‹ De l'empoisonnement par la nicotine et le tabacChapitre 1 sur 18 · PAH · texte numérisé non relu

PAH

IIISTOIKE DU TABAC.

Le tabac a sa légende et son histoire.

La légende en fait un présent des dieux. Les Indiens racontent, aujourd’hui encore, cj[ue le tabac fut donné par le soleil aux Pawnés, tribus établies sur les bords du Missouri.

l/lîistoire, qui reste étrangère aux choses surnaturelles, ne parle du tabac que depuis la découverte de l’Amérique.

En vain Liébault, confondant la nicotine avec un verbascum^ a-t-il affirmé qu’elle existait de tout temps dans les Ardennes ; en vain d’autres auteurs, ne distinguant pas entre l’habitude d’employer certaines plantes (1) en fumigations, et l’usage de fumer le tabac, ont-ils voulu démontrer que celui-ci était connu des Scythes, des Gaulois et des Germains ; la science ne tient aucun compte de ces assertions, et considère le tabac comme une importation américaine.

(t) L’habitude de s’enivrer en aspirant la fumée de certaines plantes remonte aux temps les plus reculés. On lit dans Hérodote (livre VI). « Les Scythes ])rennenl do la graine de chanvre ; ils enlrcnl sous les pieux ([u’enveloppcnt leurs manteaux, et jettent cette graine sur des pierres rougics au feu. Elle fume aussitôt, et répand une vapeur plus abondante que celle d’aucune étuve hellénique; Le‘S Scythes excités par cette vapeur se meltenl à hurler. »

Ce lui ù Cuba cl lurs de l’arrivée de Chrisluplio Colomb dans celte île, en 1402, que les Européens virent le taljac pour la première lois. Voici comment l’un des meilleurs historiens de 1 illustre génois (1), rapporte le lait : « ... Chemin taisant, les Esj)agnols aperçurent quelques indiens (|ui se promenaient dans leurs champs, en tenant à la main un tison enflammé ; ces Indiens faisaient sécher des herbes qu’ils roulaient ensuite ; puis ils allumaient un bout de ce rouleau, mettaient l’autre extrémité dans leur bouche, et continuaient ainsi à aspirer et a exhaler la fumée. Ils appelaienl un rouleau de ce genre, tabacco. »

Plus tard, d’autres navigateurs letrouvèi'ent cette coutume bizarre dans un grand nombre de conti-écs du nouveau continent, surtout dans les pays voisins du golfe du Mexique.

Partout les Indiens employaient la même herbe, et partout semblaienten faire grand cas ; non-seulement ilslafumaient(2), mais ils la regardaient comme une panacée qui devait éloigner ou guérir tous les maux. Certaines tribus l’adoraient même à l’égal d’une divinité.

Peu à peu les Européens essayèrent du tabac. Ils fumèrent d’abord par curiosité, puis ils continuèrent par goût. En môme

(1) Washiiigtoii Irwiiig. — Tracluct. Merruaii.

(“2) Les Indiens de rAniérique du Nord fumaient habituellement le tabac en feuilles roulées ou en cigares, mais dans les circonstances solennelles, il se servaient du calinnel. C’était une énorme pipe dont le fourneau mesurait de 8 à 15 centimètres de profondeur et de 7 à 8 centimètres de diamètre; le tuyau long de 4 ou 5 pieds était orné d'ailes d’oiseaux, de-cheveux de femme entrelacés, etc.

Dans les conseils on se transmettait le calumet de main en main, (•t il fallait avoir aspiré plusieurs fois sa fumée, avant d’émettre un avis. Après la guerre les lril)us échangeaient des calumets et’ fumaient ensemble ; c’élait la signature des traités, le sceau des alliances. Malheur à (jui violait la foi du calumet !

Selon toute apparence, le mol calumet vient de calamus (roseau); celui de pipe, d’une racine germanique signifiant tuyau; enfin le mol cigare dériverait, d’après M. Lillié, d’un mot espagnol (cigarra) qui sort à désigner la cigale, animal dont la forme rappelle plus ou moins celle du cigare.

temps la confiance des indigènes dans les vertus médicinales de la plante, gagna les blancs, et bientôt l’usage du tabac l'ut adopté par les doux races comme genre de distraction et comme moyen thérapeutique.

Vers 1518, le tabac fit son apparition en Europe, introduit, dit-on, par Fra Itomano Pane, missionnaire espagnol, qui envoya des feuilles et des graines de cette plante à Charles Quint. Il eut d’abord pou do succès. A Madrid, on ne voulut pas l’employer, dans la crainte qu’il ne contînt un poison violent.

