‹ De l'esclavage dans les colonies: pour servir d'introduction a L'histoire deChapitre 2 sur 21 · DEZOBRY, E. MAGDELEINE ET G", LIB.-ÉDÏTKURS · texte numérisé non relu

DEZOBRY, E. MAGDELEINE ET G", LIB.-ÉDÏTKURS

RVM DES MAÇONS-SORBÛNNE, 1

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L'esclavage, tel que Fantiquité Tavait produit, tel que les temps modernes l'ont vu renaître , e$t enfin remis en discussion parmi nous, et Tidée de l'abolir a passé de la théorie à rappltcation; c'est une question qui n'est plus seulement à débattre parmi les philosophes, mais à résoudre par les législateurs.

Il semble que pour la trancher il ne soit pas nécessaire de la reprendre de bien haut. La simple raison parle un langage clair, et devant le sentiment public, si fortement prononcé, l'esclavage compte de nos jours peu de partisans assez hardis pour essayer de le défendre en lui-même , et revendiquer encore le monopole du libéralisme par ce motif qu'en maintenant la servitude, seuls

it INTRODUCTION,

ik établissent la liberté... a contrario\ On préfère généralement laisser le droit pour le fait; on renonce à la philosophie pour se rejeter dans Fhistoire; on compte retrouver dans ses ombres des arguments que les lumières de notre civilisation repoussent, et l'on ne se croit pas condamné au silence , quand on a , pour combattre la voix unanime de Tàge présent, l'autorité des temps anciens. Il n'est donc pas superflu de suivre sur ce terrain les défenseurs de Tesclavage. Us s'y sont jetés , il faut le dire, un peu à la l^ère et parce que le terrain moderne leur manquait. Mais ils s'y sont établis avec une assurance capable de désarmer les plus intrépides, et plusieurs y verraient d'ailleurs un moyen d'accorder à leur défaite une honorable capitulation. Qu'est-ce, en effet, que cette affaire de l'esclavage aujourd'hui? Une question pratique. Il né s'agit point de palmes académiques à recueillir, mais d'hommes à rendre à la liberté; et devant de pareils intérêts, qui ne ferait volontiers le sacrifice de son amour-propre? On consentirait donc de bon cœur à n'avoir raison qu'à demi , et on accepterait sans plus de débats une transaction qui , laissant à l'esclavage l'honneur du passé , réserverait à la liberté le domaine de l'avenir.

* Lettre de M. Granier de Cassagnac au Journal des Débais avec la réponse très-sensée du journal, 23 juillet i84i.

INTRODUCTION. m

Qu'on y prenne garde pourtant : nos adversaires ne sont pas hommes à se contenter d'un semblable partage; et cette concession de fait, pour des temps qui ne sont plus, compromettrait, plus qu'on ne le pense, la réalisation du droit que Ton revendique aujourd'hui. Que serait-ce, en effet, qu'un droit stérile et sans application possible dans le passé, à côté d'un fait qui aurait pour lui l'autorité de la religion et de l'histoire? Et ne pourrait-on pas le regarder comme une chimère, s'il devait, pour se produire dans le monde, donner un démenti à la double action de la Providence et de l'humanité? D'ailleurs, tout en faisant à la liberté la plus large part, si l'esclavage a été bon et nécessaire aux peuples anciens, pourquoi ne le serait*il pas à certains pays et pour certaines races? L'exception une fois admise peut s'imposer encore ; et ainsi, on le voit, cette théorie ne recule vers le passé que pour y trouver les raisons de s'étendre au présent , au moins jusque dans les limites où elle a intérêt de se maintenir.

Que demandent les défenseurs de l'esclavage?

Ce n'est pas la consécration solennelle du principe sur lequel il repose : ils laissent volontiers aux philanthropes et aux idéologues le plaisir tout platonique d'une solution conforme à leurs théories gé-^ néreuses; ils vantent même comme un progrès salutaire l'établissement de la liberté parmi les peu-

IV INTRODUCTION

pies; ils l'exaltent pour les races européennes où elle domine; ils l'espèrent pour les races africaines d'où elle est éloignée; mais ils prétendent que l'heure n'en est pas venue encore pour elles, qu'il faut attendre; et leurs théories ont pour but de faire voter l'ajournement de la question. Et comment se presserait-on de conduire ces peuples à la liberté, si l'on admettait leur apologie de l'esclavage !

L'esclavage, par ses origines, par sa nature, par ses effets, devient une des institutions humaines les plus bénies de Dieu.

Ses origines, on les place dans la famille, et l'esclavage de l'étranger n'est plus qu'une forme bienveillante d'adoption : adoption du pauvre d'abord, puis adoption du vaincu. Le pauvre menacé de mourir de faim , le vaincu placé sous le glaive du vainqueur, voient leurs jours conservés et renaissent à une vie nouvelle. C'est le maître qui la leur a donnée; n'est-il point justement appelépére de famille? et l'asservissement, qu'est-ce autre chose qu'un acte suprême de charité et d'amour?

L'esclavage ne s'arrête point là : c'est le commencement de ses bienfaits. Il les étend à la vie et à la postérité même de ces fils d'adoption ; il leur a donné un père , il leur donne un tuteur dans le maître ; c'est lui qui veille à leur salut, pourvoit à leurs nécessités, et les protège comme siens, au milieu d'une société qui refuse de les admettre parmi

ses membres. L esclavage n'est pas seulement pour eux une tutelle , c'est une éducation. 11 leur apprend, même par force, comme il convient à des esprits indociles ou à des races jeunes encore, la loi sacrée du travail , du travail , source de toute vertu et de tout progrès. 11 les initie donc à la vie policée , il les achemine vers la civilisation des maîtres, et leur prépare une place parmi les hommes libres... pour eux ou pour leurs descendants.

Conservation des races humâmes^ développement matériel et moral , discipline primitive , apprentis-sage de la liberté y indispensable noviciat et passage inévitable de la barbarie à la vie policée : voilà les titres de l'esclavage à la reconnaissance des hommes ^ et s'il faut à ces titres une sanction plus sacrée, on la demandera à la religion. L esclavage se lit dans la Bible comme établi par Noé, interprète, nous dit-on, de la volonté divine, aux secondes origines du genre humain , avant la dispersion des races. Il y a donc, pour le philanthrope, raison d'humanité, pour le chrétien, raison de dogme : que l'un et l'autre s'inclinent et laissent agir la sagesse de Dieu.

* MM. Granier de Cassag^nac, Des classes ouvrières et des classes bourgeoises^ Foyage aux Antilles ; Petit de Baroncourt , Lettres à M, le duc de Broglie et au ministre de la marine; De la Charrière, De t affranchissement des esclaves dans les colonies françaises ^ et les divers Rapports faits aux conseils coloniaux sur les questions relatives à l'esclavage.

Notre respect pour cette double autorité ne nous permet point cependant d'accepter sans nouvel examen de telles conclusions ; et, pour les réfuter, nous pourrons nous borner souvent à l'exposition pure et simple des raisons dont on les appuie.

Prenons d'abord l'origine de l'esclavage.

Selon M. Granier de Cassagnac, l'esclavage n'a jamais été établi tout d'une pièce : à plus forte raison n'a-t-on pas « réduit en esclavage des hommes primitivement libres et les égaux des autres hommes. » L'esclavage lui parait « un principe mêlé par Dieu même aux mille principes de la société humaine, d'une nature spontanée et en quelque sorte providentielle. » Et il en voit le commencement u dans le commencement même des familles, dont il faisait partie intégrante, dont il formait une loi naturelle, essentielle, constitutive. » Reste à savoir comment l'idée de famille, qui comprend le rapport nécesssdre de père et de fils, renferme en même temps celui de maître et d'esclave. « Primitivement, dit M. Granier de Cassagnac , l'idée de père et de maître se confondait entièrement... qui est père est maître absolu. Nous devons dire , ajoute-t-il , ce qui est fort important, qu'il ne suffit pas d'être père selon la chair, il faut encore

INTRODUCTION. vu

Têtre avec de certaines conditions de tradition, de durée, de famille, d'aïeux. Dans Homère, les pères qui sont maîtres sont tous fils des dieux. » Cette loi de Fesclavage, loi naturelle, essentielle, constitutive de la famille, ne se rapporte donc plus qu'à certaines familles , à celles dont le chef est fils des dieux, c/mn? Mais quelles sont en réalité ces familles, et quel est le sens de ce mot divin? « Nous l'ignorons , dit M. de Cassagnac : peut-être signifie-t-il maître, et a-t-il été donné aux chefs primitifs des familles précisément parce qu'ils étaient puissants. £n l'état où se trouvent les études historiques, il y a là quelque chose de mystérieux; mais quelle grande question n'a pas de mystère'?» Ainsi, tout en cherchant dans l'autorité du père l'origine de la puissance du maître, Tauteur est amené à trouver dans la puissance du maître la source de l'autorité paternelle. La déduction peut paraître étrange, mais le fond n'a rien de mystérieux.

