LIVRE XIX, CHAPITRE IX
ment do manières, parce que chacun est plus un spectacle pour un autre;- on voit mieux les singularités des individus. Le climat, qui fait qu’une nation aime à .se communiquer, fait aussi qu’elle aime à changer; et ce qui fait qu'une nation aime à changer fait aussi qu’elle se forme le goût.
La société des femmes gâte les imeurs et forme le goût : l’envie de plaire plus que les autres établit les parures, et l’envie de plaire plus que soi-même établit les modes. Les modes sont un objet inq)ortant : à force de se rendre l’esprit frivole, on augmente sans cesse les branches de son commerce
CH.APITRE LX
, De la vanité et de l’orgueil des nations.
La vanité est un aussi bon ressort pour un gouvernement que l’orgueil en est un dangereux. 11 n’y a pour cela qu’à se représenter d’un coté les biens sans nombre qui résultent de la vanité : de là le luxe, l’industrie, les arts, les modes, la politesse, le goût ; et d’un autre côté les maux infinis qui naissent de l’orgueil de certaines nations ; la paresse, la pauvreté, l’abandon de tout, la destruction des nations que le hasard a fait tomber entre leurs mains, et de la leur même. La pares.se * est l’effet de l’orgueil; le travail i-st une suite de la vanité : l’orgueil d’un Espagnol h* port('ra à ne pas travailler; la vanité d’un François le portera à savoir travailler mieux que les autres.
Toute nation paresseuse est grave; car ceux qui ne travaillent pas se regardent comme souverains de ceux qui travaillent.
Examinez toutes les nations, et vous verrez que dans la plupart la gravité, l’orgueil et la paresse, marchent du même pas.
Les peuples d’Achim* sont fiers et paresseux; ceux qui n’ont point d’esclaves en louent un , ne fût-ce que pour faire cent pas et porter deux pintes de riz: ils se croiroient déshonorés s’ils les portoient eux-mêmes.
Il y a plusieurs endroits de la terre oû l’on se laisse croître les ongles pour marquer que l’on ne travaille point.
Les femmes des Indes* croient qu’il est honteux pour elles frapprendre à lire : c’est l’affaire, disent-elles, des esclaves qui
1. Voyez la fable des Abeilles. de la vie, comme les Européens. (We-
2. Les peuples qui suivent le kan de (;uei7 des Voyiiges gui ont servi à l'é- Malaeamber, ceux de Carnalaca et de Inblissevicnl de la compagnie des Coromandel, sont des peuples orgueil- Inde*, loin. I, pag. 5t.)
Iflux et paressenz; ils consomment peu, 3. Voyez Dampier, toni. III.
fiarec qu’ils sont misérnblc* : .au lien qne t. Lettres édifiantes, douzième reps .Mogols et les peuples de l'Indoal.an cueil, pag. 80. s’occupent et jonissent des commodités .
278 DE l’esprit des LOIS.
chantent des cantiqties dans les pagodes. Dans une caste, elles ne filent point; dans une autre, elles ne font que des paniers et des nattes , elles ne doivent pas même piler le riz ; dans d’autres , ils ne faut pas qu'elles aillent quérir de l’eau. L’orgueil y a établi ses régies et il les fait suivre. Il n’est pas nécessaire de dire que les qualités morales ont des effets différents selon qu’elles sont unies à d’autres: ainsi l’orgueil, joint à une vaste ambition, à la grandeur des idées, etc., produisit chez les Romains les effets que l’on sait.