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IV

HELVÉTIUS

Claude-Adrien Helvétius (17 16-1771), fils du médecin de Marie-Leczinska, fermier général (1738-1761), maître d'hôtel de la Reine (1749-1769), auteur du célèbre livre de l'Esprit (1768), condamné par l'Eglise et le Parlement, du Bonheur et du traité de V Homme, œuvres posthumes (1772), est l'un des écrivains les plus représentatifs du dix-huitième siècle français.

C'est un personnage, un penseur caractéristique de cette époque si féconde pour la France et l'humanité.

J'ai tenté ailleurs (1), avec toutes les ressources de l'érudition et de l'évocation, et longuement, puisqu'il

(1) V '. Helvétius, sa Vie et son Œuvre, d'après ses ouvrages, des écrits divers et des documents inédits, et les Notes de la main d' Helvétius, publiées d'après un manuscrit inédit, avec une introduction et des commentaires (Alcan, 1907). — Avec une parfaite et rare bienveillance dont je garde le souvenir reconnaissant, les descendants d'Helvétius et, en particulier, M. le comte de Mun, de l'Académie Française, M. le marquis de Mun, M. le comte Gabriel de Mun, d'une part, et de l'autre, M. le comte d'Andlau m'avaient fourni des renseignements et des documents pour la plupart inédits.

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s'agissait d'un auteur mal connu et méconnu, de reconstituer la vie intellectuelle d\Helvétius.

Cette révision patiente et paisible d'un procès a été accueillie favorablement par les critiques et les lettrés, par les esprits les plus divers (i).

En la présentant avec modestie, mais avec confiance, j'écrivais : « Quel livre exquis et terrible on pourrait tirer des notes et réflexions d'Helvétius, comme de ses livres systématiques, de l'œuvre entière d'un homme qui fut compris et estimé à sa réelle valeur non seulement par un Bentham, un Beccaria, mais encore par un Stendhal ou un Schopenhauer ! »

Auprès de Stendhal, précisément, de Chamfort et de Rivarol, Helvétius* est à sa place dans cette Collection des plus belles pages.

Obligé de semer des fleurs sur des vérités épineuses, ambitieux de créer une science nouvelle, celle des mœurs, la physique déductive des faits moraux, Helvétius pèche trop souvent, il faut le reconnaître si Ton aime la vérité comme il l'aimait, à la fois par l'excès d'idéologie et par une composition lourde et complexe.

De même que Montesquieu, que Diderot et Rousseau, Helvétius avait beaucoup à dire, à prouver, en

(i) Je suis heureux de pouvoir ici renouveler l'expression de ma gratitude à MM. Roujon, Ballot, Boutroux, Glaretie, Clemenceau, Descaves, Ernest Charles, Faguet, ainsi qu'à MM.Picavet, J. Case, J. de Gaultier, Lapauze, Lanson, etc..

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luttant contre les préjugés, en affirmant un idéal nouveau de libre examen et de justice sociale.

Dégagées du fatras encyclopédique et des digressions trop copieuses, l'âpre analyse du moraliste et la tentative généreuse du philosophe politique seront plus aisément appréciées.

Les Discours de l'Esprit et les Sections de l'Homme sont de grands parcs littéraires traversés par mille sentiers, par mille allées rocailleuses, ou embaumées de parfums variés, qui se rejoignent, se pénètrent, seprolongent; ici on se promènera plus commodément dans les avenues principales, on s'arrêtera plus volontiers à certains carrefours d'où l'on découvre des horizons.

Dans ce qu'on peut appeler le cinématographe de son existence, Helvétius apparaît d'abord comme un jeune et bel Epicurien qui aime l'amour et la gloire.

D'une famille de savants et de médecins, il continue une tradition de savoir pratique et positif, d'audace intellectuelle et de générosité.

Il poursuit le bonheur dans les joies de la nature et celles de l'esprit, et peu à peu il ne les sépare plus de l'amour des hommes et de l'équité. C'est pourquoi le brillant et séduisant Helvétius de Drouais et de Van Loo devient l'Helvétius plein de sarcasmes ou même d'indignation et de dégoût que Caffieri nous a représenté (i).

(i) Le buste d'Helvétius par Caffieri se trouve au château de Versailles.

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Nous sommes en présence d'un grand écrivain, malgré ses défauts, ses erreurs, ses paradoxes. C'est un peintre à l'imagination éclatante. Il fait souvent penser à Bacon et aux Orientaux.

Comme moraliste, Helvétius reste le vigoureux théoricien de l'amour-propre et des passions fécondes, nécessaires à la santé des états. Tour à tour plaisant, cynique et véhément, logicien spécieux ou fougueux orateur, il a des dons puissants de méditation et d'observation, il est de l'école de Montaigne, de La Rochefoucauld et de La Bruyère. Il unit en ses aphorismes,qui alternent dans ses traités avec les discussions à outrance, les pensées profondes aux saillies malicieuses.

