‹ De l'Esprit des loisChapitre 222 sur 935 · LIVRE XI, CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE XVIII

dérable que le tribun se vanUi d’avuir, par une seule rogatioii, coupé les nerfs de l’ordre des sénateurs.

11 faut remarquer (juc les trois pouvoirs peuvent être bien distribués par rapport à la liberté delà constitution, ipioiqu’ils ne le soient pas si bien dans le rapport avec la liberté du citoyen. A Home, le peuple ayant la plus {grande partie de la puissance législative, une partie de la puis.sance exécutrice et une partie de la puissance de juger, c’étoit un grand pouvoir qu’il falloit balancer par un autre. I.e sénat avoit bien une partie de la |)uissance exécutrice; il avoit quelque branche de la puissance législative ‘ : mais cela ne suflisoit pas pour conü’ejjalanccr le |)enple. 11 falloit cju’il eût part à la puis.sance de juger; et il y avoit part lorstpie les juges étoient choisis parmi les sénateurs. Quand les (Iracipies privèrent les sénateurs de la puissance de juger*, le sénat ne put plus résister au peuple. Us choquèrent donc la libei té de la constitution pour favoriser la liberté du citoyen; mais celle-ci se perdit avec celle-là.

11 en résulta des maux infinis. On changea la constitution dans un tenqis où, dans le feu des discordes civiles, il y avoit à peine une constitution. Les chevaliers ne furent plus cet ordre moyen qui unissoit le peuple au sénat, et la chaîne de la constitution fut rompue.

11 y avoit même des raisons particulières qui dévoient empêcher de tr.insportcr les jugements aux chevaliers. La constitution de Uoineetoit fondée sur ce principe, ipie ceux-là dévoient être soldats ipii avoient assez de bien pour répondre de leur conduite à la république. Les chevaliers, connue les plus riches, forinoiciit la cavalerie des légions. Lorsque leur dignité fut augmentée, ils ne voulurent plus servir dans cette milice; il fallut lever une autre cavalerie : Marius prit toute sorte de gens dans les légions, et la république fut perdue*.

De plus, les chevaliers étoient les traitants de la république; ils étoien t avides ; ils semoient les malheurs dans les malheurs, et faisoient naître les besoins publics des besoins publics. Bien loin de donner à de telles gens la puissance de juger, il auroit fallu qu’ils eussent été sans cesse sous les yeux des juges. 11 faut dire cela à la louange des anciennes lois françoises : elles ont stipulé avec les ÿns d’affaires avec la méfiance que l'on garde à «les ennemis. Lorsqu’à Rome les jugements furent trans-

1. Les xénalus-consuUes avoient force pag. 73a.) pendant un an, qnoiqu'IU nefuaaent pas 2. En l’an 630. conHrinés par lu peuple. (Denys d’Uali- 3. Capitecenêotphrotqui. (Sallnsta. «amasse, liv. IX, pag. S9i>; et liv. XI, Guerre de Jugurtna.)

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DK I/ESPIIIT DES LOIS.

portés aux traitants, il n’y eut plus de vertu, plus de police, plus de lois, plus de mafïistrature, plus de magistrats. '

On trouve une peinture bien naïve de ceci dans quelques fragnnmts de Diodore de Sicile <;t de Dion. « Mutius Scévola, « dit Diodore*, voulut rappeler les anciennes mœurs, et vivre « de son bien propre avec frugalité et intégrité. Car ses prédé- « cesseurs ayant fait une société avec les traitants, qui avoient « pour bii's les jugements à Rome, ils avoient rempli la pro- « vince de toutes sortes de crimes. Mais Scévola fit justice des « publicains, et fit mener en prison ceux qui y tralnoient les « autres, »

Dion nous dit* que Puldins Uutilius , son lieutenant , ‘qui n’étoit [las moins odieux aux cbevalicrs, fut accusé à son retour d'avoir reçu des jirésents, et fut condamné à une amende. Il fit sur-le-cbamp cession de biens. Son innocence parut, en ce que l’on lui trouva beaucoup moins de bien qu’on ne l’accusoit d’en avoir volé, et il montroit les titz'cs de sa propriété. Il no voulut plus rester dans la ville avec de telles gens.

« Les Italiens, dit encore Diodore*, achetoient en Sicile des « trouites d’esclaves pour labourer leurs champs et avoir soin « de leurs troupeaux; ils leiirrefusoient la nourriture. Ces nial- « heureux étoient obligés d’aller voler siœ les grands chemins, « armés de lances et de massues, couverts de peaux de bétes, « de grands chiens autour d’eux. Toute la province fut dévas- « tée, et les gens du pays ne pouvoient dire avoir en propre « que ce ([ui étoit dans l’enceinte des villes. 11 n’y avoit ni pro- « consul ni préteur qui pût ou voulût s’opposer à ce désordre, « et <pii o.sàt punir ces esclaves, parce qu’ils appartenoient aux « chevaliers, qui avoient à Rome les jugements *. » Ce fut pourtant une des causes de la guerre des esclaves. Je ne dirai qu’un mot ; une profession qui n’a ni ne peut avoir d’objet ([ue le gain; une profe-ssion qui demandoit toujours, et à qui on ne demandoit rien; une profession sourde et inexorable, qui appauvrissoit les richesses et la misère même, ne devoit point avoir à Rome tes jugements.

1. Frajnipnl 'le ctl auteur, lirre XX.Wl, dans le recueil de Constantin Porphyrogénète, desVerlui et des vices.

•2. Fr.agni. de son Histoire, tiré do l’Extrait des Verlui et des vices.

3. Fragm.du liv.XXXlV, dans l’Ei- Iroi'l des Vertus et des vices.

l. Pertes quos Romœ lum judicia erani, alque ex equestri ordine salèrent sorlilt^uJices eligi in causa prœtorum et fÊkiconmlum , quibus, fiosi administratam provinciatn, dies dicta erat.

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