Ce pas une fois franchi, à l'aide du mystère, tout devient facile dans la. théorie de Tcsclavage. L'esclavage n'est plus qu'un fait « naturel, primordial, simple, logique », sans enivrement pour le maître, sans amertume pour l'esclave, sans vio-

* M. Granier de Gassagnac, Des classes ouvrières et des classes bourgeoises, p. 4^, 4-^? 4^ et 5i.

VIII INTRODUCTION

lence surtout : il sort de la famille et entre tout naturellement dans la morale des anciens , tirée de Tétatde la famille, m Nous avons trouvé les premiers esclaves qui furent, c'étaient les enfants \» Dès lors, toutes les formes d'esclavage ne sont plus que des associations ou des changements de famille. La famille ne fait que recevoir et le pauvre qui s y réfugie, 6t le débiteur qu'elle y attire, et le vaincu aussi : le vaincu est un enfant sans père, il en trouve un dans le vainqueur; c'est un homme sans dieu, et les dieux sont les ancêtres des grandes familles. lia famille pourra perdre quelqu'un de ses membres à son tour : u le fils vendu, donné, engagé ou perdu par son père, devient le serviteur d'un maître étranger sans que rien change dans son état^ et sans qu'il ait quelque chose à regretter ou quelque chose à craindre ; il devient esclave, d'esclave qu'il était. » Puis la société se forme... « les faits déjà existants sont constatés, régularisés, sanc* tionnés; les mœurs se font lois, les coutumes s'écrivent, l'esclave reste encore esclave; il n'y a rien dans tous ces changements qui doive le blesser et le révolter. La société n'est pour lui que la continuation de la famille , et les lois n'ajoutent pas une maille au fouet du père ! » Et peu après il

^ M . Granier de Cassagnac , Des classes ouvrières et des classes bourgeoises , p. 69.

INTRODUCTION. ix

ajoute : « C'est en suivant le fil de ces idées que nous arrivons à faire comprendre comment dans l'histoire de tous les peuples il y a toujours deux races ennemies en présence Tune de Fautre » ' : la race des pères, sans doute, et la race des fils!

L'esclavage, nous le reconnaissons ici , et la preuve en sera dans notre ouvrage , existait à presque tous les âges et chez presque tous les peuples de lantiquité. C'est donc un fait à peu près général parmi les hommes; mais est-ce pour cela un fait nécessaire; est-ce une loi de la nature des hommes, une phase que la Providence ait nécessairement marquée au développement de l'humanité? Il n'y a entre ce principe et cette conclusion aucun lien réel. Ce serait singulièrement compromettre les idées morales que de les faire dépendre de l'état de la famille à telle époque donnée; ce serait fausser la philosophie de l'histoire que de voir une loi nécessaire dans toute chose générale ; car alors les ordres de faits les plus divers se trouveraient confondus, et on risquerait de rapporter aux principes constitutifs de la nature de l'homme les actes libres de sa volonté.

Non, l'esclavage n'est pas une loi de l'humanité, une condition fafale de son développement. Bien

* M, Granier de Gassag^nac , Des classes ouvrières et des classes bourge<Àses ^ p. 91 et suiv.

X INTRODUCTION

dans le domaine de la raison, ni dans les traditions religieuses, n'autorise à en rejeter le principe de rhomme à la Providence, qui, pour le tolérer, ne l'approuve pas nécessairement. L'esclavage est un fait ancien, un fait général, mais pas plus ancien que le mal, pas plus général que les vices répandus par tout le monde, de cette source altérée du genre humain. Pour en expliquer l'ancienneté, la généralité parmi les hommes, il suffit donc de cette dégradation du libre arbitre, et vous chercheriez en vain parmi les traditions sacrées une autre source à l'esclavage. Quand Dieu prononce le châtiment de notre premier père, il le condamne à travailler, non à servir. La liberté, telle est donc notre nature; le travail, telle est notre condition dans cette vie, désormais mélangée de bien et de mal, de joies et de misères; et le souvenir de cette double destinée est resté parmi les rêves de l'âge d'or, dans toutes les traditions des peuples. Prométhée, qui ravit au ciel le feu sacré dont il anima Thomme, avait humecté de ses larmes le limon dont il le forma ' !

Mais l'homme condamné au travail se révolta contre la peine et ne pouvant la renvoyer à son auteur, il la rejeta sur ses semblables. Dès lors l'éga-

* Tov Y^p mjXbv auTw ô llpojjLTjôebç , if o5 tov avOpcoirov SieirXaaaTO, oûx Icptjpaorev 6$aTi àXW $axpuotç. ( Ésope , cité par Themistius, ap. Stobée, Florileg.y tit. I, n*» 87.)

INTRODUCTION. xi

Hté primitive fut confondue, et il y eut deux classes panni les hommes : les uns vivant, dans le loisir, des fruits du travail auquel ils vouaient les autres; et cette distinction se transmettant comme un héritage à leur postérité , il y eut des maîtres et des esclaves. A-t-on le droit d'en rapporter à Dieu l'établissement? Loin de là. Dieu ayant imposé à l'homme la loi du travail, Thomme seul en fit une loi de servitude par un partage qui réservait aux uns toutes les jouissances, laissant aux autres, à perpétuité, toutes les rigueurs de cette condition.

L'esclavage est donc, en principe, une œuvre de violence, et quand on remonte aux origines des sociétés antiques, c'est le même fond qu^on retrouve sous toutes les formes qu'il a pu revêtir. Ainsi il a pu sortir de la famille, mais gardons-nous de croire qu'il ait ses racines jusque dans les bases sacrées où repose le foyer. La soumission de la femme, la dépendance de l'enfant forment, il est vrai, les premiers rapports de l'association domestique. L'enfant obéit par l'obligation même de sa naissance; la femme, par la nécessité de sa position : en s'unissant à l'homme, elle contracte une société où l'un doit avoir sur l'autre la prééminence et le commandement; une influence plus douce a été son partage. Mais, quelle que soit la rigueur que les temps de barbarie aient pu donner à ces rapports, ils ne constitueront jamais l'esclavage.

xii INTRODUCTION.

Ce qui forme resftence même des relations du maître et de Tesclave, c'est Thérédité et la perpé-, tuité des droits de Tun , des devoirs de l'autre , en deux lignes profondément séparées. Du père au fils, au contraire, il y a comme une succession na<^ turelle de devoirs et de droits qui alternent et se perpétuent dans la même série de générations. L'esclavage n'a pour avenir que l'esclavage ; le fils, au milieu des plus dures exigences de lautorité paternelle, a du moins pour héritage la liberté et le commandement. Pour qu'il devienne esclave, il faut que cet ordre naturel soit arbitrairement suspendu, le père cédant à un étranger les droits qu'il tient de la nature; mais, quon le remarque bien, l'enfant vendu par son père ne change point de maître, il change d'état; et ce premier acte qui constitue l'esclavage, loin de se fonder sur la nature, en viole les droits les plus saints. En effet, le père n'est point le maître absolu de l'existence qui vient de lui; la vie est un dépôt sacré qu'il doit transmettre comme il Ta reçu , et le principe de l'autorité tutélaire qu'il exerce sur ses enfants, c'est aussi à eux qu'il doit le laisser, comme le principe même de la reproduction et de la vie. La puissance d'être père, la puissance paternelle sont donc deux choses inséparablement unies par la nature ; et l'on ne peut, par une délégation arbitraire de ses droits, en ravir Théritage à sa postérité, sans aller contre

INTRODUCTION. xm

Tordre même de la création , dont les lois doivent se perpétuer inaltérables dans toute la succession des êtres. Ainsi Tesclavage n'a point son principe dans les relations de la famille, il faut les rompre pour qu'il en puisse sortir; et si, par un oubli sacrilège de tous les devoirs, il a pu se préparer au foyer domestique, il ne s'est accompli qu'au seuil de la maison , quand le père livra son enfant aux mains de Tétranger.