Comme philosophe, il part de la table rase de Locke, de l'empirisme déductif de Hobbes, des grandes conceptions laïques de Fontenelle, de BufFon et de Montesquieu. Il veut fonder une statique et une dynamique des sociétés qui se transforment par l'emploi rationnel des inclinations humaines. Préoccupé du bonheur et du droit au bonheur, il crée l'utilitarisme en France et combat avec acharnement toutes les doctrines ascétiques sans épargner les détails crus et les anecdotes bouffonnes.

Insuffisante, artificielle, lorsqu'elle s'applique à la

— M. le marquis de Balleroi en possède un autre, d'allure plus noble et plus conventionnelle.

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connaissance, sa psychologie devient ample et fort instructive en s'étendant à la vie politique et sociale. Si contestable que puisse être la théorie de l'homogénéité des esprits normaux, comment nier à présent son importance et sa valeur pratique ?

D'autre part, si nous considérons que l'homme est naturellement bon, nous nous désintéressons de son progrès. Que pouvons-nous dire au brigand et à la malheureuse fille des rues si nous croyons qu'ils ont une conception innée du bien et du mal? Il faut opposer à la vindicte brutale et irraisonnée, au délire des sentiments, une suggestion salutaire due à une éducation et à une législation supérieures.

Telle est la vue grave qui se dégage de l'œuvre d'Helvétius.

On est surpris d'en trouver chez lui des milliers d'autres saisissantes et très actuelles. Il a prévu les principales transformations et les préoccupations fondamentales de l'Etat moderne (i).

Contrairement à la plupart des critiques, je ne pense pas que le caractère noble et généreux d'Helvétius fut en complet désaccord avec ses idées essentielles.

Le financier avide de réformes, le Mécène dont la délicatesse ne lui permettait pas de s'irriter contre

( i ) Dans le traité de V Homme, Helvétius se montre le premier grand théoricien de l'éducation nationale, de la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

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ceux qui lui faisaient la grâce d'accepter ses bienfaits, le sage de Voré (i), l'hôte bienveillant et libéral du célèbre salon de la rue Sainte-Anne (2) ne se distinguent pas du philosophe.

Helvétius était profondément humain et indulgent. Il savait que les hommes sont méchants par ignorance, qu'ils sont soumis à des influences multiples. C'est pourquoi il disait à ceux qui avaient persécuté l'auteur de l'Esprit : « Gela n'est pas de votre faute ». C'est pourquoi il envoyait des secours, d'ailleurs anonymes, à celui qui, par faiblesse, sans doute, l'avait trahi (3), et qui était vieux et malade.

La science sociale ne consiste pas à glorifier la splendeur d'un idéal, mais à tenir compte des faits donnés, c'est-à-dire, — lorsqu'il s'agit de l'homme, — de l'amour-propre et des passions, afin de les diriger à l'utilité commune et au bien public.

L'idée, le rêve du bien public hanta Helvétius, surtout dans les dernières années de sa vie, car il voyait avec désespoir la France en proie à toutes les calamités. Alors ce bel esprit, ce moraliste aigu et sarcas-

(1) Voir, à Y Appendice, les jolies pages de Saint-Lambert à ce sujet. — Helvétius, sa Vie et son Œuvre (chap. V, XII, XXI).

(2) Il serait injuste de ne pas associer au souvenir d'Helvétius celui de sa femme, née de Ligneville, d'une haute aristocratie de naissance et d'esprit. (Ibid. — Le Salon de Mme Helvétius, par Guillois.)

(3) Le père Plesse, lorsque l'affaire de l'Esprit éclata, lui fît signer une rétractation.

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tique, ce politique sagace et parfois brutal, était devenu essentiellement un citoyen.

Il convient donc de ne pas mutiler sa pensée, de ne pas s'en tenir aux données générales de son système sensualiste, de considérer sa doctrine non pas seulement dans les négations, mais encore dans ce qu'elle a et conserve de positif.

En vérité, je reste, pour ma part, attiré par l'émotion devant le Divin, et le Divin manque singulièrement chez Helvétius. Mais, enfin, l'art de vivre ensemble nous est indispensable, c'est une lâcheté de tourner le dos à la vie réelle. C'est manquer au pays et à la société.

Et je ne regrette pas d'avoir, un peu par hasard, — et une fois de plus, — uni mon nom à celui d'Helvétius, parce que l'auteur de l'Esprit regardait Fégoïsme, l'intérêt comme un moyen, et non comme une fin, parce qu'il ne croyait pas son bonheur indépendant de celui des autres et de tous, et qu'il a travaillé à ce bonheur humain, à cette justice sociale que nous voulons encore réaliser, que nous espérons toujours, de tout notre esprit et de tout notre cœur.

ALBERT KEIM.

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