ETUDE COMPARÉE DES LÉSIONS ANATOMIQUES
sedistinguent aussi entre elles par leurs caractèresanatomiques. Dans ce but, jexaminerai comparativement l'état de la fibre musculaire dans ces diverses affections. C'est une question d'anatomie pathologique qui a été népligée Jusqu'à ce jour.
Pour donner encore plus d'autorité aux caractères distinctifs que je tirerai de l’état anatomique de la fibre musculaire, je ferai suivre ces recherches de l'étude comparative des états anatomiques des centres nerveux dans ces mêmes affections.
Cette démonstration, basée sur les caractères anatomiques, est nécessitée par la confusion qui règne dans certains esprits pour lesquels quelques-unes des affections musculaires dont il est ici question sont des maladies identiques, pour lesquels, par exemple, laparalysie générale sansaliénationet l’atrophie musculaire, dite progressive, sont une seule et même maladie.
Ces recherches d'anatomie pathologique trouveront naturellement leur place dans cette troisième partie où j'ai à faireressortir l'utilité des diverses applications qu'on peut faire de la faradisation localisée à la pathologie ; car, dans tous les faits que j'exposerai, l'exploration électro-musculaire a été employée pendant la vie des malades comme moyen de diagnostic. |
Tel sera le sujet de ce chapitre. Je ferai suivre ces recherches, dans le chapitre suivant, de l'étude du diagnostic différentiel des affections musculaires générales tiré de l'état de la contractilité électro-musculaire.
Les affections musculaires générales, dont il va être principalement question, sont : 1° l'atrophie musculaire graisseuse progressive (1), dite paralysie atrophique, par M. Cruveilhier; 2° la paralysie générale des aliénés ; 3° la paralysie générale sans aliénation, que j'appellerai paralysie générale spinale, pour la distinguer de la paralysie des aliénés et de la paralysie générale saturnine.
Si je n'étais obligé de me restreindre, j'aurais pu agrandir mon cadre, en rapprochant des affections précédentes, les paralysies pénérales par abus de liqueurs alcooliques qui ont été récemment l'objet d’un travail remarquable publié par M. Lasègue dans les Archives générales de médecine , et les paralysies sénérales par l'influence de certains gaz délétères.
(1) Je justifierai plus tard cette dénomination.
Parmisces dernières, il en est une surtout dont il n'a pas encore été fait mention dans la science, c’est la paralysie générale par le sulfure de carbone qui entre dans la composition du caoutchouc vulcanisé. J'ai vu plusieurs ouvriers, qui avaient travaillé à la fabrication de ce caoutchouc vulcanisé, atteints de la plupart des symptômes qui appartiennent à la paralysie générale des aliénés. La seule différence qu'il y ait dans ces cas, c'est que les accidents produits par la fabrication du caoutchouc vulcanisé ne sont qu'accidentels (durant quelques semaines), tandis que la paralysie générale des aliénés marche toujours fatalement, quoi qu'on fasse. J'en ai observé un cas récemment à la Charité (salle Saint-Félix, n° 12, service de M. Andral) chez un homme qui avait travaillé à la préparation du caoutchouc vulcanisé, dans la fabrique de Grenelle, dirigée par M. Gérard. Je n'ai pas l'intention de faire ici l’histoire de cette paralysie générale produite par le sulfure de carbone, qui sera, J'espère, prochainement écrite par M. Andral. Mais je ne pouvais me dispenser de l'indiquer dans ce court aperçu des diverses affections musculaires sénérales,.
On voit, par ce qui précède, à combien de maladies diverses
peut s'appliquer la dénomination de paralysie générale, qui, selon moi, devrait étre employée seulement comme un terme générique;et non comme l'expression d'un type unique, la paralysie générale des aliénés. Cette dénomination démontre, en outre, la nécessité d'établir les caractères distinctifs de ces maladies diverses,
ARTICLE PREMIER
EXAMEN COMPARATIF DE L'ÉTAT ANATOMIQUE DE LA FIBRE MUSCU- LAIRE DANS L'ATROPHIE MUSCULAIRE GRAISSEUSE PROGRESSIVE, DANS LA PARALYSIE GÉNÉRALE DES ALIÉNÉS ET DANS LA PARALYSIE GÉNÉRALE SPINALE (SANS ALIÉNATION),
$ Ier, — État anatomique de la fibre musculaire dans l’atrophie musculaire graisseuse progressive,
On n'a sans doute pas oublié qu’en racontant dans un des chapitres précédents (obs. LXILI, p. 481), la triste histoire d’un nommé Lecomte atteint depuis trois ans d'atrophie musculaire
graisseuse progressive, je disais: « Lecomte ne respire plus qu'avec son diaphragme; ce dernier muscle étant aujourd'hui affecté à son tour, l'existence de ce malade ne peut se prolonger longtemps. » Eh bien! ce malheureux est mort asphyxié le Jéndemain du jour où je tenais ce langage.