Ce qui est vrai de l'aliénation des enfants est vrai aussi de l'aliénation volontaire. On peut se soumettre à la puissance d'un autre : c'est un acte libre qui donne force à ce contrat de servitude; mais on ne peut convertir cette servitude en esclavage, c'està-dire en un droit perpétuel, dont le principe, accepté librement, s'impose ensuite, par une contrainte héréditaire, à toute une postérité, parce qu'on ne peut pas plus détruire ou modifier en soi qu'en ses propres enfants les lois de la génération et de la vie. Enfin, l'esclavage n'est pas mieux fondé quand il repose sur la volonté d'autruî. Le droit civil, qui y condamne le débiteur, le droit des gens, qui y livre le vaincu, n'ont pas de meilleurs titres que le rapt ou la violence; car l'homme n'est point une chose qui , en droit naturel , s'estime à prix d'argent, et le droit de tuer un ennemi dans le combat, ne tenant qu'à la nécessité de se défendre, ne peut se transformer en un droit d'asservissement

xiv INTRODCCTION.

qui altère les conditions de l'existence de génération en génération ^

Toutes ces raisons, 11 est vrai, feront sourire les défenseurs de Tesclavage. Noiis parlons de droit naturel et nous vivons dans la société! Or on sait, disait un membre du conseil colonial de la Martinique , » on sait que ces quatre mots : droit naturel, ordre social y impliquent contradiction; que les choses qu'ils indiquent ne peuvent exister ensemble; que l'une finit où l'autre commence; quil n'y a aucun tribunal institué par l'humanité pour appliquer un droit qui varie suivant chaque homme, et qui n'est écrit nulle part ailleurs que dans sa conscience. Il faudra donc en appeler à la force brutale , qui deviendra la seule autorité compétente^. »

* U est faux qu'il soit permis de tuer dans la guerre autrement que dans le cas de nécessité; mais dès qu'un homme en a feit un autre esclave , on ne peut pas dire qu'il ait été dans la nécessité de le tuer, puisqu'il ne l'a pas fait. ( Montesquieu, Esprit des tois^ XY, 2.) Il condamne de même l'esclavage résultant du droit civil et du droit de naissance. Ce passage du chapitre 6 , dont on a voulu se servir pour faire de Montesquieu un partisan de l'esclavage doux et modéré comme on aime à le montrer aux Antilles, ne peut s'entendre, que d'une servitude temporaire « fondée sur le choix libre » et résultant d'une convention réciproque, comme le dit expressément l'auteur. Cela n'a rien de commun avec l'esclavage véritable , dont il avait si clairement ruiné les prin«* cipes , quelques chapitres plus haut.

* La victoire alors, ajoute-t-il, proclamera sa décision par des cris de mort et à la lueur des incendies. C'est ce qite

INTRODUCTION. xv

— Ainsi le droit naturel est bon pour les sauvages, et le progrès de la civilisation consiste à sortir de son domaine pour établir à l'encontre un droit de convention. Nous n'avions jamais pensé, nous l'avouons, que tout ordre social fût essentiellement contre le droit de la nature. Il nous semblait, au contraire, que cet ordre n'était bon qu'autant qu'il se conformait aux règles qu elle a tracées; il nous semblait que le droit n'était vraiment sacré que s'il était, non pas seulement reconnu par la loi politique, mais avoué par la raison , et que la conscience n était pas une si équivoque autorité. Les partisans de l'esclavage, à ce qu'il parait, pensent tout le contraire. Entre eux et nous, qui décidera? Il n'y a pas de tribunal qui nous juge, et nous ne voulons pas, comme on le dit, en appeler à la force brutale. Nous nous bornerons à en laisser le jugement à la conscience et à la raison du lecteur.

La nature de l'esclavage ne répugne-t-elle pas à ses origines? et quoi qu'il en soit des causes qui l'ont produit, faudra-t-il au moins en bénir les

veulent les abolitionistes, etc. Séance du i ** novembre iSSg* jtévis des conseils coloniaux sur les questions relatives à C esclavage. Imprimerie royale*

XVI INTRODUCTION

effets? Faut-il admettre qu'il ait été un principe actif de conservation au milieu des guerres perpétuelles des races barbares? Faut-il lui reconnaître un caractère si éminemment tutélaire et une si puissante vertu d'éducation? Faut-il lui laisser enfin ce grand rôle qu'on lui prête dans le développement du genre humain? Serait-il vrai que « le critiquer, c'est critiquer la marche même de l'humanité , et que le lui reprocher, c'est lui reprocher d'être progressive \ >»

Si l'on pose la question sous cette forme : Est-il mieux de conserver le vaincu pour le travail que de le tuer? la réponse ne sera pas douteuse. Mais si vous faites de Thomme ainsi gardé une propriété, alors je n'oserai plus répondre; car dès ce moment l'homme n'est plus un travailleur, c'est un instrument; ce n'est plus un homme, c'est une chose qu'on exploite, dont on trafique; et de là naît un intérêt, non pas seulement de conserver, mais de multiplier cette marchandise. L'homme était devenu esclave par une conséquence de la guerre : on fera la guerre uniquement pour acquérir des captifs; et dans le cours plus continu de ces agressions, sans parler des prisonniers, plus d'hommes per-

* De f affranchissement des esclaves dans les colonies françaises, par M. André de la Charriera, propriétaire, président de la Cour royale et membre du conseil colonial de la Guadeloupe (i836).

INTRODUCTION. xvii

dront la vie qu'il n'en eût péri sans doute dans une guerre sans merci et sans esclavage. C'est ce que prouve l'histoire des pirates et des trafiquants .de chair humaine dans tous les temps. L'humanité, au fondy n'a jamais rien gagné à ces prétendus adoucissements des coutumes barbares. Autrefois on immolait des victimes humaines sur les tombeaux, puis on trouva moins cruel de laisser aux victimes le soin de se disputer elles-mêmes leur vie. Qu'arriva-t-il? les sacrifices humains auraient cessé d'euxmêmes, les combats durèrent ; ils servirent non plus seulement au deuil des familles , mais aux fêtes du peuple; ils entrèrent dans les devoirs des magistra* tures; ils firent corps pour ainsi dire avec la civilisation des Romains. Plus d'hommes périssaient en une seule de ces années de splendeur, qu'il n'en eût péri sous le couteau du sacrifice pendant des siècles de barbarie. Car ces jeux sanglants se multipliaient comme les plaisirs, s'imposaient en tout lieu comme la puissance de Rome. Et aujourd'hui qu est-il resté surtout des monuments de sa domination dans les provinces? Les amphithéâtres où s'immolaient les gladiateurs.

Voilà pour le bienfait de l'institution de l'esclavage; et quant à son influence sur les peuples soumis, faisons d'abord justice de ces mots de tutelle et d'éducation , qui ne peuvent que donner des idées fausses; toute analogie disparaîtra devant

xviH INTRODUCTION,

une simple définition. La tutelle est un devoir plutôt qu'un droit, c'est une charge qui impose au tuteur des soins continus, et lui refuse sur la personne et sur les biens du pupille non-seulement la propriété, mais jusqu'au simple usage; qu'y a-i-il de commun entre le maître et le tuteur? Le but de Féducation est de faire de l'enfant un homme, de l'élever au partage des idées, des devoirs et des droits de celui qui le formé. L'éducation de l'esclave eut toujours pour but de le façonner à. l'esclavage; c'est la théorie d'Aristote et la pratique des maîtres de tous les temps. Que l'on cesse donc d'abuser de ces termes; et, si de la définition vous passez à la réalité, si vous cherchez dans l'histoire la condition , l'influence véritable, ou, comme on dit, la fonction sociale de l'esclavage, qu'y verrez-vous? L'esclavage y paraît-il comme un chemin nécessaire entre la vie sauvage et la vie civilisée? On a vu, il est vrai, surtout dans la dernière période des temps anciens, des barbares jetés au sein de la civilisation par l'esclavage ; le fait est constant et nous en verrons plus bas les influences. Mais il n^en est pas moins certain que, dans la suite de l'histoire, au milieu des grandes révolutions du monde, c'est le contraire qui s'est souvent produit. Ce sont les peu. pies les plus civilisés qui tombent sous le joug des peuples plus barbares, mais plus belliqueux; car dans ces crises qui décident de la liberté des na-

INTRODUCTION. xix

tions, c'est la force qui l'emporte. Ainsi nous voyons dans toutes les parties de l'Asie, les races les plus policées descendre tour à tour dans Tesclavage. Les Assyriens de Ninus et de Sémiramis , asservis par les Mèdes; les Mèdes, les Bactriens et les Lydiens de Grésus , et toute cette florissante Asie-Mineure, et l'Egypte des Pharaons , s'inclinant sous le joug des Perses; puis les Arabes dominant oùAlexandfe avait régné; puis cette succession de hordes turques passant bien moins encore de l'esclavage à la civilisation que de la civilisation à l'esclavage; puis les féroces Mongols promenant la mort et la servitude depuis les royaumes nouvellement établis aux bords de la Méditerranée , de la Caspienne et de la mer Noire jusqu'aux vieux peuples de l'Inde. Même spectacle parmi les races européennes. Les Pélasges, qui ont développé dans la Grèce les germes de la civilisation, sont chassés ou asservis par les Hellènes encore incultes. Ces Achéens illustres qui ont fait la guerre de Troie et l'âge héroïque de la Grèce, ces compagnons d'Agamemnon, d'Achille et de Ménélas, ces fils des DieitXy sont les esclaves des temps historiques; quels sont les étrangers qui leur sont associés dans le cours de cet âge? quelques hommes de la Thrace, ancienne patrie d'Orphée; beaucoup de l' Asie-Mineure et de la Syrie, de ces contrées qui avaient su donner tant d'éclat à leurs institutions indigènes (témoin les récits d'Héro-

XX INTRODUCTION

dote elles tableaux de la Bible ), et qui, après Alexandre , s'ouvrirent aux arts dé la Grèce, sans trouver pour leurs populations plus de garanties. Mais les villes mêmes de la Grèce, et les plus illustres, ne payaient-elles point encore leur tribut au recrutement de l'esclavage? Ainsi rétablissons cette vérité qui n'aurait jamais dû faiiie un doute : l'esclavage a jeté plus de races de la civilisation dans l'abrutissement, qu'il n'en a élevé, de la barbarie à la vie policée. Son rôle dans le monde est de détruire au contraire le travail de la civilisation, de niveler ce qu'elle a élevé, de dissoudre ce qu'elle a réuni; et si chaque fois il n'a point fait table rase, c'est qu'il y avait au fond de la civilisation des vaincus un principe qui, tout affaibli qu'il fût , avait encore la force de se relever et de refleurir.