Mais son usage était maintenu parmi les navigateurs revenant d’Amérique. Ils le vantèrent à Lisbonne, et bientôt on s’en servit en Portugal, comme moyen de distraction et de jouissance, et aussi comme moyen curatif. Bientôt on fil de môme en Espagne.

Connu en Portugal et en Espagne, le tabac ne tarda point à l)énétrer en France.

La première, inqiortation en est duc à André Tliivet, moine do l’ordre des Cordeliers, qui le fit connaître chez nous vers 1556, ai>rès son retour du Brésil. Il le nomma angoumoùe, du nom de sa province natale, où il fit les premières tentatives de culture (1556) ; cet essai n’a pas été remarqué.

Quatre ans après (1560), Jean Nicot, fils d’un notaii'C de Nîmes, ambassadeur de Franco à Lisbonne, ayant été témoin des l>ropriétés de cette plante et de plusieurs cures rcmarqual)les qu’on lui attribuait, la présenta au grand Prieur, à Lisbonne : d’où son nom d'herbe du Grand-Prieur.

Jean Nicot offrit également des graines et de la [)oudre do tabac à Catherine de Médicis, pour la guérir de la migraine dont elle soutTrait. L’histoire ne dit pas si le remède réussit ; toutefois la reine y prit goût, et la poudre do tabac fut bientôt à la mode. La reine-mère consentit même à lui donner son nom. Mais le duc do Guise, et le peiqile avec lui, la nommèrent nicotiane, malgré la reine et la cour.

Plus tard, le cardinal Sainte-Croix, et Nicolas Tornabon, légats du })ai)C, le })remier en Portugal, et le second en France, rintroduisirent en Italie, où cettû plante fut aiipclée herbe de Foussard. -

Torna-Buona. C’esl d’ilalic que l’usage du tabac se répandit en Orient, grâce au commerce ({ue faisaient alors avec le Levant, les Républiques italiennes.

L’Angleterre suivit l’exemple des autres nations. John Hakins, en 1565, et l’amiral François Drake, en 1585, apportèrent cette plante dans la Grande-Bretagne où Waller Raleigh mit son usage à la mode. L’antipathie que la reine Elisabeth avait pour le tabac, ne j)ut le faire proscrire. Les Anglais devinrent fumeurs et introduisirent cette habitude dans les nombreux pays où ils allaient pour leur commerce.

La plupart des importateurs et des protecteurs du tabac, voulurent lui donner leur nom. Il fut d’abord appelé herbe à la Reine ou Médicée, herbe du Grand-Prieur, nicotiane. Les Bretons, seuls, lui ont conservé le nom de petun, sous lequel il était désigné par les naturels du Brésil et du Paraguay.

Jean Nicot l’appelle toujours nicotiane, lorsqu’il en parle soit dans le Dictionnaire français-latin de Robert-Estienne, auquel il a collaboré, soit dans son Thrésor de la langue française.

Voici ce qu’il écrivait dans le Thrésor : « Nicotiane. C’est une herbe de vertu admirable pour guérir toutes mauvaises playes, ulcères, chancres, dartres et aultres accidents au corps humain que Jehan Nicot de Nismes, conseiller du roy, et maître des requêtes de l’hosteldu dit seigneur, estant ambassadeur de Sa Majesté très-chrétienne en Portugal, lequel a recueilli ce présent Thrésor ou Dictionnaire de la langue française, envoya on France en l’an mil cinq-cent-soixante-deux et dont toutes provinces de ce royaume ont été engées et peuplées, à cause de quoi la dite herbe a obtenu et porte le dit nom de nicotiane. »

Malgré tout, le nom de tabac lui est resté ; mais les auteurs ne sont pas d’accord sur l’origine de ce mol. Les uns veulent qu’il vienne de Tabasco, ville du Yucatan, où les Espagnols abordèrent, en 1518, sous la conduite de Grijalva.

D’autres le font dériver de Tabago, l'une des petites Antilles. Mais celte île ne fut découverte que bien après Cuba, où les Espagnols virent, pour la première fois, clos fumeurs. D’autre

part, elle ne fut occupée par les Hollandais quVn 1326 et ce sont eux qui y introduisirent la culture du tabac.

L’opinion la plus propable est que le tabac doit son nom au mot Tabacco, qui désignait chez les anciens habitants du Mexique et de Saint-Domingue, les roseaux dans lesquels ils fumaient, ou mieux encore au tabacco, espèce de cigare employé par les Indiens de Cuba.