= L'autopsie en a été faite par M. le professeur Cruveilhier, qui, avec sa bienveillance habituelle, m’a permis de faire de mon côté quelques recherches sur l’état anatomique de la fibre muscu- | Jaire de Lecomte, dont j'avais étudié la maladie depuis le jour de son entrée à l'hôpital jusqu'à sa mort.
Cette autopsie me paraît destinée à jeter un grand jour sur l'anatomie pathologique de l'atrophie musculaire graisseuse progressive. C'est cette raison qui m'a décidé à faire graver avec le plus grand soin les figures qui représentent les différents états dans lesquels MM. Mandl, Aran et moi avons vu ses fibres musculaires, examinées au microscope. (Ces figures ont.été dessinées par M. Mandl, dont on connaît la grande expérience dans ces sortes de recherches.) M. Cruveilbier , à qui je les ai montrées, m'a dit que ces résultats de l'examen microscopique sont identiques avec ceux qui ressortent d'un examen semblable fait sur les muscles du même sujet par M. le docteur Galliet, ancien aide d'anatomie à la Faculté, dont j'ai eu l'occasion d'apprécier le savoir dans des circonstances analogues. Ces figures ont d'autant plus de prix, qu'elles sont réellement les seules, jusqu à présent, qui représentent l'état de la fibre musculaire dans la maladie dont il est question. M. Edward Meryon a publié, il est vrai, dans un journal anglais, une observation de transformation graisseuse musculaire, accompagnée de figures qui ont les plus grands rapports avec celles que j'ai vues sous le microscope de M. Mandi. Mais en lisant cette observation avec attention, je n y ai reconnu aucun des signes qui caractérisent l'atrophie musculaire graisseuse progressive. Le sujet de cette observation me paraît avoirsété atteint d’une affection musculaire commune dans l'enfance, que, pour mon-compte, je déclare avoir observée un assez grand nombre de fois, et que J'appellerai paralysie atrophique graisseuse de l'enfance ( je traiterai de cette affection dans la quatrième partie).
Avant de décrire les résultats de l'examen microscopique des muscles de Lecomte, je vais rappeler les principales phases de
sa maladie, au point de vue seulement de l’état de la contractilité électrique des muscles explorés à diverses époques (1).
J'ai fait une première exploration électro-musculaire chez ce malheureux, en février 1850, époque de son entrée à la Charité, dans le service de M. Andral (salle Saint-Félix, n° 11), et je constatai alors, qu'à l'exception des abducteurs de l'index et du médius , les interosseux de la main droite ne répondaient plus à l'excitation électrique ; que les muscles des éminences thénar et bypothénar se contractaient très faiblement Par cette même excitation.
Cette main était alors très atrophiée : elle affectait déjà la forme d'une griffe.
Dans les autres régions du corps, on constatait l'existence de tous les muscles à l’aide de l'exploration électrique, bien que ces muscles s'atrophiassent déjà, surtout ceux du membre Supérieur gauche, et qu'ils fussent le siége de contractions fibrillaires presque continues.
Certains usages du doigt et au pouce de la main droite étaient seuls’ |
perdus, mais les autres mouvements s'exécutaient, quoique avec moins dé force qu'à l’état normal.
La parole était embarrassée , et cependant la langue se contractait bien par la faradisation.
J'ai vu s’atrophier un à un la plupart des muscles de Lecomte, et j'ai constaté que chacun d’eux s’est contracté, soit par la volonté, soit par l’électricité , Jusqu'à la dernière fibre musculaire , l'absence complète du mouvement (la paralysie) n'ayant lieu que lorsqu'on ne pouvait plus constater l'existence du muscle par la contractilité électrique.