De la Grèce passons à Borne , et sur un théâtre plus grand, cette vérité apparaîtra avec plus d'éclat. Borne vainquit, presque barbare encore , les peuples florissants de l'Etrurie et de la Campanie, de la Grande-Grèce et de la Sicile; Carthage, qu'elle asservit après eux, l'avait aussi devancée par l'étendue de son commerce, les recherches de son luxe, et, selon les données d'Aristote et de Polybe, par la science , sinon par la force de son organisation politique. La Grèce enfin, conquise par Bome, lui imposa cette civilisation que Bome alla porter aux

INTRODUCTION. xxi

peuples de l'Occident. Ainsi, même dans cette initiation des races occidentales à la vie romaine , les idées qui seront dominantes viennent pour la meik leure partie d'une race soumise. De telle sorte que, pour donner à l'esclavage un semblable rôle entre les vainqueurs et les vaincus , il faudrait dire qu'il servit à l'éducation non pas des esclaves , mais des maîtres :

Graecia capta ferum victorem cepit.

Voilà la seule conclusion qui puisse sortir de rbistoire, et l'on se demande pourquoi la nouvelle philosophie du progrès social a pris l'habitude d'affirmer précisément le contraire de cette thèse. Il est vrai qu'elle serait peu goûtée aux colonies. Et pourtant, si, pour la contre-épreuve, vous examinez non plus seulement les races barbâtes dans leurs rapports avec les races plus civilisées qu'elles ont soumises, ce qui est le cas général, mais les barbares dans leurs rapports avec les peuples civilisés qui, par l'esclavage, les ont attirés dans leur sein; si vous passez de l'asservissement des peuples à la servitude individuelle, vous acquerrez une nouvelle démonstration de cette vérité : que l'es- , clavage ne fit jamais l'éducation d'une race, et que son influence fut toujours fatale et aux esclaves et aux maîtres. Sans empiéter ici sur le développement

XXII INTRODUCTION

que cette proposition doit recevoir dans notre livre, en son lieu, nous indiquerons cependant en passant les raisons et les faits sur lesquels elle repose. Comment l'esclavage eût-il fait l'éducation des races barbares , dans quel sens aurait-il eu la force de perfectionner l'individu? Thomme ne se forme point comme se forme la cire sous la main du modeleur; l'éducation n'est pas une chose purement active d'une part et passive de l'autre , mais active des deux côtés. L'enfant qu'on élève ne doit point seulement recevoir des idées, mais réagir, en quelque sorte, sur elles pour se les approprier; et si Ton veut en faire un homme , il faut développer en lui , en les réglant dans leur mouvement, les facultés dont il est doué ; il faut surtout en affermir et fortifier dans son âme le principe , c'est-à-dire la conscience, le sentiment de la personnalité. Or, que fait l'esclavage? il commence par détruire ce principe de toutes les forces de l'âme, il supprime la personnalité, il fait d'un homme une chose. Il pourra bien quelquefois lui donner plus de valeur comme chose, le perfectionner comme instrument ; il pourra de même gouverner ses mouvements extérieurs , composer son maintien , et en apparence régler sa conduite. Mais là n'est pas l'homme, l'homme moral lui échappe, car il Fa renié; et, quelque forme qu'il arrive à lui donner, ce ne sera jamais qu'une machine vivante. Les anciens avaient

INTRODUCTION. miii

la franchise de Favouer, quand ils appelaient les esclaves des corps (ad^inxt:»).

Il y a une âme pourtant dans ce corps, quoiqu'on veuille Toublier. Il y a une force intérieure , une volonté dont il faudra bien tenir compte ; et le but suprême de l'esclavage , ne pouvant la détruire, est de Tencbaîner à la volonté du maître : c'est en lui qu'il transporte, pour cet être avili, le principe de la conscience, de la personnalité. L'esclave n'est plus qu'un rejeton enté sur la personne du maître. Le maître est tout pour lui : famille, patrie, Dieu, arbitre souverain du juste et de l'injuste; toute l'existence de resclî^ve se confond et s'absorbe dans cette vie supérieure :

'Efxol TcoXtç IgttI xa\ xaxacpuYYi xal v^jxoç Kai Tou Sixaiou tou t' àSCxou TcavTbç xpix^ç *0 SecTTcoTTiç. Ilpiç TouTov ?va Set Çtjv Ijas*.

Toute sa vertu consiste à obéir.

Quel fruit devait produire un tel système au sein de la société païenne? on le peut facilement deviner : Tésclave ne fut pas seulement un agent de travail , mais un instrument de fraude ou de plaisir, et il dut avec la même docilité se prêter à toutes les exigehces bonnes ou mauvaises. Mais, quoi qu'on voulût faire , il gardait toujours en lui

* Ménàndre, ap. Stobëe, Fbrileg, LXIT, 34.

XXIV INTRODUCTION

un principe d'action , et, quand une si douteuse autorité le retenait vers le bien , comment ne seraitil point allé au mal avec toute l'impétuosité d une nature rejetée dans le domaine des sens? Enfermé dans ce cercle fatal de la sensualité, il y accommoda sa vie; et, dans ces conditions, le contact d une société brillante ne pouvait donner que plus d'aliments à ses vices , plus de raffinement et d'éclat à sa perversité. Telles sont les moeurs du théâtre , et telles étaient celles de la vie réelle , comme le prouvera le rapprochement des comiques et des orateurs chez les Grecs comme chez les Romains. Ainsi l'esclavage ne conservait l'homme que pour détruire en lui la meilleure partie de l'homme : l'homnfe moral, l'homme véritable. Égaré par les influences d'une civilisation qui ne s'adressait point à son esprit, sans autre guide que le caprice d'un maître, sans autre inspiration que les sens, il y puisa les germes d'une corruption dont il porta les traces jusque hors de l'esclavage ; car l'affranchissement n'a jamais suffi à régénérer entièrement cette nature viciée. « Nous nous servons, dit M. Granier de Cassagnac, nous nous servons des mots de race libre et de race esclave, quoique l'espèce humaine sorte évidemment du même lit , parce qu'une fois saisis par l'esclavage , les serviteurs ont réellement vécu et multiplié à part, marqués parmi chaque nation d'un sceau iudélébile et qui a résisté à toutes

INTRODUCTION, xxy

les réhabilitations. Toujours, partout, uon*seulemeut les affranchis, mais encore les anoblis euxmêmes ont été montrés et moqués*. » — Qu'on parle donc de l'éducation de Tesclavage, si, au lieu d'élever au même niveau deux races profondément distinctes, il a su créer, dans la même famille, deux races à jamais séparées par l'indélébile flétrissure de celle qu'il a touchée !

Mais cette dépravation morale devait réagir sur le physique, elles fausses conditions où l'on plaçait l'esclave ne permettaient même pas de perfectionner ces êtres, dont on prétendait faire les instruments d'une civilisation plus avancée. Par-tout, en effet, chez les peuples anciens et chez les peuples modernes , au moins tant que l'esclavage ne fut pas modifié, partout ces corps succombent sous la double influence d'un travail abrutissant ou d'une énervante oisiveté. La race dégénère et s'éteint par la disparité des sexes et l'infécondité des unions vagabondes; et il faut que les marchés ravivent perpétuellement cette population placée hors des voies de la nature ; il faut que la guerre , la piraterie jettent sans cesse tle nouvelles races libres dans cette rapide consommation : car l'esclavage, semblable à Saturne, dévore ses enfants. Et cette image appliquée avec tant d'éloquence aux

* M. Granier de Cassagnac, Classes ouvrières^ etc*j p. 95-96.

XXVI INTRODUCTION

origines de nos libertés appartient à plus d'un titre à l'esclavage; c'est le dieu des esclaves, dieu dont les fêtes n'étaient point toujours les débonnaires saturnales : au fond de l'arène consacrée aux jeux du peuple romain, il y avait, sous un rideau de pierres, une tête de Saturne pour boire le sang des gladiateurs * !

