu la faculté de localiser ses excitations en vertu desquelles telle ou telle fonction peut s'accomplir. Peu importe, pour le moment, l'exactitude de ces théories ou de ces doctrines: le fait n'en est pas moins réel et fâcheux pour le jeu des appareils à force élastique. Lorsqu'en effet vous venez en aide avec une force élastique à tel ou tel muscle affaibli, paralysé, il est évident que si, au moment de l'extension volontaire, les muscles antagonistes de ce mouvement, au lieu de se relâcher physiologiquement après être entrés en action, se contraclurent plus ou moins spasmodiquement, l'action de l'extenseur artificiel sera ou gênée ou neutralisée.
VIII. Ces contractions spasmodiques réflexes n'ont heureusement pas lieu dans les paralysies spinales de l'enfance, maladie très-fréquente, on le sait. Elles n'ont pas lieu non plus dans la paralysie traumalique des nerfs, dans les paralysies saturnines, rhumatismales, toutes affections dans lesquelles les appareils à force élastique peuvent être employés avec avantage.
Est-il besoin de dire que ces appareils sont inapplicables dans les cas où il existe une rétraction musculaire qu'il faut, avant tout, guérir ou combattre par des moyens spéciaux?
IX. C'est peut-être pour avoir été souventappliqués d'une manière inopportune que les appareils à forces élastiques n'ont pas produit les heureux résultats qu'on en attendait.
On ne pourrait déterminer les cas dans lesquels on peut recourir à ces appareils, sans connaître exactement leur mécanisme ; et ce mécanisme ne saurait être bien compris, sans l'étude des phénomènes en vertu desquels a lieu tout mouvement physiologique, phénomènes que je viens d'exposer et qui se trouvent en contradiction avec les idées généralement enseignées aujourd'hui.
X. Je terminerai ce paragraphe par quelques considérations pratiques. On s'est servi primitivement de lames métalliques, de ressorts à boudin, dans la construction des appareils à force élastique. Il y a quelques années, M. Rigal a expérimenté sur une grande échelle le caoutchouc, conseillé antérieurement par Mellet. Je me suis servi, comparativement, de ressorts en spirale et de res-
sorls en caouLchouc vulcanisé. Après une longue expérimentation, j'ai dû y renoncer, entre autres raisons, pour les suivantes: 1° les ressorts en caoutchouc vulcanisé se modifient tellement sous l'influence de la température, qu'il est impossible de régler la force de ces appareils, qui exigent delà précision; 2° ces ressorts, quelle que soit leur qualité, se cassent ou doivent être renouvelés trop souvent. J'ai dû, en conséquence, les abandonner presque complètement, n'y ayant recours que dans les cas très restreints où je dois faire subira la force élastique que j'ai à employer, une élongalion considérable. Je leur ai préféré les ressorts métalliques en spirale, qui n'offrent aucun de ces inconvénients. Ces ressorts métalliques en spirale peuvent subir .une élongalion du tiers de leur longueur, ce qui me suffit toujours, comme on le verra par la suite ; sous un moindre volume, ils jouissent d'une plus grande puissance.
Je place en général les moteurs élastiques dans les points occupés par les corps charnus des muscles paralysés, en leur donnant la même direction. Cependant il m'arrive quelquefois dem'écarter de ce principe, comme pour mes appareils de la main, dans lesquels les moteurs élastiques des inlerosseux sont situés à l'avant-bras. Cette modification volontaire desdisposilionsanatomiquesne trouble en rien le mécanisme des mouvements propres des musclesdonton veut remplacer l'action, pourvu que les tendons artificiels conservent leurs points d'attache et leur direction.
On se ferait illusion si l'on s'imaginait qu'un muscle artificiel à force élastique peut agir comme un muscle vivant, dans la production des mouvements volontaires.
Le muscle vivant en effet déploie, sous l'influence de la volonté, une force très-variée, graduellement ou brusquement, suivant les besoins, soit qu'il agisse comme producteur oucomme modérateur du mouvement, soit qu'il doive concourir à une synergie musculaire. Au contraire, le muscle artificiel à force élastique, auquel on ne peut donner qu'un degré de tension déterminé et toujours le même, n'a pas le don de remplir une fonction aussi complexe pendant l'exercice des mouvements volontaires. L'expérience d'ailleurs m'a démontré ce que le plus simple raisonnement aurait dû faire prévoir. Il est même des cas où la force élastique est complètement insuffisante pour l'accomplissement d'une fonction abolie parle fait d'une paralysie musculaire partielle. Un exemple va le prouver. Supposons que le triceps sural soit paralysé ou atrophié; alors l'ex tension du pied sur la jambe est abolie et le pied reste continuellement infléchi sur la jambe. S'il ne s'agissait que de rétablir l'extension pendant que le pied ne repose pas sur le sol, un muscle artificiel élastique, d'une force de quelques kilos, serait certainement
1044 CQAP. X Y 1 1 1 . — PR0TUÈSE MUSCULAIRE PHYSIOLOGIQUE.
suffisant. Mais dès qu'il faut supporter le poids du corps ou imprimer à celui-ci une impulsion en avant, comme dans le premier temps de la marche, celte force de quelques kilos est complètement impuissante, parce que. pendant la marche, le triceps sural se contracte, à l'état normal, avec une force égale au moins au poids du corps. Or, si l'on donnait une telle force au muscle artificiel destiné à remplacer le triceps sural, le pied serait dans une extension continue, et la marche en éprouverait les troubles qui résultent delà paralysie des fléchisseurs du pied sur la jambe. Dans ce cas et dans d'autres analogues, il m'a fallu substiluer à l'appareil à forces élastiques un appareil dans lequel la force rigide est combinée avec la force élastique.