I serait trop long d'indiquer ici l’époque de l'extinction de chacun de
ces muscles; je me contenterai de dire que depuis trois ans au moins on ne trouvait de contractilité à la main droite que dans les muscles de l’éminence hypothénar, où j'ai pu obtenir quelques faibles contractions jusqu’à la mort ; que, depuis plus d’un an, la langue et le deltoïde ne se Contractaient plus par l'électricité: enfin, que la plupart des muscles du bras, bien que très atrophiés, et évidemment malades depuis son
entrée à l'hôpital (depuis le commencement de 1850) se contractaient
encore très notablement par l'excitation électrique, peu de jours avant la mort.
Autopsie de Lecomte.— J'ai fait peindre , avec l’assentiment de M. Cru-
veilhier , le membre supérieur droit disséqué de Lecomte , afin de repré-
senter exactement le degré d'atrophie de chacun des muscles, et principalement pour montrer à quels degrés divers de décoloration de ces muscles
(1) M. Cruveilhier a tracé avec un grand talent d'exposition , le tableau de la
maladie de Lecomte, dans l’importante communication qu'il a faite à l'Académie de médecine en mars 1853. (Bulletin de l’Académie de médecine, t. XVIII, p. 490, 546)
De mn nl ne
EXAMEN DE LA FIBRE MUSCULAIRE. 597 correspondaient leurs différents degrés de transformation graisseuse (1), déterminées par l’examen microscopique.
Dans cette figure, on voit que presque tous les muscles du bras, bien qu'arrivés aux dernières limites de l’atrophie, ont conservé leur coloration à peu près normale; ces muscles n’ont offert aucune altération de putrition, même à l'examen microscopique. Le brachial antérieur seul est profondément altéré et présente une coloration d’un gris pâle. A la face antérieure de l’avant-bras, le cubital antérieur, le grand et le petit palmaires ne sont plus que des tendons auxquels s’attachent quelques fibres musculaires. Chose bien singulière ! ces fibres sont encore pour la
plupart assez colorées, d’un rouge un peu pâle , et revêtent le caractère de
Ja fibre normale. Il ne reste plus de traces du rond pronateur. Plus pro-
fondément on trouve ies débris des fibres musculaires appartenant aux fléchisseurs superficiel et profond , et au carré pronateur. Ces fibres offrent différents degrés de décoloration, depuis le rouge un peu jaunâtre jusqu'au
gris pâle. Les fibres qui sont arrivées à ce dernier degré de décoloration
ressemblent plutôt à de la gélatine qu’à de la fibre musculaire; on en distingue encore les faisceaux.
Tous les muscles de la face palmaire de la main étaient arrivés au dernier degré d’altération de nutrition, à l'exception de quelques fibres musculaires de l'éminence hypothénar qui étaient encore très colorées.
Si j'avais voulu parcourir toutes les régions du corps, on aurait vu qu’à côté des muscles entièrement graisseux il existait des muscles dont la fibre était encore pure, quoique très atrophiée.
Examen microscopique. — Les fibres musculaires , examinées au microscope (2), ont été trouvées normales quant à leur volume et à leur texture, dans les muscles ou faisceaux musculaires qui avaient conservé leur coloration, et chez lesquels j'avais constaté, pendant la vie, l'existence de la contractilité électrique et volontaire.
La figure 84 représente ces fibres normales à stries transversales. On voit dans quelques-unes les traces de fibres longitudinales. Les autres fibres musculaires, plus ou moins décolorées, avaient subi à divers degrés la transformation graisseuse, Voici les caractères qui distinguent chacun de ces degrés :
Fig. 85, 86. Les stries transversales deviennent moins distinctes ; elles sont fréquemment interrompues, disparaissent d’abord par ci, par là, et finissent par s’effacer complétement. Les fibres longitudinales, au contraire, deviennent de plus en plus marquées.
Fig. 87. Le faisceau musculaire se compose uniquement de fibres longitudinales ; les stries transversales ayant complétement disparu. On
(1) Je regrette de n'avoir pas pu reproduire cette figure coloriée da:s ce livre.
(3) M. Mandl a eu l'obligeance de dessiner sous mes yeux les figures qui représentent les différents degrés de transformation graisseuse et de in’en donper la description.
observe, en dehors de la fibre musculaire, du tissu adipeux, composé de cellules (a) arrondies ou longitudinales. Il existe, en outre, des gouttelettes
de graisse (4) déposées dans la fibre musculaire.