Ces mêmes influences que l'esclavage exerça sur les classes serviles de Tantiquité, il les étendit aux classes libres; il les corrompit moralement, il les épuisa physiquement. Quelle morale, en effet, que celle qui, retranchant de l'humanité la moitié de la race humaine, accorda sur elle à l'autre, une si longue et si générale impunité! Quelles excitations à la cruauté, quelles facilités à la débauche, quel abus dans tous les droits, quel relâchement dans tous les devoirs de la famille! L'histoire du foyer antique en donne un triste enseignement*. Mais l'esclavage ne vicia pas seulement l'organisation de la famille , il altéra la constitution des États. En effet, toute société se maintient par le double con-

* 'Ev àx^alç 8i oC<rf\^ ki triç *EXXt)vtx9iç (Gentilis) ^eiariSaifiioviaç, âffjLt^ai |/.ovo|xa)(^(aç lireTe)iouvTO -Tcotpà *Pa)(jLa(oiç xaT^ îcat-

pOUÇ'XÊXpUTCTO^E TtÇ ÔTcbyîjV KpOVOÇ XtOoiÇ TÊTpyifASVOlÇ UTCOXÊ^^TJVWÇ,

tva tS tou TtÊffovTo; xaTafjLiaivotTO Xuôpw. ( Saint Cyrille d'Alexandrie, IV, c. Juliariy t. Vf, p. ia8, d.

* Le cri pour l'esclavage est donc le cri du luxe et de la volupté, et non pas celui de la félicité publique. (Montesquieu, Esprit des lois, X, 9.)

INTRODUCTION. xrvn

cours du gouvernement et du travail; et les fonctions que ces besoins réclament sont assez ordinairement partagées. Où est le principe véritable de la vie et de la force? On inclinait généralement à le placer dans la classe supérieure. Lycurgue, à Sparte, réservait même exclusivement à la classe libre le soin de régir et de défendre l'État, excluant le travail de la cité pour l'imposer à des esclaves; et des philosophes, au sein de la démocratique Athènes, inclinaient vers un semblable partage dans l'organisation de ces républiques qu'ils prétendaient élever sur les fondements de l'expérience, selon les règles de la raison. Quel était leur but? Voulaient-ils réserver aux charges civiles de rÉtat une plus nombreuse population d'hommes libres? Loin de là, ils recouraient aux mesures les plus monstrueuses, pour contenir en de certaines limites le nombre des citoyens. Mais ils croyaient, par ces moyens, maintenir lesdeux classes dans les conditions d'équilibre où ils les avaient placées, et à ce prix assurer à l'État une sorte de perpétuité. Qu'arriva-t-il pourtant? I^es classes libres séparées du travail dépérissent comme la plante détachée du sol. Sparte se meurt, faute d'hommes*; il ne reste sur cette vieille terre aristocratique que les races asservies. Ailleurs, les classes ouvrières étaient

* Arîstote, Polit. IT, vi, 12.

xxviii INTRODUCTIOJf.

comprises dans l'État, admises au partage de tous les droits de la cité; mais le législateur qui leur avait ouvert les fonctions politiques ne leur avait pas suffisamment assuré l'exercice du travail. L'esclavage était admis au sein de ces républiques, et; le travail libre ne soutint pas longtemps cette redoutable concurrence. Devant cette puissante industrie, qui avait les grandes fortunes pour mobile et l'esclavage pour instrument^ le travail libre s'appauvrit, se dégrada; et il ne resta aux classes ouvrières que la triste ressource de trafiquer du pouvoir pour la ruine de leur patrie. C'est l'esclavage qui jetait sur les places publiques ces hommes libres ou anciens affranchis, repoussés ou dégoûtés du travail , tout prêts à vendre leur témoignage dans les procès , leurs votes dans les élections et leurs droits de citoyens et les intérêts de l'État. Aristocraties et démocraties portèrent donc la peine de cette institution coupable : les premières supprimaient, les secondes avaient trop peu garanti cette classe libre de travailleurs qui est la véritable base de la force publique ; et elles finirent, les unes par épuisement , les autres par corruption.

Rome donne à ces vérités une nouvelle confirmation. Forte et puissante tant qu'elle vécut du travail libre et qu elle sut l'honorer des plus hautes charges de l'Etat, elle se corrompit en même temps qu elle laissa une plus grande place au travail des

INTRODUCTION. xxix

esclaves. Elle se maintient longtemps encore par la solidité de son organisation et Tétendue de ses ressources; mais partout la race libre s'est énervée. Vainement , quand le travail des esclaves fera défaut à son tour, et que les ressources extérieures seront épuisées, le prince fera-t-il appel au travail libre; vainement s'efforcera-t-il de lutter contre la désorganisation sociale, en fixant chacun en son lieu par une contrainte héréditaire : les générations s'épuisent et se dissolvent dans ces liens de P origine où Ton prétend les retenir ; le vide se fait partout dans l'empire. Les barbares qu'on a dû depuis longtemps y introduire comme soldats, comme généraux, comme empereurs même, y viendront comme peuples, et la société antique aura cessé d'exister. Mais les sociétés qu'ils ont formées de ses débris ne nous donnent-elles pas le même enseignement? Est-ce l'esclavage, sous sa forme adoucie, qui a conservé et nourri les germes de la civilisation dans leur sein ? La civilisation s'est développée sous la bienfaisante influence du christianisme , qui prêchait Tégalité des hommes; elle s'est développée au sein des villes où les hommes se constituaient libres, où ils trouvaient un refuge contre le servage. Le progrès n'a commencé aussi pour les campagnes que du jour où ce dernier lien de servitude fut brisé.

Partout donc l'esclavage exerça la même in-

XXX INTRODUCTION

fluence : il entrave le travail libre , il appauvrit ou dégrade par sa concurrence les classes inférieures qui y sont nécessairement vouées, et diminue d'autant la source unique de la force et de la prospérité des États. Que s'il fut pour les peuples anciens un principe de ruine, loin detre un moyen de force, il faut encore bien moins lui rapporter l'éclat qu'ils ont jeté dans le monde. Ni le loisir des villes aristocratiques, ni le travail des esclaves sur lequel ils étaient fondés, n'ont l'honneur de la civilisation antique; car le loisir des villes aristocratiques^ même dans la pensée des législateurs et des philosophes , était consacré, non aux lettres, mais aux armes. Il aboutit à ces guerres intestines qu paralysèrent les destinées de la Grèce et hâtèrent son déclin; et le travail des esclaves tient de sa nature l'immobilité. Tout ce que touche l'esclavage est comme frappé d'impuissance. L'agriculture et les métiers sont, dans la Grèce ou à Rome, et, nous le verrons, aussi parmi nous, un objet d'honneur ou de mépris selon la part qu'il y prend. La médecine, les sciences, les beaux-arts, réservés exclusivement aux hommes libres, font la splendeur de la race hellénique; abandonnés en partage aux esclaves, ils ne trouvent plus un nom, digne d'être associé aux grands noms de la Grèce, parmi les Romains.

Nous affirmerons donc dès à présent, à notre

INTRODUCTION. xxxi

tour, que resclavage, à le prendre dans la généralité de rhistoire, a moins sauvé qu'il n'a détruit par son institution même, moins formé que perverti par rinfluence de son action , éclairant parfois les intelligences pour dépraver les instincts , offrant plus de loisir pour donner plus de facilités à tous les désordres. Mous dirons que non-seulement il flétrit, dégrada, dévora les classes ser viles, mais qu'il corrojnpit et ruina les classes libres, dans l'organisation de la famille et dans les constitutions des États. L'esclavage a été l'éducation du vice pour toutes les races. Tant de captifs de toutes les nations du monde, introduits par une longue et constante infiltration au cœur de la société romaine, que sont-ils devenus? La populace de la république et les affranchis de l'empire. Quand la Providence voulut appeler les peuples barbares à la civilisation de Rome, c'est comme maîtres et non comme esclaves qu'elle \les y fit entrer.

Il faudra donc retrancher l'antiquité des arguments présentés en faveur de cette institution ; mais dès lors toute la philosophie de l'esclavage a perdu âon fondement. L'esclavage n'est plus une loi essentielle de l'organisation de la famille, une condition nécessaire du progrès de l'humanité; il n'a plus rien de providentiel ni de divin ; il est tout simplement ce que le sens vulgaire nous le montrait : une usurpation de l'homme par l'homme. Il lui restera

XXXII INTRODUCTION

son ancienneté et ces obscurités des premiers âges où son origine se perd; il a été, je l'accorde, un fait avant d'être un droit, et c'est , si Ton veut, la raison pourquoi « il ne serait pas resté dans la mémoire des peuples, dans les légendes, dans les hymnes, dans les poèmes quelque chose de cette époque terrible, sacrilège et abominable, où des hommes auraient enchaîné, de propos délibéré, d'autres hommes, leur auraient ôté non-seulement la liberté , mais beaucoup plus que cela : leurs familles, leurs droits, leur personnalité , leur nom; beaucoup plus que cela encore : la foi en eux-mêmes, la conscience de la noblesse et de la sainteté de leur nature*. » Cette énormité ne s est point faite en un coup parmi les peuples anciens : la date nous manque donc; mais. nous l'avons pour l'esclavage moderne : elle s'est accomplie au quinzième siècle, au sein du christianisme et de la civilisation.

