PREMIÈRE PARTIE
Je n'ai pas à vous apprendre que notre pays souffre du mal de l'alcoolisme, qu'on entende par ce mot des mœurs d'intempérance ou les suites funestes qui en sont le châtiment. [l se dépense au Canada, annueïlement, pour la boisson, 100 millions de piastres, soit 17 piastres par tête. Ce seul chiffre en dit assez,
Il est temps, grand temps d'enrayer le fléau. Nos évêques ont pris l'initiative d’une vaste croisade qui s'étendra peu à peu dans toute la province de Québec et peut-être au delà. La prédication de la tempérance et l’enrôlement
de tous dans la société de la Croix, tels sont les moyens
Puüissants mis en œuvre par les évêques, 1] en est un autre non moins efficace—peut-être plus efficace—dont ils veulent également se servir : l’enseignement antialcoolique à l'école, Dans Je règlement de la société pour les archidiocèses de Québec et de Montréal, l’article 15° décrète que cet enseignement se donnera dans jes écoles. La raison en est frappante et devra atterminer une action Prompte et fervente chez toutes les éducatrices. La voici.
La génération actuelle, prise en masse, boit. Les ivro- £nes Sont la grande EXCéption, mais les buveurs sont Ja Presque universalité, P
A ces gens nous disons: “La boisson fait tort à votre santé, à votre bourse, à votre famille, à votre honneur, à vos affaires, à votre âme, Cessez donc de boire.” Ce n'est pas une Parole jetée aux échos du désert, non, et grâces en soient rendues à Dieu qui rend les cœurs dociles à la voix des missionnaires, Mais il faut bien tout de même reconnaître qu'une bonne Partie des adultes ne S’enrôlent pas sous la bannière de Ja tempérance, Et ce Sont malheureusement ceux qui auraient le plus besoin de S'abriter sous ce drapeau, Pourquoi cette abstention ? c'est que l'habitude de boire est Prise et qu'on n'a plus le Courage de rompre avec elle, La routine! c'est le grand obstacle qui rend difficile et Pénible la présente croisade, Mais ne YoYez-Vous pas la conclusion et la leçon qui se dégagent de ce fait? c'est Ja génération future qu'il faut rendre sobre! C'est aux enfants qu’il faut inculquer des habitudes de sobriété et l'horreur de la boisson, Puisque l'habitude est toute-puissante, Pourquoi l'habitude de Ja sobriété ne Je Serait-elle pas autant que l'habitude contrâire ?
“Qui à bu boira !” Dicton aussi vieux que l’ivrognerie, et qui rend sous une forme sentencieuse cette vérité découragcante que l'habitude est une seconde nature, mais d'où l'on peut logiquement tirer cette consolante déduction
Le
qui n'a pas bu ne boira pas: Un enfant qui jusqu'à l’âge de vingt ans ne trempe pas ses lèvres dans l’infect alcool, ne touchera jamais à ce hideux liquide: c’est ma conviction. L'alcool est très mauvais au goût; les buveurs de profession font eux-mêmes la grimace sur le verre qu'ils ingurgitent, Il faut se faire violence pour boire de l'alcool quand on n'est pas habitué. Disons-le donc hardiment : Qui n'a pas bu étant jeune ne boira pas étant vieux. L'habitude se prend durant la jeunesse. A vingt ans, le jeune homme qui aura pris l'habitude de ne pas faire usage de boissons fortes ne voudra pas se violenter à seule fin de prendre l'habitude contraire. Oui, retenez bien cette parole et faites-en votre maxime encourageante : qui n'a pas bu étant jeune ne boira pas étant vicux.
C'est dire que si les enfants grandissent avec la crainte et lhorreur de la boisson, il ÿ a 95 chances sur 100 que la génération prochaine sera une génération de tempérants, sans qu'il soit besoin d'une nouvelle croisade de prédication. C'est vous, Mesdemoiselies, qui aurez été les missionnaires pacifiques et méritanis, par l'éducation antialcoolique que vous aurez donnée dans les écoles.
Sans doute que cette éducation devrait se faire au sein de la famille, et que le foyer domestique devrait être la première école... Mais, hélas! vous le savez comme moi, il serait puéril d’y compter. Dans combien de familles l'enfant, au lieu de l'horreur, recevra l’amour de la boisson! Dans combien d’autres encore, par l’inintelligence ou l’insouciance des parents ou de l'entourage, il ne recevra, en fait de convictions, rien du tout, et sera tout préparé, parce que non aguerri, à subir la tyrannie de l'alccol, lorsqu'il aura dix-huit ou vingt ans.
C’est donc sur vous, institutrices, et sur vous presque uniquement qu'il faut compter pour faire l'éducation antialcoolique des enfants. La mission est grande, la tâche laborieuse, mais combien méritoire et consolante en même
temps! Vous travaillerez avec la pensée que le pays sera sobre par vous: vous verrez peu à peu vos élèves prendre la boisson en horreur, Quelle consolation et quelle récompense !
Du reste, à quoi vous servirait de consacrer votre temps et de dépenser votre vie à former l'intelligence et le cœur des enfants qui vous sont confiés, à édifier leur avenir, si vous n'assurez la stabilité de cette formation et leur avenir en leur inspirant l'horreur de la boisson ? Celle-ci détrui- L Le rait sûrement tout ce que vous travaillez à édifier, en minant cette intelligence et ce cœur que vous formez avec tant de zèle. Votre temps et vos efforts seraient consumés
en pure perte, Tout en cultivant ces jeunes plantes ct les arrosant avec soin, vous laisseriez se glisser à la racine, sans l’écraser, ce ver de l'intempérance qui bientôt, sous vos regards étonnés et attristés, ravagerait cette plante et
la tucrait,