PREFACE
» Nous nous occupons d'institutions militairçs, a dit un orateur de la chambré des députés (i); et avons-nous feulement des institutions civiles? la famille, la commune , le département, le gouvernement et le ministère sont-ils organisés? Sous la monarchie constitutionnelle , ce sont les lois de la république et du despotisme qui régissent vos intérêts de famille. Vos maires sont destitués sans pouvoir obtenir même une enquête sur leur conduite : vos conseils municipaux , choisis par des hommes étrangers aux communes, imposent à ceux qui les composent des charges doubles quelquefois de leurs forces; vos intérêts de département sont confiés à des conseils généraux dont l'organisation n est encore fixée par aucune loi positive. »
Ces vérités frappantes, énoncées avec force,
(1) M. de Villèle , Discours sur le Recrutement.
il PRÉFACE.
rappelèrent l'attention fatiguée par des débats prolongés sur une question moins importante ; des signes d'approbation se manifestèrent dans toute la salle, on semblait vouloir encourager l'orateur à suivre lé développement d'une idée qui comprenait tous les intérêts , e£ rappelait à chacun qu'il était Français et citoyen avant d'appartenir à une opinion ou un parti.
En effet, nojis n'avons point d'institutions ; -et la Charte , jetée au milieu des ruines de l'anarchie et de l'arbitraire , est à peine un moyen de ralliement , et bien moins encore un point d'appui.
Le principe de la société et son éternel mobile ont été de tout temps méconnus en France; chacun les plaçait dans ses intérêts ou dans ses passions , tandis qu'ils n'existent que dans un seul intérêt , une seule passion , le travail, le travail éclairé, libre, assidu. Ce créateur de tous les biens, de toutes les richesses , à qui tout devrait être sacrifié, ne se contente pas d'une protection générale souvent passagère ; il lui faut , pour se déve-
ÏRÛtkCR. U|
lopper, des combinaisons secondaires plus près de lui , plus d'accord avec les lois qui le régissent ; U a besoin de protecteurs et de guides, de modèles çt de soutiens; if faut qu'il soit éclairé pour dontier à son action tout son effet, et qu'il soit tranquille et libre pour acquérir les lumières nécessaires à son action.
Des milliards viennent d'être absorbés par les guerres, les invasions , les mauvaises récoltes; d'autres milliards Sont encore demandés pour les engagement anciens , pour des charges nouvelles, et personne ne pense à l'unique moyen de réparer ces pertes affreuseç. De beaux discours se prononcent' aux tribunes sur des questions incidentelles, et le cultivateur est seul occupé à rebâtir no3 ruines et à demander de nouveaux produits à nos tristes sillons.
Oh ! qu'ils acquerront de véritables droits à la reconnaissance des peuples , les magistrats habiles et zélés qui tendront à ces malheureux une main secourable, non en répandant parmi eux d'inutiles aumônes, tou-
?} FRIFACB»
Teux (i); les peuples auraient pu répondre à Fé cri vain homme d'état; Rendez - nous plus heureux , wowj serons meilleurs.
Parmi les institutions favorables au travail, parmi les principes qui le fondent, il en est un qui semble comprendre tous'les autres, c est Y Espritd' association , qui établit des rapports entre toutes les classes pour s'aider, se protéger mutuellement, pour intervenir directement dans leurs intérêts, pour se répartir dans une multitude de cercles , de circonscription , qui toutes tendent au même but, le développement des facultés, l'accroissement général du bien-être et de la richesse»
L'examen dé ce principe , dans ses différentes applications au travail et à la production, est le sujet de cet ouvrage, qui renferme moins de raisonnemens que de faits, moins de théorie que d'application, «lans lequel on a cherché surtout à se garantir de ces illusions de perfectibilité et
(i) Pensées de M. le duc de Levi.
PEÉFACBw Yfj
iï utopie dont la malveillance ou les préjugés auraient pu contester les effets. Dans l'enfance des doctrines r c'est déjà tenter beaucoup que de vouloir persuader Y imitation 9 sans s'exposer encore à détruire tourte con* fiance en s'avisant d'inventer. Sans doute ce principe entraîne vers un autre écueil, U nécessité de toujours appeler à son secours les exemples y et de les chercher souvent à travers les haines nationales , les préjugés et l'ignorance ; mais que faire ? les preuves sontelles placées à volonté ? doit*-on négliger de servir la vérité par la crainte d'offenser les passions? Qu'importe* que ce soit l'Angleterre qui se trouve sans cesse sur le chemin du raisonnement , si c'est chez elle que la masse defe faits a ôréé l'évidence et peut produire ailleurs l'application ! Je dirai plus; c^est «1 raison même de notre rivalité avec cette nation que nous devons chercher da^ vantëage à l'atteindre, à la surpasser dans tous les moyens de richesse et de puissance qu'elle a su employer contre nous, J as est ah hoste doceri. C'est eu adoptant Tépce
TUJ PRÉFACE.
espagnole que les Romains firent la conquête de l'Espagne. Mon amour pour ma patrie , a dit Voltaire (i), ne m'a jamais fermé les yeux sur le mérite des étrangers; au contraire, plus je me crois bon citoyen , et plus je cherche à enrichir mon pays des trésors qui ne sont pas nés dans son sein.
Cet ouvrage est divisé en quatre livres: le premier présente les rapports du travail avec le gouvernement, les entraves qu'il souffre encore de l'action administrative et les développemèns qu'il pourrait acquérir; le second établit le principe d'association et sa marche progressive pour créer ^ accroître et défendreles produits; le troisième et le quatrième sont les conséquences des deux premiers; ils montrent , l'un les effets du principe d'association sur les intérêts généraux de la société ; l'autre , les effets de ce même principe sur les intérêts privés , ou autrement les différentes branches d'industrie des hommes.
(i) Préface de Mérope , lettre à MaffeU
PRÉFACE. ÎX
Ce tableau qui réunit l'examen de l'administration dans les intérêts de la production, et l'économie politique dans les vues du gouvernement , a dû nécessairement entraîner à des observations critiques, sur les obstacles que ces deux puissances apportent Tune à l'autre; mais ces observations rie portent sur aucun individu , et ne sont autres que celles qu'on aurait pu attendre même de tout administrateur impartial. La science de gouverner et celle de produire ont été de tout temps dans une continuelle méfiance l'une de l'autre, et ce n'est pas une injure à leur faire, mais plutôt un service à leur rendre, que de tâcher d'établir entre elles une harmonie nécessaire à toutes deux.
Rien d'ailleurs ne doit arrêter quand on a la conviction du bien qu'on peut faire, quand on cite les exemples, les preuves à l'appui des raisonneraens. La passion de Y utilité donne assez de jouissances pour surmonter les injustices et tenir lieu même du succès. Avec de tels sentiméns , il y aurait plus d'orgueil peut - être que de modestie