Il est vrai que Tesclavage , aux yeux de ses dé* fenseui^, perd tout à coup ce caractère dans nos colonies; et comnie c'est en vue de ce qu'il est aujourdliui qu'on exalte tout ce qu'il fut autre-^

* M. Granier de Cassagnac, Classes ouvrières, etc. ^ ?• 9^*

INTRODUCTION. xxxiii

fois, c'est surtout dans le régime moderne que l'on vante la légitimité de ses origines et les bienfaits de son influence. Les idées sont aur tous ces points si bien établies, que Ton supporte à peine le doute, que Ion ne comprend plus la contradiction; et les hommes les mieux faits pour donner une forme littéraire à la discussion, n'ont plus pour leurs adversaires que ces étranges paroles : « Il faut l'impénétrable croûte d'absurdité qui sert d'enveloppe à la cervelle des philanthropes européens, pour qu'ils ne soient pas saisis de ces vérités qui sont mathématiques. »

Le premier de ces axiomes est celui-ci : que les nègres transportés comme esclaves en Amérique étaient esclaves en Afrique, esclaves de naissance, ou esclaves par châtiment, et que, s'il y a de loin en loin quelques prisonniers de guerre, c'est l'exception, et c'est rare. Voilà ce qu'avance M. Granierde Cassagnac; et le moyen d'en douter? w Des négodcmts qui ont acheté et apporté des esclaves toute leur vie» le lui ont affirmé, et un jeune nègre, qu'il a fait causer aux y^ntilles, lui a confirmé leur témoignage ^ Dès lors il supprime de l'histoire de la traite, w cette chasse aux hommes dans les bois, ces malheureux courbés sous le poids des fers, ces gémissements plaintifs des filles, des

* M. Granier de Cassagnac , Voyage aux AntUles^ t. I, p. i38-i4o.

xxxiv INTRODUCTION,

épouses violemment séparées dun père, d'un ma« ri. » Ces tristes scènes décrites par Homère, ces plaintes auxquelles Eschyle, Sophocle, Euripide prêtaient, dans leurs tragédies, de si pathétiques accents, ne sont plus, dans l'histoire de l'esclavage moderne, que « le produit d'imaginations burlesques, une fantasmagorie ridicule, bonne tout au plus à la littérature sensible et larmoyante de VHownéte Criminel. » Dans la traite il ne faut plus voir que « des nègres fort grossiers , fort ignorants, fort mal nourris, vivant sans famille et à moitié sauvages avant d'être esclaves de blancs civilisés; en un mot il faut y voir la colonisation de l'Amérique opérée avec des ouvriers africains, avec augmentation pour eux de bien-être matériel et de garantie morale, n Qui , en effet, hésiterait à les croire « vingt fois plus heureux avec leurs nouveaux maîtres qu'avec ces rois stupides, nus et dévorés par la gale*?» Aussi la légitimité de la traite est-elle dans la pensée de tous les défenseurs du régime actuel '.

* M. Granier de Gassagnac , Voyage aux JntUlesj tom. I, p. 140-14^.

* « Voici Fexacte vérité sur ce prétendu commerce de marchandise humaine , qui se réduit, pour les hommes de bon sens, à un simple déplacement d'ouvriers, avec un avantage incontestable pour ceux-ci. » Ibidé, p* iSy* — Cf. M. de la Charrière, ouvr. cité, p. 4o. — a La traite, selon M. Petite est lout simplement le transport des liègres d'une plag^ de la mer Atlantique à une autre , l'acte de prendre des esclaves oisifs et souvent destinés à être mangés, pour en faire des esclaves

INTRODUCTION. xxxv

Rien de plus digne de la raison et de l'humanité » rien de plus digne du christianisme. La traite , quand elle a été autorisée, avait^^selon le Globe, pour but « non-seulement de donner des travailleurs au climat des Antilles , mais d'enlever les nègres à la dégradation de l'Afrique pour les former à la morale sublime de l'Évangile. » La repousser par motif d'humanité serait donner au système le démenti le plus formel , et on s'en gardera bien. « Nous la repoussons, disait le même journal, non pas en ce qu'elle blesse la justice, la religion ou l'humanité : car nous la trouvons établie et protégée par la loi, par l'église et la raison; car il nous semble bien qu'on aille sur une terre

laborieux. »— « Le trafic des noirs par les Européens, dit-i] encore à M. le ministre de la marine^ a commencé la civilisation de la race africaine éternellement soumise dans sa patrie à Tesclavage , à Tindigence d'idées et même à Fanthro* pophagie. » — Niera- t-on que ce commerce a eu Theureux, rhumain , le noble résultat d'arracher à une mort certaine une infinité de malheureux, esclaves dans leur pays et dans toute la rigueur du droit absolu^ que le sort avait livrés à des ennemis implacables ; que ces prisonniers , encore appelés captifs au Sénégal, après avoir été payés chèrement au commerce de FËurope par les colons , ont été par eux convertis au christianisme , et jouissent du bienfait de notre religion consolante; que, de barbares et d'anthropophages qu'ils étaient, ils ont imité quelques-uns de nos exemples, ils sont entrés dans quelques-unes des voies de la civilisation ; qu'ils jouissent aujourd'hui de tout le bien-être matériel qui peut être compatible avec leur état? » etc. (Séance du i3 décembre 1 838, Avis des Cofiséts colomauXy etc.: Guadeloupe, p» 1 64; cf. pour la Martinique, p. 82.)

XXXVI INTRODUCTION

barbare arracher au malheur de misérables sau« vages pour les transporter au sein de la civilisation. Toutes les déclamations des philanthropes là-dessus nous paraissent insensées. Nous repoussons la traite parce qu'elle nous paraît une cause de ruine pour les colons. ' n

Si le dernier point semble contestable, à voir les mesures réclamées et prises pour entraver ce commerce , les autres offrent bien aussi quelque difficulté. On invoque la raison et la loi: et la loi aujourd'hui, interprète de la raison publique, proscrit la traite comme un crime parm; nous ; ailleurs , elle l'assimile à la piraterie et la livre à la justice sommaire du Gode maritime. On invoque la religion : et la religion, par l'organe des souverains pontifes, l'a frappée des condamnations les plus formelles. Je sais bien qu'on voudrait détourner l'anathème contre cette abominable tentative d'asservir les Indiens : — il n'en reste plus dans nos colonies; — c'est pour cela que l'on cite les anciennes bulles des papes. Ce n'est pourtant point ainsi que l'entendait pour le passé, et que le règle pour le présent le bref de Grégoire XVI, qui les résume et les confirme. Après avoir rappelé l'influence du christianisme pour tempérer la condition servile, multiplier les affranchissements,

^ Globe du 24 j^ia et du 1 1 août i844*

INTRODUCTION. xxxvii

supprimer T esclavage, et cette époque fatale qui le vit renaître parmi les chrétiens, aux dépens des Indiens et des noirs, il montre la voix des pontifes de Rome s élevant en même temps contre de pareils attentats : «Ces prescriptions et ces soins de » nos prédécesseurs, continue-t-il, n'ont pas été » inutiles, avec l'aide de Dieu, pour défendre les » Indiens et les autres dessus désignés ^ contre >f la cruauté des conquérants et contre la cupi- » dite des marchands chrétiens. Non cependant » que le saint-siége ait pu se réjouir pleinement n des résultats de ses efforts dans ce but, puisque » la traite des noirs, quoique diminuée, en quel- » que partie, est cependant encore exercée par >» plusieurs chrétiens. Aussi, voulant éloigner un }} si grand opprobre de tous les pays chrétiens, » après avoir mûrement examiné avec quelquesn uns des cardinaux de la sainte Église romaine, » appelés en conseil, marchant sur les traces de » nos prédécesseurs, nous avertissons par l'auto- » rite apostolique , et nous conjurons instamment » dans le Seigneur tous les fidèles, de quelque con- » dition que ce soit, qu'aucun d'eux n'ose à l'a- I) venir tourmenter injustement les Indiens^ les » nègres ou autres semblables, ou les dépouiller de » leurs biens, ou les réduire en servitude, ou asn sister ou favoriser ceucc qui se permettent ces vio- » lences à leur égard ^ ou exercer ce commerce

xxxviii INTRODUCTION.