Avant d’établir son empire chez les nations européennes, le tabac lut l’objet d une polémique des plus vives entre les savants et les médecins des xvi° et xvii° siècles, sur ses dangers ou son efficacité. Il eut même des ennemis parmi les monarques, et fut l’objet de violentes persécutions. Mais, comme il arrive le plus souvent, ces persécutions ne servirent qu’à le mettre plus en renom, et à lui donner l’attrait du fruit défendu.

Jacques H', roi d’Angleterre, héritier de la répulsion d’Elisabeth pour le tabac, le proscrivit de ses Etats. Il est l’auteur d’un Traité célèbre contre cette plante, intitulé le misocapnos de (fAiffo?, haine, et /.airvo?, fumée). Dans cet ouvrage, il dépeignait sous les couleurs les plus sombres, les pernicieux effets du tabac.

Schah-Abbas, roi de Perse, et son petit-fils, Schah-Sephi, faisaient couper le nez et la lèvre supérieure aux fumeurs.

Le sultan Amurat IV (1638) interdit dans ses Etats l’usage du tabac, et fit pendre les fumeurs, une pipe dans la bouche. Ses successeurs Ibrahim I®'’ et Mahomet IV continuèrent les persécutions.

En 1560, à la suite d’un vaste incendie, à Moscou, attribué à l’imprudence d’un fumeur, Michel Fédérowisch, défendit à ses sujets de priser et de fumer, sous peine de recevoir 60 coups do bâton sur la plante des pieds, et d’avoir le nez coupé en cas de récidive. Le clergé russe déclara hérétiques ceux qui useraient du tabac. Mais ces persécutions cessèrent pendant le règne de Pierre le Grand, et l’usage du tabac fut désormais toléré (1698).

La Suisse, elle-même, si tolérante d’ordinaire, proscrivit le

labac avec sévérité. Jusqu’en 1670, dans les cantons de Berne et de Glaris, les fumeurs étaient frappés d’amende.

Enfin, en 16!24, le pai)C Urbain VIII lança une bulle d’excommunication contre ceux qui feraient usage du tabac dans les lieux saints.

Le tabac trouva d’abord des défenseurs dans les jésuites, qui écrivirent Vantimisocaimos^ pour réfuter le livre de Jacques I«’’, puis chez le pape Clément IX, un des successeurs d’Urbain, qui révoqua la bulle d’excommunication.

Pendant que les monarques protégeaient ou persécutaient le tabac, les savants discutaient à son sujet.

Parmi les plus célèbres détracteurs du tabac, il faut citer : llolfmann, Simon Pauli, premier médecin du roi deDanemarck et auteur d’un Traité de l’abus du tabac(1681) ; Fagon, professeur au Jardin des Plantes, et médecin de Louis XIV.

Au nombre des défenseurs, on doit signaler : Jacques Goliorry, qui fit paraître, en 1572, douze ans seulement après le retour de Nicot, un Traité des vertus et des propriétés du petun, appelé alors herbe à la reine; Jean Néander, médecin à Brême, qui vante le tabac au point de vue thérapeutique ; Erasme Francisci de Lubeck (1627) ; le médecin Poirson qui, en 1669, provoque à l’Ecole de médecine les détracteurs du tabac, et raille l’un d’entre eux, Barbin (envoyé par Fagon), qui s’oublie jusqu’à priser en discutant.

Quoi qu’il en soit, le tabac ne fut pas persécuté en France ; mais son usage se répandit lentement. Sous la régence de Marie de Médicis, on commence à fumer, et la cour adopte l’usage du tabac à priser. Louis XIII })risait, mais peu, et préparait lui-même son tabac avec une râpe d’ivoire.

Sous Louis XIV, l’usage du tabac devient général. Le gouvernement distribue aux troupes du tabac d’une façon régulière, et les soldats ont leur jiipe et leur briquet. Chacun connaît l’anecdole de Jean-Bart, fumant sa pi})e dans le palais de Versailles, et ce })assage où Saint-Simon raconte que le Dauphin surprit les petites filles du grand roi fumant dons des l)il)cs qu’elles avaient envoyé clierclicr dans un poste.

Sons Louis XV ot sous Louis XVI, on prisait, dans la liaulo société, et il était de bon ton d’avoir une tabatière.

Pendant la Révolution et sous l’Empire, cet usaefe ne fait que s’étendre : souverain, officiers et soldats prisent ou fuinent. Mais c’est surtout après la Révolution de juillet, avec la garde nationale et le soldat citoyen, que l’usage du tabac devient à peu près général.

Le tableau suivant, publié par V Economiste français (octobre 1875) montre l’accroissement de la consommation annuelle du tabac par 100 individus à Paris et hors Paris.

Page 1