§ III. — Prévenir ou combattre les déformations îles articulations, en équilibrant les forces toniques qui président aux rapports normaux de leurs surfaces.
I. On sait que, consécutivement aux paralysies ou aux atrophies musculaires partielles des membres, on voit survenir non-seulement des contractures d-ans les muscles sains, dont l'action n'est plus modérée par leurs anlagonisles, mais aussi des déformations articulaires plus ou moins considérables ; que les surfaces de ces articulations perdent leurs rapports normaux et se subluxent, à la longue; que les ligaments se rétractent dans un sens et s'allongent dans le sens opposé, d'une manière vicieuse, et de telle sorte qu'ils occasionnent de fausses ankyloses, par le fait de l'immobilité des articulations; enfin, la forme du membre où siègent ces articulations déformées s'en trouve plus ou moins altérée, à ce point que l'usage en est quelquefois compromis. (J'aurai l'occasion de revenir sur ces cas particuliers, dans le cours de ce travail.)
Mes recherches électro-physiologiques et pathologiques m'ont fait trouver la clef du mécanisme de ces difformités, qui ne sont que l'exagération de l'action propre des muscles restés intacts.
II. Opposez à celte action exagérée des muscles sains l'action propre de mes muscles artificiels, qui, ainsi que je l'ai démoi.tré précédemment, imitent parfaitement la nature, et vous préviendrez, guérirez ou améliorerez les déformations articulaires consécutives aux paralysies musculaires partielles.
Celte propriété spéciale de la proihè'e musculaire physiologique est un de ses plus précieux avantage*, et l'on ne peut en général l'obtenir avec les appareils orthopédiques en usage, parce qu'il faut, pour atteindre ce résultat, que la force employée agisse exactement, -îomme dans la nature. Pour ne pas anticiper sur les faits que j'ai
à exposer, je choisirai, comme exemple, la paralysie du long péronier latéral, dont j'ai exposé la description précédemment. Connaissant l'action propre de ce muscle et celle de son antagoniste, le jambier antérieur, on prévoit que consécutivement à la paralysie de ce muscle, outre la production immédiate d'un varus (1), on voit le diamètre transversal de l'avant-pied s'élargir par l'écartement des cunéiformes, à leur face plantaire ; les os du bord interne de l'avant-pied se mouvoir de bas en haut dans leurs articulations et rester fixes dans cette situation ; enfin, la voûte plantaire disparaître, et consécutivement un pied plat se former. 11 n'y a évidemment que le long péVonier latéral artificiel, imitant parfaitement la nature, qui puisse combattre cette déformation.
III. La nature a été si prévoyante dans le choix des points d'attaches tendineuses inférieures, que l'on ne peut s'en écarter sans troubler le plus ordinairement les mouvements articulaires, et sans occasionner des déformations.
Il m'est arrivé, par exemple, de fixer le long péronier latéral artificiel dans un point plus ou moins rapproché de l'extrémité antérieure du premier métatarsien, afin d'abaisser plus puissamment celte extrémité. J'ai vu alurs ce premier métatarsien se subluxer sur le premier cunéiforme, au point que le bord antérieur de ce dernier faisait sur la face dorsale du pied une saillie qui, dans la chaussure, occasionnait une pression douloureuse de la peau. C'est que la nature, en attachant ce tendon à la partie postérieure et inférieure du premier métatarsien, a voulu abaisser, à la fois et avec une égale puissance, le premier métatarsien, le premier cunéiforme et le scaphoïJe ; c'est qu'en plaçant cette attache trop près de l'extrémité antérieure du premier métatarsien, l'action se serait exercée trop puissamment sur cet os et beaucoup moins sur les autres.
IV. On ne saurait appliquer trop tôt les appareils de prothèse musculaire, comme moyen préventif des déformations articulaires, dans les paralysies alrophiques de l'enfance, surtout dans celles des muscles moteurs du pied, car ces déformations se développent d'une manière insidieuse. Ainsi, supposez que, chez un enfant, les mouvements soient entièrement abolis ; après quelque temps, vous voyez le pied se déformer graduellement, même avant le retour de tout mouvement appréciable (ce qui annonce, à coup sûr, que certains muscles sont moins lésés et qu'ils doivent bientôt recouvrer plus ou moins leur nutrition et leur mouvement). Si l'on n'intervient pas alors à temps, avec la prothèse musculaire,
(I) J'ai déjà montré qu'à la longue ce varus se changeait en valgus. Je reviendrai sur ce fait important, à l'occasion de l'appareil propre à la lésion du long péronier latéral.
pour équilibrer les forces toniques qui maintiennent les surfaces articulaires dans leurs rapports normaux, les déformations articulaires arrivent bientôt à un tel degré, qu'il est difficile et même, dans certains cas, impossible — j'en rapporterai un exemple — de maintenir solidement le pied dans les appareils les plus ingénieusement combinés.
V. Les appareils de prothèse musculaire améliorent et guérissent quelquefois les roideurs articulaires, les fausses ankyloses produites par l'immobilité absolue d'un membre, consécutivement à une paralysie partielle ou à toute autre cause.
On pourrait certainement, comme dans les appareils usuels destinés à combattre les contractures musculaires, mettre en action une force fixe; mais l'expérience, ainsi que j'aurai l'occasion de le démontrer par la suite, m'a appris qu'une puissance élastique continue agit, surtout pendant le sommeil, à la manière de la force douce et incessante delà tonicité musculaire; qu'elle surmonte ces résistances ligamenteuses beaucoup plus sûrement que par la force brutale des appareils rigides, et cela sans occasionner de douleurs ou sans immobiliser l'articulation.
ARTICLE II