» inhumain par lequel les nègres^ comme si ce n'é- » taient pas des hommes ^ mais de simples animaus » réduits en servitude, de quelque mcmière que ce p soity sans aucune distinction et contre les droits de n la justice et de l'humanité » sont achetés, vendus » et voués quelquefois aux travaux les plus durs ; I) et de plus, par l'appât du gain offert par ce même ti commerce aux premiers qui enlèvent les nègres, » des querelles et des guerres perpétuelles sont ex^ » citées dcms leur pays. — De l'autorité aposto- >» lique nous repoussons tout cela comme indigne » du nom chrétien , et par la même autorité nous » défendons sévèrement qu'aucun ecclésiastique » ou laïque ose soutenir ce commerce des nègres, n sous quelque prétexte ou couleur que ce soit, ou n prêcher ou enseigner en public et en particu- » lier contre les avis que nous donnons dans ces n lettres apostoliques. »

Nous avons pris cette citation à M. Oranier de Cassagnac en nous permettant de souligner quelquefois un peu autrement que lui; mais croit-on qu'on puisse en induire » qu'il résulte évidemment des termes de celte bulle que la condamnation tombe uniquement sur ceiix qui réduisent les In-diens ou les nègres en servitude, qui les dépouillent de leurs biens ou qui en font commerce ? d'où

^ Foyage aux Antilles^ II, p. 474-479*

INTRODUCTION. xxxix

l'on est en droit de conclure que le saint-sîége APPROUVERAIT les hommes sensés qui , mus uniquement par le désir de civiliser les noirs et de les gagner à la religion et au travail , les rachèteraient de leurs maîtres idolâtres, les transporteraient humainement, sans vue d'aucun trafic, dans les îles ou sur le continent d'Amérique... » Partez, bons et honnêtes négriers , partez pour la côte d'Afrique, des esclaves vous y attendent (le crime en retombe sur ces rois galeitx qui les ont asservis); partez vite, car en vous attendant, épuisés par les fatigues et les privations d'une longue route , ils gémissent haletants sur cette plage brûlante : et si, sur votre vaisseau, ils né trouvent guère plus d aise, si, entassés pêle-mêle, hommes et femmes, dans des entre-ponts infects, ils meurent par centaines , sans même débarrasser toujours les autres de leurs cadavres, le crime en retombe sur ces philanthropes qui ne vous permettent pas de leur ménager uue place plus commode! Qu'ils répondent aussi devant Dieu de tous ceux que, poursuivis de trop près, vous aurez dû jeter vivants à la mer, afin de sauver votre équipage compromis par cette mission mal comprise ^ !

* Voyez les nombreux témoignages d'officiers de marine ou de voyageurs, rapportés dans V Appel sur C esclavage et la traite des nègres , par la société religieuse des Amis. Le zèle de ces hommes droits et honnêtes pour la cause de la liberté

XL INTRODUCTION

Ni les artifices des systèmes, ni la hardiesse des affirmations ne parviendront à déguiser ces vraies ori^nes de l'esclavage. Que beaucoup de nègres soient déjà esclaves quand ils passent aux mains des négriers, je le veux bien; mais pourquoi le sont-ils? Pense»t-on sérieusement que la traite en soit si complètement innocente? Croit -on que l'espoir de les vendre entre pour si peu dans les causes qui les ont asservis? Ce serait ignorer ce principe des plus élémentaires, que plus une marchandise est demandée, plus elle est produite; et l'esclave est une marchandise. On se fait donc

n'est pourtant pas une raison de préférer à leurs textes le témoignage u des négociants qui ont acheté et transporté des esclaves toute leur vie. » — Voyez aussi un très-bon article de M,Cochutàans\3i Revue des Deux- Mondes (i 5 juillet 1 843). Ce sont d'ailleurs des faits qui se reproduisent sans cesse, et tous les jours on en trouve de nouvelles preuves dans les journaux les moins défavorables au maintien de l'esclavage: Une lettre d'un croiseur français, rapportée par la Presse du 25 novembre 1845) parle d'un capitaine négrier brésilien, qui attendait son équipage avec des nègres, enchaînés au cou, dix par dix. Une autre lettre d'un ofBcier de la marine anglaise ; citée dans le même journal (19 octobre i845)» disait : « Tous les moyens que nous employons, et que nous pouvons employer, échouent misérablement, ou plutôt leur unique résultat est de décupler les horreurs de la traite. Pour compenser les chances qu'ils courent , les négriers entassent un plus grand nombre de malheureux dans d'étroits espaces. Et, en dépit de toute notre vigilance, des quantités considérables de noirs sont régulièrement débarquées au Brésil, à la Havane et ailleurs.

INTRODUCTION. xli

complice soit de ces barbares coûtâmes qui , pour les plus légères fautes, jettent une famille dans l'esclavage, soit de ces guerres perpétuelles qui ravissent des tribus entières à la liberté ; et à défaut de déclarations des négriers, on a sur ce point capital l'aveu des conseils coloniaux , jusque dans les anecdotes arrangées pour montrer Thumanité de ce trafic ^ ; on a le témoignage de vingt voyageurs qui citent des faits et nous montrent la dépopulation s' étendant des rivages jusque dans l'intérieur de l'Afrique, à la suite de ces guerres de brigandage excitées par la traite *. La traite n'a donc pas ce caractère inoffensif et bénin de transporter des esclaves d'un bord de l'Atlantique à l'autre, au grand profit des Antilles, et sans péril pour TAfrique. 11 faut laisser là toute excuse. Quelles

* Avis des Conseils coloniaux^ etc., p. 1 65.

* Voyez les Rapports du capitaine Lyon, du major Denham, du commodore Owen , dans V Appel y etc., et différents ténioigpDages du géographe Ritter pour les contrées du nord comme pour celles de l'ouest de rÀfrique (Traduction, t. I, p. 482, 507; II, p. ai8-22i, 294-295, 3o6, 478 î HI> P» ^18). 11 y montre que la guerre est la principale source de Tesclavage. Chez les Mandingues, il est même défendu d'exporter les esclaves indigènes : il faut donc les prendre au dehors; et il y a des guerres et des chasses régulièrement organisées pour cet objet, comme celles que les Garamantes faisaient aux Troglodytes -Éthiopiens (Hérod., IV, i83)* Voyez aussi M. Léon de La Borde , Chasse aux Nègres ( 1 838 ). — Après cela, dira-t-on de l'Afrique « qu'on ne lui achète jamais que les ouvriers qu'elle veut vendre? »

XLii INTRODUCTION.

que soient rorigine et la date de rasservissement , votre prétendue marchandise est un homme ravi à la liberté; et la loi qui punit le vol s'est toujours et justement étendue à celui qui en trafique.

L'esclavage moderne rachète-t-il par ses bienfaits le vice de son institution ? Cela résulterait au moins du caractère qu'on lui suppose et de linfluence qu'on lui prête. A entendre ceux qui le défendent, le nègre, dût-il échanger sa vie libre d'Afrique contre le régime des colonies, gagnerait encore en bien-être comme en morale et en religion.

Sa condition en deviendrait beaucoup meilleure; car après tout, nous dit-on, quelle est-elle? a La servitude ne constitue pas pour ceux qui la subissent un état violent , c'est une manière d'organisation du travail qui garantit l'entretien du travailleur sa vie durant, moyennant la somme d'efforts dont il est capable. » Colons, journaux et publicistes, tous y voient l'organisation du prolétariat : c'est le problème que l'Europe essaie vainement de résoudre , pour y avoir introduit l'élément de liberté * ;

* « L'établissement delà liberté en Europe y a détruit Tan- ' cîenne org^anisation économique qui résolvait le problème de

INTRODUCTION. %un

et si Ton veul, à la condition de l'esclave, un terme de comparaison , on ne Tira point chercher en Afrique , au milieu des misères de la vie errante et de tous les hasards du régime anthropophage , on le prendra en Europe : on place le nègre en face de l'ouvrier européen.

Le parallèle » il faut en convenir, n'est pas toujours à l'avantage de ce dernier. La vie de l'ouvrier européen est exposée à de cruelles vicissitudes. Les luttes de la concurrence qui sont pour les maîtres une question de fortune, sont pour lui une question d'existence ; et le progrès des machines, force terrible qui produit plus à moins de frais, diminue tous les jours le champ de ses occupations : concurrence bien supérieure à celle de l'esclavage ancien, qui suffit pour ruiner le travail libre ' ! Ainsi à l'âge de la santé et de la force le travail peut lui manquer, et que devient-il lorsque ses bras se refusent au travail? La famille,

l'existence matérielle des hommes par le travail obligatoire, mais elle n'a pas encore trouvé une solution nouvelle et équivalant. » {Voyage aux Antilles, I, p, 1 45; et le Rapport de la Commission du Conseil colonial de la Guadeloupe, i84o. Cf. la Presse du 9 avril i845.)

* «Les machines devraient être nos esclaves; elles sont devenues nos plus formidables compétiteurs. » Mot des associés de Brighton, cité par M. Buret, De là misère des classés laborieuses en France et en Angleterre , ouvrage plein de curieuses et tristes révélations, et qui £ût tant regfretter la mort de l'auteur, sitôt ravi à ses sérieuses études.

xuv INTRODUCTION.

qui a été si longtemps pour lui un embarras , ne

lui sera pas souvent un secours.

Mettez en regard le sort de l'esclave. Le nègre redoute peu la réduction du travail : il bénirait la concurrence , il bénirait les machines , si elles pouvaient avoir ces effets. Pour lui, Tordinaire est grossier mais suffisant; le travail, réglé mais également (la loi le veut du moins), la suspension du travail; sa famille peut croître sans embarras : c est la richesse de la maison , et encore se passe-t-il volontiers de famille; nulle nécessité présente, nul souci de l'avenir. C'est en quelque sorte la réalité de cette fabuleuse époque, idéalisée par les poètes : négrillons se jouant parmi les f rian* dises et les caresses, danses sauvages au milieu des champs, bals à la ville, vie assurée, fantaisies permises, libres amours, et dans la vieillesse repos et sécurité ^ Ce bonheur, dont nous empruntons l'image aux rêves de la poésie, sera, s'il est nécessaire, démontré par les mathématiques. Le progrès du bonheur d'un peuple , a dit M. Charles Dupin , se prouve par l'accroissement de la durée moyenne de la vie. Sous Louis XIV, elle était pour les Fran-

* Rapport fait au Conseil colonial de la Martinique ( Avis des Conseils coloniaux^ etc., p. 78). — Voyage aux Antilles, passim. M. Schœlcher, que son antipathie pour resclavage préservait des poétiques influences du pays, a reconnu luimême qu'il y avait du vrai dans ces condi lions de bien-être malériel assurées quelquefois àFesclave. (CoL franc,, p. i-aa.)

INTRODUCTION. xlv

çais libres d'Europe, de vingt- trois ans; sous Louis XV et Louis XVI, de vingt-huit ans: pour nos esclaves, aujourd'hui elle est de trente-deux ans*. — La conclusion est facile à tirer.

J'ai grand'peur qu'on ne la tire contre le système ; et pour ce qu'il y a de vrai dans le rapprochement que nous avons fait, M. de Rémusat y avait déjà noblement répondu dans son remarquable rapport : « Le bonheur même de l'esclave n'absoudrait point l'esclavage : ceux qui ignorent cela n'ont point l'idée du droit. 11 ne suffit pas à l'humanité que la vie et la santé de Tesclave soient ménagées; car des animaux pourraient eh obtenir autant. L'humanité veut qu'on n'oublie pas que l'homme aune intelligence, un cœur, une conscience. L'esclavage est fondé sur l'oubli de tout cela *. »

Il y a en effet une compensation à toutes ces douceurs de l'esclavage, compensation^telle, qu'elle fait oublier toutes les misères de laliberté. C'est que l'esclave est ainsi traité sous la réserve de n'être plus qu'une brute. Cette condition, que l'on vante tant, c'est comme M. le comte d'Harcourt l'a exprimé avec sa verve habituelle, celle du bœuf à l'étable*. C'est aussi celle du bœuf au travail. Le

* Séance de la Chambre des Pairs, 3 avril 1 84^. — * Rapport fait à la Chambre des Députés le 12 juin i838 sur la proposition de M. Passy. — ' Séance de la Chambre des Pairs, 4 avril i845.

XLvi INTRODUCTION,

même signe règle et gouverne la vie de Tesclave et de la brute; c'est ce que Ton appelle « Imstniment d'excitation au travail, v ou en termes plus amples, le fouet. — Mais quoi, dit-on, le maître peut-^il chasser son esclave? il se priverait de sa propriété. Peut-il le mettre en prison? il s'en ôterait l'usage. Les coups donc, et parmi les moyens de battre, non le bâton, qui pourrait endommager ses membres, mais le fouet, qui se borne à lui enlever la peau par lanières, à le tailler ^ comme on dît; le service en souffrira moins ^ Aussi le fouet est-il l'expression la plus vraie de l'autorité domestique; c'est mieux que l'œil du maître, c'est « le symbole de la contrainte , dont la présence inspire le mouvement à tous. » Il donne le signal du départ, le signal du travail, le signal du repos, le signal du retour; il donne le signal de la prière : c'est le bruit du fouet qui dit à l'esclave d'élever son âme à Dieu*... Et saint Clément d'Alexandrie défendait, comme uneinsulte à la dignité humaine, d'appeler

^ Les maîtres ont toujours fait assez bon marché de la peau de leurs esclaves ; on n'en refusait pas la satisfaction à , un ami , s'il avait à se plaindre de quelque malheureux : {^id dbi ptor

cet quod ad dominttm accessit et petiit corium [osHarn).

Sénèque, De Const. Sap* i4*

^ tt La première fois que je vis sur une habitation les esclaves réunit le soir pour la prière, et que j'entendis le fouet du nèg^ commandeur qui taiUcàt pour donner le signal, je sentis en moi un mouvement de tristesse. » La réflexion le calmaé {Voyage aux AntiUes, II, p. S94*

INTRODUCTION. xlvii

un esclave par le seul bruit des lèvres ou le claquement des doigts* !

L'esclave est une brute, lesclave est une chose » c'est toujours sa condition légale depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Il n'a rien à lui , pas même ses enfants^, il n'a même plus, depuis la séparation du mariage religieux et du mariage civil , ce mariage légal que lui assurait le code noir, et l'on a vu comment fut accueillie la pensée de le rétablir '. Tout ce qu'il a est à celui qui le possède luimême^. Il est marchandise entre les mains des

* IIoirTTuafAol Si, xal cruptar(Ao\ y xa\ <A Btk t(ov SaxTuXcov ^f Oi TwvoîxsTwvoÎTrpoxXrjTixol, Skoyoi (TYifjLaatat ouffat, XoYtxolç àvOpci^- TTOiç IxxXitIov (IxxXtT^oi). (Clém. d'Alex., Pœdag. Il, 7, p. 174 Sylb.)

* Rapport de ta Commission instituée pour C examen des questions relatives à t esclavage (i843), p. i33. M. de Brog^lie cite Fart, 47 ^^ Code noir, qui défend de vendre séparément le mari, la femme et le$ enfants impubères (ce qui implique la faculté de vendre séparément les enfants parvenus à l'âge de puberté); et un Rapport du procureur du roi de Saint- Paul, qui prouve qu'à Bourbon on n'attend pas au delà de sept ans.

' M. de Rémusat, Rapport^ etc.

* « Déclarons les esclaves ne pouvoir rien avoir qui ne soit à leur maître, et tout ce qui leur vient par industrie ou par la libéralité d'autres personnes ou autrement, à quelque titre que ce soit , être acquis en pleine propriété à leurs maîtres , sans que les enfants des esclaves , leur père et mère , leurs parents et tous autres, libres ou esclaves, puissent rien y prétendre par succession , disposition entre-vifs ou à cause de mort; lesquelles dispositions nous déclarons nulles, ensemble toutes les promesses et obligations qu'ils auraient faites,

xLviii INTRODUCTION.

traitants : les rois d'Afrique signent des lettres de change valeur en esclaves^. Il est meuble dans l'atelier du colon^ et se vend comme ses meubles, avec ses meubles*. On trouve dans les .journaux de commerce des colonies , des annonces telles que celle-ci :

u En vertu d'une ordonnance de M. le juge royal du tri-> bunal de première instance de la Pointe-à-Pitre... il sera procédé à la vente au comptant, au plus of&ant et dernier enchérisseur, de divers objets mobiliers consistant en linjje de corps, deux fusils et une nég^resse, le tout estimé à 1,172 francs'. »

ou bien encore :

« Au nom du Roi, la loi et justice.

D On fait savoir à tous ceux qu'il appartiendra que le dimanche 126 du courant (juin i84o), sur la place du marché du bourg du Saint>£sprit , à l'issue de la messe, il sera procédé à la vente aux enchères publiques de Tesclave Suzanne, négresse âgée d^environ quarante ans , avec ses six enfants > de treize, onze, huit, sept, six et trois ans, provenant de saisie-exécution, payables au comptant.

» L'huissier du domaine, J. Chatenat*.»

comme étant faites par gens incapables de disposer et de contracter de leur chef. » (Code noir, 28,)

^ « J'ai eu entre les mains une lettre de change pour la valeur de viugt^huit esclaves, consentie par un roi africain au profit d'un capitaine français. » {Foyage aux Antilles ^ I, p. 440

^ « Dans les saisies des esclaves seront observées les formalités prescrites pour les saisies mobilières. (Code noir, ^6).

• Journal commercial de la Pointe à Pitre, cité par M . Schœlcher. (Colonies françaises^ p. Sg.)

* Journ. offic. de la Martinique du 22 juin 1 840, ibid, , p. 67.

INTRODUCTION. xlix

Le dimanche f à Tissue de la messe!... Quinze cents ans plus tôt, à pareil jour et après semblable cérémonie, un tel préambule n'eût pu annoncer que raffranchissement. Et cela se fait régulièrement parmi nous, sous la formule consacrée au nom du

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